VOYAGEURS

Frédérique sursauta, tendit l'oreille. Elle entendait les crissements des cigales et les chants des oiseaux qui filtraient au travers des persiennes mi-closes, le ronronnement du vieux frigo, chargé de bières, qui s'essoufflait d'année en année, les petits « bips », rares, de l'ordinateur, signalant l'arrivée de messages, le murmure de la télévision, tache de lumière tremblante dans la pénombre, au fond de la pièce, toujours allumée et jamais regardée. Et soudain il y avait eu autre chose. Quelques coups frappés à la porte. Des coups dont elle avait pris conscience car le bruit des cigales et des oiseaux s'était curieusement assourdi un instant auparavant. Une visite.

A chaque fois elle ne pouvait s'empêcher de sursauter, et les premières lignes d'une ancienne histoire lui venaient a l'esprit. « Le dernier homme sur Terre était assis dans son salon. Soudain, il y eut un coup à la porte ... » Sa mémoire lui refusait la suite. Bien sûr, la formulationu du texte n'interdisait pas la visite d'une femme. Mais Frédérique penchait un peu pour la version romanesque, l'extraterrestre de passage sur notre bonne vieille planète...

Elle se leva de la vieille chaise longue à la toile partiellement déchirée, qu'elle avait baptisée « fauteuil », maudissant cette douleur chronique dans le dos qui se rappelait à chaque fois lors de ce geste, fit le détour pour pousser le billot de bois norvégien afin de coincer une nouvelle fois la porte du placard, gondolée, qui ne tenait plus fermée. Côté nord, la maison faisait bloc avec la montagne. Quand ils l'avaient achetée, près de vingt ans plus tôt, ou plus exactement, dès qu'elle avait été un tant soit peu restaurée, Jacques avait caressé l'idée de construire une cave à cet endroit. Plusieurs week-ends de labeur l'avaient finalement convaincu qu'il ne dépasserait pas le stade de ce petit renfoncement, arraché avec tant de peine à la caillasse, puis au rocher, aujourd'hui devenu ce rangement humide, hanté par les souris et les mulots. Mais Jacques avait eu tant de projets... Comme celui de transformer la ruine qui constituait le corps principal de l'habitation, deux petites pièces jadis attenantes à la bergerie, en un atelier...

Il y eut quelques nouveaux coups. Frédérique leva les yeux vers l'antique horloge. Quinze heures. De qui pouvait-il bien s'agir ? Ce n'était pas le jour de livraison du magasin d'alimentation générale, dont l'employé débarquait d'ailleurs habituellement en fin d'après-midi, et confirmait toujours sa venue par un mél. Quant au facteur, qui ne montait pas plus de deux fois par semaine, essentiellement pour déposer une cargaison de bouquins, revues, paquets et autres imprimés, il était passé le matin même, peu avant midi en fait, et ils avaient discuté un long moment devant un pastis bien frais...

Elle ouvrit. L'homme qui se tenait sur le seuil pouvait avoir entre quarante et cinquante ans. Une odeur de transpiration, puissante, pas véritablement désagréable, émanait de sa personne. Le visage bronzé, mais ridé et fatigué, était luisant de sueur, maculé de cette poussière ocre brune que Frédérique connaissait bien, qui recouvrait la longue route pierreuse menant au petit hameau. Une barbe naissante, des vêtements élimés et un sac à dos usagé complétaient le tableau.

L'homme ébaucha un sourire.

« J'ai bien l'impression d'être arrivé au bout du chemin... »

Frédérique sourit à son tour, répondant à la question informulée.

« On peut difficilement être plus loin de tout qu'ici... Et si vous alliez au Villaret, vous avez choisi la mauvaise route il y a une heure. Mais entrez donc. Il est plus agréable de discuter au frais... »

Elle s'effaça pour laisser pénétrer l'homme. Celui-ci fit quelques pas, s'arrêta, hésitant, silhouette sombre découpée sur rectangle bleu, referma la lourde porte. Un long moment, immobile, le temps peut-être de s'habituer à la pénombre revenue, il laissa son regard errer sur les multiples éléments qui encombraient la pièce unique qui constituait la demeure de son hôte.

Frédérique poussa les volets, laissant la fenêtre grande ouverte afin de faire pénétrer la chaleur. Il n'y avait pas un seul nuage dans le ciel. La nuit serait claire... Et froide.

L'homme désigna la lourde masse métallique que l'on devinait à l'extérieur, à une dizaine de mètres de la fenêtre, cachée sous une bâche de plastique qui avait dû être translucide quelques années auparavant.

« C'est un télescope que vous avez là ? Joli modèle, dirait-on ... »

Frédérique revenait, tenant deux bières en canettes métalliques. Elle en tendit une à l'homme puis se passa machinalement la main sur le front, dérangeant un instant l'ordonnancement de sa frange. Des années plus tôt, elle avait sacrifié sa longue chevelure, adoptant ce qu'elle qualifiait de « coiffure fonctionnelle » — une coupe qu'elle entretenait elle-même, à la va-vite, sans parvenir pour autant à enlaidir son visage doux et régulier, à peine marqué par les ans. Ce n'était pas un renoncement, le terme ne faisait pas vraiment partie de son vocabulaire, plutôt un changement dans l'ordre de ses priorités. Un repli, malgré tout, un de plus...

« Oui, répondit-elle enfin. Un télescope... Je ne m'en sers plus très souvent... »

Elle but une gorgée de bière, s'assit, dos à la fenêtre. L'autre déciderait de l'attitude à adopter. Elle s'en désintéressait déjà.

« Pourtant, la science ne semble pas avoir perdu tout attrait pour vous... »

L'homme désignait l'amas de revues qui occupait un coin de la longue table, certaines encore enveloppées dans leur emballage en plastique. On y distinguait des exemplaires de La Recherche, Scientific American, Ciel et Espace, Astronomy, International Cornets Quaterly, mais aussi Journal of Discrète Mathematics, Communications of the ACM... L'arrivage de la semaine.

Elle haussa les épaules. Oui, elle continuait à suivre, vaguement, ce qui se faisait. Quelle importance cela pouvait-il avoir maintenant ?

Mais l'homme insista :

« Pourquoi avez-vous abandonné vos recherches, docteur Larchet ?

— Nous nous connaissons ? » demanda Frédérique, fronçant les sourcils. Autrefois, les rencontres de ce genre étaient fréquentes. Sa photo était parue dans de nombreux journaux, elle avait été plusieurs fois invitée à la télévision, sur les chaînes culturelles... Et même sur certaines autres, alibi scientifique d'émissions stupides où elle se retrouvait entre le dernier chanteur à la mode et le styliste farfelu du moment, personnes qui, elle l'avait découvert hors antenne avec un certain étonnement, valaient souvent bien plus que leur image publique ne le laissait supposer. Mais aujourd'hui, les années avaient passé. Ses études, ses ouvrages, déjà anciens, n'étaient plus guère référencés dans les publications récentes. Une ou deux fois par semaine, elle recevait encore des lettres ou des méls de lecteurs, plus rarement des articles à référer, des offres de participations à des jurys de thèses. Elle répondait sobrement aux uns, déclinait les propositions des autres. Après les tempêtes qui avaient marqué sa vie professionnelle et sa vie privée, elle avait trouvé, hors du monde, une certaine sérénité.

L'autre ne répondit pas, mais son regard ramena Frédérique à la question précédente. Pourquoi avait-elle tout abandonné ? Pendant des années, elle avait revécu ce mois de juin au cours duquel tout avait basculé. Le prix Nobel, qu'elle attendait, que tous lui prédisaient, était allé à un autre. Et Jacques était mort. Une blessure d'amour propre, sans grande signification après toutes ces années, et une plaie béante que rien ne pourrait jamais refermer. Elle revoyait les yeux brillants au fond du visage émacié, les mains crispées sur les siennes. Il lui semblait encore entendre la voix faible, rauque, lui disant :

« Tu vas l'avoir, ma Fred, je sais que tu vas l'avoir. Et après tu pourras t'occuper de moi. J'aurai beaucoup besoin de toi pendant ma convalescence... »

Mais la vie en avait décidé autrement, les longs et douloureux traitements n'avaient servi qu'à prolonger de quelques mois un combat sans espoir, et une distinction supplémentaire n'y aurait rien changé.

Pendant deux ans, Frédérique s'était accrochée, tentant, encore et encore, de faire bonne figure, devant l'hypocrite commisération des uns et l'affligeante banalité de la sollicitude des autres. Puis plusieurs de ses articles avaient été refusés, le budget de son équipe pratiquement réduit à zéro, et enfin son programme de recherche purement et simplement supprimé. Elle avait craqué. Elle s'était mise en congé sans solde, avait finalement vendu, après trois mois d'incertitude, l'appartement de la rue de Sèvres, quitté Paris. Elle s'était réfugiée dans cette vieille ferme que Jacques et elle avaient aménagée, dans ce coin retiré de la Lozère, ce petit bout du monde à plus de douze kilomètres du plus proche village.

Cette maison, à laquelle tant d'étranges sentiments l'attachaient. Il y avait le temps passé. Les longs weekends et les vacances interminables qu'elle avait consacrés avec Jacques à reconstruire cette ancienne bergerie, pierre après pierre, au plus profond du causse. Jacques tout particulièrement. C'était devenu son obsession, surtout vers la fin. Terminer les aménagements. Mettre en place la centrale solaire. Forer un puits, pour ne plus dépendre des caprices du petit ruisseau, capté trois kilomètres en amont, toujours à sec en été, et qui de toute façon ne fournissait qu'une dizaine de mètres cubes sur l'ensemble de l'année. Remblayer, une nouvelle fois, le chemin d'accès qui s'effondrait régulièrement vers le virage du Puy aux Loups... C'était son ultime accomplissement. « The house that Jack built », l'avaient-ils surnommée entre eux. Mais n'avait-ce pas été, aussi, un prétexte ? Jacques souhaitait, disait-il, se consacrer à la sculpture. Ses rares travaux attestaient de ses dons. Et pourtant, il avait toujours eu mieux à faire, plus important, plus urgent.

Il y eut un léger craquement, suivi d'un grincement. Le billot était passé d'une position d'équilibre à une autre, et la fameuse porte du placard s'était entrouverte de deux centimètres. Frédérique ressentit un pincement de cur. Ce morceau de bois norvégien était un exemple typique. Il avait toute une histoire, revêtait pour elle une signification particulière. Cela remontait à 1992, quinze ans déjà, à l'occasion d'un congrès à Oslo, où elle présentait un papier sur le passé récent de la Voie lactée. À l'issue du congrès, elle et deux amies (« l'autre française », comme elles se surnommaient mutuellement, et leur collègue suisse) avaient loué une voiture et étaient parties à l'aventure sur les routes. À Kristiansand, elle était tombée en arrêt, dans un chantier, devant cette sorte de bûche de près de vingt kilos, à la forme indescriptible, et pourtant d'une sombre élégance. Le cadeau idéal pour Jacques.

Elle l'avait achetée pour une bouchée de pain, l'avait trimbalée pendant trois jours à l'arrière du véhicule, au grand dam de ses amies, et avait payé une surtaxe ahurissante pour l'enregistrer à son retour à l'aéroport.

Jacques, à son tour, en était tombé amoureux. « Une forme telle que celle-ci ne se rencontre qu'une fois dans une vie d'artiste... » Et il avait retardé (délayé, franglailisait- elle souvent) le moment de s'y mettre, d'extraire le chef-d'uvre de sa gangue...

« C'est à l'image de notre vie, lui disait-elle parfois, se moquant de lui... Des promesses, un travail commencé qui ne s'achève jamais... »

Longtemps après, le jour était venu où elle avait réalisé à quel point sa phrase était prophétique. À quel point leur existence n'avait été que l'ébauche de ce qu'ils auraient pu connaître.

Bref, cette souche était restée là, sans, malgré tout, qu'elle lui accorde autre chose qu'une valeur sentimentale. Elle aurait peut-être dû s'en débarrasser, la brûler dans la grande cheminée. Mais Jacques l'avait aimée. Elle se souvenait l'avoir souvent observé, caressant distraitement le bois lisse, rêvant probablement à ce qu'il allait en tirer un jour...

« Pourquoi ai-je tout laissé tomber ? Hum... Vous semblez bien renseigné sur mon compte. Êtes-vous vraiment sûr d'avoir atterri ici par hasard ? »

Si ce type était un journaliste en mal d'article, il allait être déçu. Ce qui se passait dans le vaste monde n'offrait plus grand attrait pour elle.

«Votre Nobel... Savez-vous pourquoi il vous a échappé ?

— Oui, répondit-elle, surprise de sa propre vivacité. C'est assez clair aujourd'hui. Un article de trop...

— J'en ai entendu parler, mais je ne le connais pas. Pouvez-vous m'en dire plus ? »

Elle eut un sourire fatigué.

« Oh, je dois même en avoir quelques exemplaires par là. » Elle désignait les immenses étagères qui occupaient le mur, côté est. « Mais en bref, j'y démontrais que nous ne pouvions guère espérer la visite d'extraterrestres, que la probabilité en était quasiment nulle. J'esquissais une ultime solution. Une race ayant renoncé à son support organique. Des esprits immortels immergés dans un gigantesque ordinateur, errant lentement, très lentement, d'étoile en étoile au fil des siècles. Pas de déplacement plus rapide que la lumière, pas d'hyperespace ou de gadget de ce genre. Le temps, seul. Des voyageurs au long cours, à bord d'un astronef cubique d'un kilomètre de côté... Ridicule, n'est-ce pas ? Mais ils arriveront tôt ou tard. Ou peut-être est-ce nous qui irons les rejoindre... » Elle eut à nouveau un demi-sourire, empreint d'ironie. « J'aurais pu me douter, alors, que l'on m'accuserait de rechercher le sensationnel, ou encore de donner dans la littérature de gare. Mais que voulez-vous, j'y croyais...

— Ce n'est plus le cas aujourd'hui ? »

Elle hésita. Depuis combien de temps n'avait-elle pas osé se poser la question ? Bien sûr, quand elle était venue s'établir ici, en 99, elle y croyait. Elle passait des nuits entières, le regard rivé sur l'écran de son ordinateur, qui transcrivait fidèlement les observations. Le télescope n'était qu'un outil semi-professionnel, bien qu'il lui ait coûté, d'occasion, une véritable fortune, presque le prix qu'elle avait pu tirer de la vente de leur appartement parisien. Sans parler du transport et de l'installation qui lui avaient causé tant de soucis... À cause de la poussière, elle ne le découvrait que pour ses séances nocturnes. Mais par temps clair, grâce surtout à l'absence de toute pollution lumineuse, la qualité des images était incontestablement meilleure que ce que l'on pouvait obtenir à Paris, même avec des diamètres doubles... Oui, bien sûr, elle y croyait alors. Et maintenant ?

« Je ne sais pas... Si, probablement...

— Étonnant... »

Le regard de son interlocuteur sembla se perdre dans le lointain...

« Étonnant, dit-il à nouveau. Vous êtes bien la personne que nous cherchions. Bien sûr vous vous êtes trompée dans les détails. Notre astronef ressemble plutôt à un prisme, assez irrégulier il est vrai, et mesure environ quatre-vingts de vos kilomètres. Mais il est exact que nous ne dépassons guère quatre à cinq pour cent de la vitesse de la lumière... »

Frédérique contempla longuement l'homme, ne parvenant pas à détacher son regard de ces yeux bleu métallique. Pendant deux secondes, son cur avait battu plus fort. Puis la conscience de la réalité avait pris le dessus. Quel que soit son désir, quelles qu'aient pu être ses espérances, elle devait se rendre à l'évidence. Elle était tombée sur un fou. Ou plus exactement, il était tombé sur elle. Il avait fait un long chemin. Dans quel but ? Devait-elle entrer dans son jeu, gagner du temps, le faire parler, tenter de le raisonner ?

« Qu'attendez-vous de moi ?

— Je suis venu simplement vous dire que vous aviez raison. »

Elle soupira intérieurement. Elle n'avait pas peur de ce qui pouvait lui arriver. Elle désirait simplement la paix. Qu'il s'en aille...

« C'est impossible... » Frédérique désigna la pile de revues. « L'arrivée d'un corps céleste de cette taille dans le système solaire ne serait pas passée inaperçue. Et votre vaisseau ne peut pas être invisible, tout de même...

— Nous ne sommes ni invisibles, ni inaperçus. Nous sommes présents au cur de la ceinture de Kuiper, à près de 50 UA du soleil, 7500 millions de kilomètres, depuis plus de soixante-dix ans. Nous avons même acquis il y a quelques années un charmant numéro dans votre classification universelle, le 2002KF2. Et, depuis notre arrivée, nous étudions votre civilisation. »

Frédérique battit des paupières. Il y avait quelque chose d'irréel dans la présence de cet homme, ce vagabond, qui pourtant avait au moins de vagues notions d'astronomie et paraissait en savoir long sur elle. Et qui semblait attendre d'elle autre chose.

Quoi ? Si c'était un maniaque, il n'avait pas l'air dangereux. Mais pouvait-elle se fier à cette impression ? Il avait fait des kilomètres à pied pour la rejoindre, c'était maintenant une évidence. Il pouvait devenir violent à la moindre contrariété. De quels moyens disposait-elle pour le contrer ? Elle connaissait parfaitement son environnement, la place de chaque chose. Le couteau de Jacques, le vieux Laguiole, était ouvert, là, sur la table. À portée de la main. Elle ne possédait aucune autre arme, et, dans un combat, l'homme aurait manifestement le dessus.

Mais d'un autre côté... Contre toute logique, Frédérique se sentait accrochée. Si ce qu'il disait était exact, cet être ne pouvait pas être un homme. Les extraterrestres n'avaient aucune raison d'être physiquement aussi semblables aux Terriens. D'ailleurs, dans son article, elle imaginait des étrangers ayant renoncé à leur corps matériel, transféré leur esprit au sein de puissants ordinateurs pour pouvoir voyager entre les étoiles. Ceci supposait une technologie en avance de... Pas énormément... Disons, l'équivalent d'un siècle ou deux au minimum. Ils disposaient donc de la nanotechnologie, l'art de redisposer les atomes. Des nano-engins, donc, des assembleurs, des réplicateurs.

Frédérique lança à l'inconnu un regard de défi.

« Si vous n'êtes pas un individu sans scrupule, venu se jouer d'un vieux chercheur à la retraite, si vous n'êtes pus humain, vous êtes probablement fort différent de ce à quoi vous ressemblez. Je pencherais pour un être mécanique, peut-être un assemblage de nano-machines... »

L'homme acquiesça sans mot dire. Son visage, l'espace d'un instant, sembla se boursoufler, puis son corps tout entier explosa silencieusement pour prendre l'aspect d'un nuage gris. Cela dura une minute, environ, et le brouillard se condensa à nouveau, reprenant une apparence humaine.

Frédérique ferma les yeux quelques secondes, se forçant à respirer lentement, profondément. De curieux crissements semblaient provenir de la canette vide qu'elle tenait toujours dans la main. Elle se rendit compte qu'elle la serrait convulsivement. Elle déposa sur la table l'objet déformé, qui oscilla un long moment.

« Simple contrôle des radiations reçues et émises, expliqua l'homme. Sous son aspect actuel, mon organisme se compose d'un grand nombre de nano-machines, dix à la puissance vingt environ, qui sont en effet des réplicateurs. Je ne pense pas utile de multiplier les manifestations plus ou moins puériles de ce genre pour vous convaincre de mon origine. Mais j'ajouterai que, stricto sensu, je ne suis pas réellement un extraterrestre. En fait, seuls quelques centaines de réplicateurs, constituant une petite grappe d'un micron de diamètre, protégée par une coque de céramique, sont effectivement parvenus sur Terre, projetés depuis notre vaisseau, au terme de près de trois ans de trajet. Les autres unités ont été assemblées ici en quelques heures, à partir des matériaux locaux et grâce à l'énergie solaire.

Autre erreur de votre article, si je peux me permettre, nous n'avions aucune raison de nous placer en orbite autour de votre planète. Nous allons conserver notre position au voisinage de l'orbite de Pluton, jusqu'à ce que le choix de la future destination, du prochain saut de puce, soit effectué... Une simple mesure de conservation de notre énergie potentielle. Nous aurions pu décider de passer totalement inaperçus... En fait, c'est ce qui va arriver... Sauf pour quelques rares privilégiés. »

« Des gens comme moi », murmura Frédérique d'une voix blanche.

L'homme eut un léger sourire.

« Vous vous attendiez sans doute à une présentation plus formelle. Notre race est originaire d'une petite planète tournant à une distance d'environ 180 millions de kilomètres d'un astre, très voisin dans sa composition du vôtre. Cette planète se compose d'un noyau solide, de la dimension de Mars, presque entièrement recouvert d'une couche d'eau de cinq kilomètres d'épaisseur. Malgré son éloignement de son soleil, notre monde est à une température légèrement supérieure à celle de la Terre, de l'ordre de 330° Kelvin, ceci à cause d'une couche dense de vapeur d'eau et de dioxyde de carbone, qui entretient l'effet de serre. Ce sont des circonstances extrêmes, et pourtant propres à l'apparition de la vie. À quelques dizaines de millions de kilomètres près, notre monde serait resté une sphère de méthane glacée, comme vos planètes extérieures, ou serait devenue une fournaise impropre à la vie, comme l'est Vénus. »

Le tableau géologique semblait assez familier à Frédérique. Ce que l'homme lui révéla en matière de biologie, lui parut, en revanche, d'une totale étrangeté.

Leur race descendait d'êtres monocellulaires, assez voisins des amibes terrestres. Après une évolution de quatre à cinq milliards d'années, une mutation avait doté certains de leurs ancêtres d'une certaine forme de mémoire qui n'était pas encore de l'intelligence.

« Il faut dire que nous nous reproduisions par scissiparité. Les descendants conservaient ainsi un souvenir partiel des expériences ancestrales. Mais notre civilisation a réellement pris son essor, quoique fort lentement selon vos critères, lorsque nous avons découvert qu'il nous était devenu possible de fusionner — ce terme est probablement mal choisi, mais je n'en vois pas de plus approprié. Au cours de cette fusion, plusieurs êtres, parfois plusieurs dizaines, sont capables, non pas réellement de s'interpénétrer, mais d'échanger au travers de leurs membranes des fragments de leur ADN. C'est une sensation agréable, très forte, quelque chose qui ressemble peut-être à l'orgasme que vous connaissez au cours de relations sexuelles, mais qui est différencié de la reproduction. Les personnalités individuelles disparaissent, et il y a véritablement naissance de nouveaux individus, fort différents de ceux qui ont participé à la fusion. Parfois, certains de ces individus sont non viables, d'autres ont développé des mutations bénéfiques.

— La pression du milieu est une composante clef de l'évolution, murmura Frédérique, presque malgré elle. Comment les choses se sont-elles passées chez vous ?

— Nos ancêtres ont dû fuir les fonds marins, à cause de l'apparition de prédateurs multicellulaires, contre lesquels nous étions désarmés. Les plus vieux d'entre nous, dont certains avaient plusieurs dizaines de milliers d'années et représentaient la mémoire de notre peuple, atteignaient des dimensions de l'ordre du kilomètre qui les rendaient pratiquement incapables de se mouvoir. Nous nous sommes progressivement déplacés vers les hauts fonds, puis nous avons dû conquérir les terres émergées pour échapper à nos prédateurs, toujours plus rapides, plus redoutables. Mais la mémoire atavique, la fusion des individus, et la nécessité de survivre nous ont permis d'organiser une société au sein de laquelle les individualités s'effaçaient au profit d'une conscience collective. Les entités que nous formions regroupaient des centaines de milliards d'individus. Nous étions devenus un paradoxe vivant, des êtres multicellulaires dont les éléments pouvaient malgré tout survivre indépendamment. »

Machinalement, Frédérique s'était levée, avait rassemblé l'assiette et les couverts sales, les avait déposés sur le coin de l'évier. Une sorte de réflexe qui, — elle se connaissait bien --, traduisait son embarras. Ma pauvre fille, se morigéna-t-elle avec un sourire intérieur, voilà que tu te crois obligée de te mettre en frais sous prétexte que tu reçois des extraterrestres ! Mais elle termina tout de même de débarrasser la table, rangeant le beurre et le reste de légumes au réfrigérateur.

« Rétroactivement, continuait l'homme, ces entités nous paraissent assez semblables à une version primitive de votre propre cerveau, avec cette différence que les phénomènes qui se produisent en quelques millisecondes chez vous nécessitaient des heures. Nous étions des sortes d'enfants, fort lents, bien maladroits. Mais nous avions du temps, beaucoup de temps... »

À plusieurs reprises au cours de ces millions d'années leur espèce avait failli disparaître. Finalement, l'évolution avait suivi une courbe ascendante, exponentielle. La découverte de l'outil et l'exploitation des ressources naturelles de leur planète leur avaient assuré la maîtrise de leur propre destin. Dans les derniers millénaires, l'équivalent de ce que sur Terre on appelait « nanotechnologie », et plus spécifiquement « la bionanotechnologie », leur avait permis de contrôler leur évolution. Ils avaient découvert l'espace. Toute l'histoire de la race avait été marquée par la présence d'une couche grise de nuages, dont les variations périodiques d'intensité lumineuse laissaient deviner la présence d'une source d'énergie cachée. L'exploration de cette zone située au-delà de la couche des nuages avait été l'occasion d'une double révélation. La connaissance de l'espace, d'abord, de leur soleil. La découverte de l'univers, du cycle de vie des étoiles...

« Nous avons fini par comprendre une chose : notre système solaire touchait à sa fin. Ce qui avait permis le développement de la vie sur notre planète correspondait au réchauffement progressif de notre soleil, sa lente transformation en géante rouge. Oh, il n'y avait pas de danger immédiat, et l'augmentation globale de la température ne dépassait pas quelques dixièmes de degrés par siècle. Mais les millénaires nous étaient comptés. Nous avons décidé de transporter, non pas notre corps, mais notre esprit, à bord d'un navire spatial capable de se déplacer parmi les étoiles. Nous avons choisi l'un des petits planétoïdes de notre système stellaire. Il nous a fallu quelques siècles pour l'aménager... »

Frédérique était fascinée. Bien sûr, la physiologie de cette race était étonnante, et nombre de ses collègues biologistes auraient payé des fortunes pour être à sa place. Mais ce qu'elle ne parvenait pas encore à admettre, c'était qu'ils soient venus, qu'ils soient là tout simplement. Chez elle...

« Combien de temps avez-vous voyagé pour parvenir jusqu'à nous ? »

L'homme eut un large sourire, et Frédérique pensa à l'un de ses collègues allemands, qu'elle avait rencontré pour la dernière fois une douzaine d'années plus tôt, lors d'une conférence, à Berlin. Franz — quel était son nom, déjà ? Ça allait lui revenir. Franz qui avait même fait une apparition, une fois, en chemise et short tyroliens. Oui, il y avait une certaine ressemblance, surtout dans ce sourire, dans l'art de porter ce sourire... C'était curieux comme ce souvenir surgissait soudainement. Franz, qui était resté un fantasme, bien sûr. Elle avait été séduite, but not seduced... Elle imagina un instant une invasion d'extraterrestres en shorts tyroliens, et étouffa un rire nerveux.

« Nous ne sommes pas très rapides. Notre système d'origine n'est qu'à une centaine d'années-lumière du vôtre, et nous avons mis un peu plus de sept mille ans pour parvenir jusqu'à vous, en une dizaine d'étapes, il est vrai. Nous avons trouvé des soleils sans planètes, et des mondes stériles. Mais vous êtes la première espèce intelligente que nous rencontrons. Et nous sommes fascinés par la vie telle qu'elle s'est développée chez vous. C'est tellement... Diversifié et en même temps maladroit. Quand nos sondes, il y a une cinquantaine d'années, nous ont transmis les premiers schémas biologiques, nous avons eu du mal à croire qu'une telle complexité puisse fonctionner. Notre existence est si différente, basée sur le regroupement et la coopération. Nos colonies, toutes lentes qu'elles aient pu sembler, étaient d'une grande efficacité conceptuelle. La simple transcription dans du silicium de nos structures cellulaires nous a apporté des gains de plusieurs ordres de grandeur. Alors que votre cerveau est comme bridé. Vos cellules ont construit des barrières qui les rendent incapables de communiquer pleinement. Et simuler un cerveau humain, dans toute son inutile complexité, fut un challenge intéressant. L'un de vos principaux problèmes, pensons-nous, est que votre encéphale utilise des neurotransmetteurs inadéquats. Il est naturellement possible de faire évoluer, si vous me permettez cette comparaison, votre matériel, sans toucher au logiciel. Une modification triviale de votre ADN apporterait au moins un facteur dix dans l'efficacité des communications interneuronales... Il est probable que l'évolution serait capable de se charger de cette transformation dans les millénaires à venir. Tout cela est tellement passionnant... Vous voyez, nous avons tant à apprendre les uns sur les autres. À nous apporter, mutuellement... »

L'homme s'était tu. Il la regardait dans les yeux. Une sorte d'intimité venait de naître entre eux, songea Frédérique. L'image de Franz y était pour beaucoup. Et autre chose aussi. Pendant un moment, elle avait oublié l'origine extra- terrestre de son interlocuteur. Ils étaient... Deux scientifiques, débattant d'un domaine d'intérêt commun.

« Voilà, je devais vous dire tout ceci. Ce que vous aviez imaginé était très proche de la vérité. Mais ma mission ne s'arrête pas là. » Le ton de l'homme était devenu grave. « Nous allons quitter le système solaire dans quelques années. Et nous aimerions vous emmener avec nous. Non pas votre corps physique, mais un fac-similé, votre essence. Vous ne serez pas seule. Nous sommes en contact avec plusieurs centaines d'autres individus de cette planète, auxquels nous avons fait, ou allons faire, la même proposition. »

Elle fronça les sourcils.

« Non, rassurez-vous, il n'est nullement question d'un zoo, ou quoi que ce soit d'équivalent. Nous cherchons des partenaires tentés par l'aventure. Dans notre environnement virtuel, vous aurez la possibilité, quand vous le désirerez, de vivre chez vous, dans cette maison, fidèlement reconstituée, avec tout ce qui l'entoure... Nous disposons même de données suffisantes pour simuler, de manière tout ce qu'il y a de plus réaliste, n'importe quel endroit de la surface de cette planète. En fait, nous avons tout. Tout ce que vous pouvez un jour désirer savoir à propos de n'importe quel point de l'histoire, de la géographie, de la culture, des arts... Le tout occupe, avec les redondances nécessaires, guère plus de quelques mètres cubes sur notre vaisseau. Vous en apprendrez plus sur l'Humanité en venant avec nous qu'en restant ici, quel que soit l'endroit de la Terre où vous choisissiez de vivre... Mais ce que nous vous offrons surtout, c'est l'avenir. Les découvertes fantastiques que nous ferons sur la route des étoiles. Les civilisations qui nous attendent... »

L'homme parla encore longtemps. Petit à petit, Frédérique sortait de sa réserve, multipliait les questions. Elle avait l'impression qu'il s'agissait pour elle moins de se persuader que de s'étourdir. Jouir de l'instant. Car tous ces détails techniques étaient-ils bien nécessaires ? Elle se sentait impressionnée, presque subjuguée par son visiteur. Il avait si bien su faire naître cette sorte de fascination qu'elle ne demandait pas mieux que d'être convaincue... Elle était d'accord pour le suivre à l'autre bout du monde - ou de l'univers.

Elle s'entendit murmurer qu'elle était prête...

« Le processus est conceptuellement simple. Un flot de machines va traverser votre corps. Chaque cellule sera analysée, jusqu'au niveau atomique. Le tout ne prendra pas plus d'une seconde. Les données seront transmises jusqu'à notre vaisseau, et votre double se réveillera dans un environnement qui lui semblera probablement étrange... Ne craignez rien. »

Elle se vit soudain prisonnière d'un cocon gris. Une crainte irraisonnée s'empara d'elle, elle hurla, au moment même où elle sombrait dans l'inconscience...

Elle se sentait mal, nauséeuse. Dans une espèce de brouillard, elle réalisa qu'elle était étendue sur le lit. Elle voyait ce visage, penché sur elle, et, à peine distinctes, les poutres brunes se détachant sur le gris sale du plafond.

« Je suis désolé, je n'avais pas prévu cela. » Il y avait une nuance d'inquiétude dans la voix de l'homme, dans ses yeux. « Vous avez fait une réaction allergique, et la température de votre corps s'est élevée de trois degrés en quelques instants. Mais tout va bien, tout est sous contrôle, maintenant... Il n'y aura pas de séquelles. Et à propos, vous êtes l'originale. Toujours sur Terre. »

Le vertige se dissipait peu à peu. Elle se sentait calme, confiante maintenant. Elle avait envie de se lever, de marcher.

« Aidez-moi », dit-elle.

Ses bras se refermèrent sur le dos de l'homme. Elle contracta ses muscles, se souleva de quelques centimètres. Le visage s'était rapproché. Ces yeux gris, ce sourire mi- inquiet, mi-moqueur, qui lui faisait tellement penser à Franz. Cette odeur, un peu fauve. Dans son esprit, les idées vagabondaient, les traits du Franz d'autrefois se confondaient avec ceux de l'étranger. Et elle était assez lucide pour prendre conscience de l'étrange sentiment qui se développait en elle.

Elle s'étira encore un peu, et ses lèvres se collèrent à celles de l'homme. Pendant un bref instant, elle le sentit se raidir, en un mouvement de recul à peine perceptible. Puis il accepta le contact, répondit à son baiser.

Est-ce que je touche réellement de la chair, se demanda Frédérique, ou bien ce que j'ai sous les doigts n'est-il qu'un tapis compact de nano-machines, agencées de manière à imiter parfaitement l'apparence, la couleur, la texture, la température de la peau, des muscles et des os ? Ou peut-être quelque chose influe-t-il directement sur mon cerveau pour me faire ressentir ces sensations ?

Les bras de l'homme s'étaient refermés derrière elle, les mains larges, fortes, caressaient son cou avec tendresse.

Est-ce bien raisonnable ? se dit-elle encore, reprenant l'une des phrases fétiches de Jacques, avec l'impression de retrouver son exacte intonation. Je me croyais définitivement guérie de ce genre de surprises, et me voici, à soixante berges, sautant sur le premier extraterrestre qui se présente...

Les yeux fermés, elle se laissait faire. Avec douceur, l'homme lui avait retiré ses vêtements. Il me connaît si intimement, que puis-je avoir à lui cacher ?

Puis les caresses précises éveillèrent en elle des sensations qu'elle pensait ne plus jamais devoir connaître. Pas mal, se dit-elle. Ils se sont vraiment documentés. Hum... Ils ont même dû regarder Channel-X pendant leurs longues soirées d'hiver... C'était bon, très bon. Elle se sentait réellement excitée. Quelle situation conventionnelle, soupira-t-elle, la nana en chaleur cédant sous les mains expertes de son jules. Ou alors ils m'ont dopée aux phèromones. Mais je m'en moque. Et elle se laissa aller avec délices.

La nuit était tombée. Le froid pénétrait par la fenêtre entrouverte, mais elle n'avait pas le courage de se lever pour aller la fermer. Elle se contenta de ramener le drap et la couverture sur ses épaules. Silencieux, il était assis à côté d'elle, appuyé contre le mur de pierres nues, les jambes repliées.

« Franz... » Elle laissa s'écouler quelques secondes. «Tu sais pourquoi j'utilise ce nom, je suppose...

— Oui. »

C'était l'heure des questions stupides, se dit-elle. Pourquoi faut-il toujours, dans toute relation, que ce moment arrive ? Et pourquoi ne peut-on pas y échapper ?

« Franz, est-ce que tu m 'aimes » — celle-ci serait la pire. Allons-y pour une variante atténuée...

« Franz, est-ce que je suis autre chose, pour toi, qu'un animal de laboratoire ? »

Il se tourna vers elle. Il y avait tant d'humanité, tant d'amour contenu dans son regard. Elle se sentit fondre.

« Frédérique... Tu es ce qui nous est arrivé de mieux depuis bien longtemps... Je ne parle pas seulement au nom de l'être de synthèse, né il y a deux jours, ou de Franz, auquel tu as donné vie il y a quelques heures — car il y a plus d'une manière de donner la vie. Je parle au nom de tout notre peuple. Tu es la preuve que nous avions raison, nous aussi, que nous pouvions tout attendre de ce long voyage dans la galaxie, et que celui-ci n'a pas eu lieu en vain... Au cours de notre contact, de nos rapports, si tu préfères, j'ai, nous avons éprouvé la fusion, et tu peux entrevoir ce que cet acte représente pour nous. »

Elle n'était pas certaine de saisir la portée cosmique de l'événement. Elle avait d'autres préoccupations, plus immédiates.

« Franz, qu'est-ce qui va se passer maintenant ? Pour nous ? »

Il baissa les yeux sans répondre.

« Je sais que tu vas repartir, d'une manière ou d'une autre, continua-t-elle. Quand cela doit-il se produire ? »

Il hésita un moment.

« Bientôt. Le plus tôt possible. Je dois aller rendre compte du succès de ma mission. »

Elle avait espéré... Mais savait-elle exactement ce qu'elle espérait ? À quoi s'attendait-elle ? Qu'avait-elle imaginé ?

« Est-ce que je peux t'accompagner ? Je veux dire, jusqu'à... »

Elle ne termina pas sa phrase. Jusqu'à quoi ? Il n'y avait pas de navette spatiale, ou de truc de ce genre. Allait- il s'envoler directement dans l'infini ?

« Hum... Il me semble préférable de dire non. Mon départ sera spectaculaire, un peu trop, sans doute. L'ensemble des nano-machines va se consumer en un instant pour libérer un faisceau de lumière cohérente, des rayons X durs, qui transportera la totalité de leurs informations vers notre vaisseau... Il y aura de l'énergie dissipée, des radiations...

— Combien de temps te reste-t-il ?

— Environ trois heures, avant l'instant favorable pour l'émission... »

Il y eut un très long silence. Il se rapprocha d'elle, lui caressa doucement la joue sur laquelle une larme avait roulé.

« Frédérique... Il faut que tu comprennes. Nous sommes unis à jamais. Tu pars avec moi, et je reste avec toi. Crois-moi. Et souviens-toi. Mon départ n'est pas un adieu. »

Mais elle n'avait pas envie d'en entendre plus. Comme il avait si vite, si bien assimilé le comportement égoïste de n'importe quel humain... Et comme elle s'était laissé piéger, si naïvement, une fois de plus... Décidément, se dit-elle, j'ai beaucoup de mal, avec les hommes, à échapper aux situations archétypales... Elle l'attira contre elle.

Longtemps après, le froid, une nouvelle fois, la tira de sa torpeur. Elle s'étira, chercha le corps devenu si rapidement familier. Puis elle ouvrit les yeux, réalisant, à retardement, qu'elle était seule. L'oiseau s'était enfui...

Trois heures du matin. Il était trop tard, bien sûr. Elle enfila ses vêtements à la hâte, sortit, fit une dizaine de pas sur le chemin chichement éclairé par les étoiles. Rien, naturellement. Pourtant, à quelques kilomètres de là, quelques mètres peut-être, il devait y avoir un peu de cendre, une tache d'herbe brunie, forcément quelque chose. La dernière trace du passage de l'étranger.

Séduite et abandonnée. Quelle amère dérision.

Elle revint à la maison, se connecta au serveur de la NASA. « 2002KF2 », avait dit l'entité. Ce corps céleste était effectivement répertorié, comme annoncé, dans la ceinture de Kuiper. Elle sortit, fit glisser la housse pour dégager le télescope, rentra en frissonnant. Elle pianota les commandes sur son clavier. L'appareil présentait l'inconvénient d'être très lent à déplacer. Il lui faudrait au moins deux minutes avant d'être braqué sur 2002KF2, qui, par chance, était dans l'hémisphère visible.

Les étoiles venaient de s'afficher sur l'écran. Elle joua un long moment avec les réglages, les décalages en fréquence, poussant autant que possible la résolution, l'analyse interférentielle, à la limite du significatif, mais la croisée des réticules de visée resta noire. Comme elle le craignait, comme elle le savait, en fait, l'astéroïde était trop petit, trop lointain pour être visible.

Elle ressentait une sensation d'abandon incroyablement douloureuse. Pourquoi les choses s'étaient-elles passées de cette façon ? Pourquoi cette comédie ? Et si Franz était sincère, pourquoi la laisser ainsi, dans cette frustration intense qui la rendait, physiquement, malade. El elle se sentait envahie par une jalousie féroce envers l'autre.

L'autre Frédérique qui était partie avec lui.

Elle aurait aimé dormir mille ans, disparaître sans se réveiller. Franz aurait pu faire ça pour elle. Effacer de sa mémoire tout souvenir de son passage. Elle aurait poursuivi son existence, calmement, sans remous, sans regrets. Ou alors, il aurait pu lui laisser la technologie, la connaissance. Un cadeau, d'une espèce pensante à une autre.

Non, il avait choisi pour elle la porte étroite. Elle devrait se battre si elle voulait, à son tour, aller dans les étoiles, et savoir que l'on pouvait le faire serait son seul soutien. Elle lui en voulait terriblement, et était consciente en même temps que les choses devaient se passer ainsi. Car c'était ça, réalisait-elle soudain... Ils souhaitaient voir les terriens arriver en égaux, non en mendiants. Elle, et l'humanité avec elle, devaient mériter...

Le flot de ses pensées d'interrompit soudain. Une voix naissait en elle. Elle l'écouta un instant - puis sourit, incrédule.

En fin de compte, il y avait bien un cadeau.

Une offrande.

C'était l'heure de s'activer. Le ménage n'avait pas été fait depuis des jours. La vaisselle de la veille attendait. Il fallait classer toutes ces revues qui traînaient. Et cette poussière, partout. Ces vitres sales. Elle connaissait ce symptôme, n'en était pas dupe. Toutes ses grandes détresses morales s'étaient traduites par des crises d'hyperactivité physique de ce genre. Trier, éliminer, ranger. Se battre avec les objets. Mettre de l'ordre autour d'elle, en même temps, espérait-elle, que les choses se réordonnaient dans sa tête.

Mais cette crise-là fut différente. Elle chercha le qualificatif adéquat. Plus efficace. En une heure, tout était en ordre. Et elle ne se sentait pas abattue. Non, elle bouillonnait d'énergie. Il y avait tant de choses à faire. Ce challenge à relever. Oui, elle avait maintenant le sentiment que c'était à sa portée.

Et ce n'était pas tout. Il y avait autre chose. Franz lui avait parlé de la structure des cerveaux humains, de neurotransmetteurs, de modification d'ADN. Manifestement, ce n'était pas pour lui de la simple théorie. Elle comprenait peu à peu la nature du don de l'entité. Ce qui avait changé en elle. Une sorte de voile s'était levé.

Il y a plus d'une manière de donner la vie, lui avait dit la créature.

Jacques était de retour. Non pas un simulacre, un corps reconstitué, un artifice. Jacques était en elle. Toutes ses cellules qui l'avaient approché, touché, se souvenaient de lui à présent. Ses neurones vibraient à l'écho de sa voix, au spectre de son image.

Les souvenirs sont vivants, lui disait-il maintenant. Pendant toutes ces années, tu ne m'écoutais guère, mais j'étais présent. Une conscience née de ton regard, de ta volonté de ne pas oublier, de me garder près de toi. Et tu vois, je suis là...

Ce n'étaient pas vraiment des mots, ce n'était pas sa voix, mais une vague de tendresse qui la baignait tout entière. Frédérique réalisait quelle curieuse entité elle était devenue - ils étaient devenus.

Ils sortirent, firent quelques pas dans la nuit étoilée.

Hum... Il faudrait remplacer certaines tuiles de ce toit ; et ce chéneau est sur le point de s'effondrer, pensèrent-ils simultanément, ce qui les fit sourire.

Dans son organisme, les nano-machines s'activaient, supprimant ici un foyer de cellules anarchiques, déplaçant là un disque intervertébral, faisant disparaître cette douleur sourde qui la taraudait depuis des années. Elle sentait d'autres consciences s'éveiller en elle. Timides, s'excusant d'être là, ses parents souriaient, tels qu'elle les avait connus lors de leurs rares instants de bonheur. Un tout jeune enfant se manifestait, qu'elle découvrait tout en le connaissant depuis si longtemps... Ce fils qu'elle n'avait jamais eu de Jacques, mais qui avait un nom depuis toujours. Laurent. Et il y avait certainement quelque part, ironique, doux et tendre, Franz. Une sorte de Franz.

Elle leva les yeux vers le ciel. Les étoiles brillaient comme à l'accoutumée. Mais elles n'étaient plus aussi froides, aussi inaccessibles. Elle savait maintenant.

Quelque part dans le vide, une onde électromagnétique, immensément étirée dans l'espace, se dirigeait vers son but imperceptible, au sein de la ceinture de Kuiper qu'elle atteindrait dans cinq ou six heures. Encore une poignée d'autres passagers, et ils repartiraient. Leur vaisseau de pierre s'arracherait lentement à son orbite, tomberait vers le cur du système solaire, décrivant une lente parabole qui les relancerait vers leur prochaine destination.

Ils auraient laissé dans l'espace une trace de leur passage, lui avait-il dit, des artefacts, leur histoire, leur science, leurs découvertes, leur connaissance, que les hommes retrouveraient un jour.

Frédérique avait les larmes aux yeux, et une décision solidement ancrée au fond du cur. Dans trente ans, cinquante ans... Un siècle, peut-être, sous une forme ou sous une autre, elle, et Jacques, et toutes les consciences qu'elle abritait, elle et d'autres Terriens s'élanceraient à leur tour dans l'espace et iraient rejoindre leurs amis. Leurs frères. Les voyageurs. Et Franz...

Elle prit conscience d'une sorte de toussotement.

Ma chère, lui dit Jacques, d'une voix amusée et tendre à la fois, la nuit devient fraîche, n'est-ce pas le moment de rentrer ? Tu auras plus que le temps, dans les années à venir, de rêver à ton coquin... En attendant, que dirais-tu de me prêter tes mains quelques heures ? Il y a là un vieux travail en souffrance qui me tente depuis fort longtemps.

Elle comprit à quoi il faisait allusion.

Elle sortit du placard la lourde caisse en bois qu'elle n'avait pas touchée au cours de toutes ces années. Les outils de Jacques. Elle choisit un ciseau à bois, soupesa le lourd maillet. Oui, elle saurait utiliser ces instruments. Elle s'agenouilla face au billot de bois norvégien.

Elle se sentait capable de travailler pendant des heures. Elle travailla pendant des heures. Le jour se leva. Elle s'arrêta dix minutes dans la matinée, pour avaler trois yaourts, coup sur coup. Et la chose fut achevée en fin d'après-midi. Elle contempla l'uvre, heureuse. C'était du Jacques. Du très bon Jacques. Il était satisfait de lui.

Maintenant, il était temps de penser à elle. Elle allait, elle aussi, faire du bon boulot. Elle avait une position à reconquérir, un monde à remuer. Elle s'assit devant l'ordinateur. Elle avait déjà le titre de son futur article. Allons-nous gagner la course à l'Univers ? L'on ne croyait plus guère à un avenir dans l'espace ? Elle se chargeait de renverser la vapeur ! Il lui fallut moins d'une heure pour en rédiger les grandes lignes. De quoi ébranler un peu les vieilles barbes.

Puis elle s'accorda quelques minutes de pause, parcourut les news, éplucha son courrier électronique. Parmi les messages de la journée, il y en avait un qui disait simplement :

« Nous sommes bien arrivés. Quant à toi, bosse, ma vieille, bosse. Décarcasse-toi. Nous t'espérons. F & F. »

Il n'y avait pas de nom d'expéditeur, pas d'adresse de machine. L'ordinateur indiquait, faute de mieux, from somebody@somewhere.

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