SUR LE SEUIL

Une vague nausée me saisit à la sortie du scanner. Est-ce dû à ce sentiment aigu de claustrophobie, né de ces deux minutes passées dans l'appareil ? L'idée de ces rayonnements mystérieux et impalpables, qui ont baigné mon corps ? Ou l'angoisse qui m'étreint quand je pense que les téra-octets de données qui viennent d'être prélevés (qui ni m'ont été arrachés) sont maintenant en cours d'analyse ? Des ordinateurs massivement parallèles réalisent, ont déjà réalisé, en fait, une étude complète de l'ensemble de mon organisme, de la moindre cellule, du dernier neurone ... À l'instant où je pose le pied par terre, tout est joué. La machine sait.

Me voici dans la petite pièce où je suis arrivé il y a moins d'un quart d'heure, où, conformément aux instructions, j'ai retiré tout vêtement comportant des éléments métalliques, où j'ai absorbé le demi-verre de ce liquide ambré, vaguement parfumé, cocktail de radioéléments, tranquilisants, ou simple placebo, je ne sais... Cette petite pièce où je suis maintenant assis, face au murécran, toussotant pour indiquer que je suis prêt à prendre connaissance du diagnostic, comme je l'ai fait l'année précédente, et encore l'année d'avant, et toutes les autres années, aussi loin que je me souvienne, et comme le font tous les citoyens lors de l'examen médical annuel obligatoire ...

Une jeune femme me sourit, un visage sympathique mais sans particularité, trop régulier pour être beau. Était-ce la même personne qui m'a accueilli à mon arrivée, je ne saurais l'affirmer. Quelle importance, d'ailleurs ? Il s'agit probablement d'une image de synthèse...

Ai-je quelque chose à redouter ? L'examen annuel permet de détecter, lors de leur tout début, la quasi-totalité des affections connues. Le sida, l'hépatite C, l'ébola B, le cancer du pancréas, encore mortels il y a vingt ans, sont devenus des maladies chroniques. De petits handicaps, gênants, sans plus. Et tout au cours de l'année écoulée, je suis resté fidèle à mon partenaire habituel... La MCJ, maladie de Creutzfeldt-Jakob, née de l'inconscience du siècle dernier, reste, malgré quelques palliatifs assez efficaces, la grande redoutée...

« John Anton Clerg, vous êtes né le 7 juin 2022, vous avez vingt-sept ans, et votre PIN est 77213-04923-92431-14927-60007.»

C'est à peine une question. La loi prévoit que toutes les notifications officielles doivent comporter mention de ces éléments. Et je ne risque pas d'oublier mon PIN — Personal Identification Number --, car il a été gravé de manière indélébile dans mon cerveau, par programmation neuronale, en juin 2025, peu après mon troisième anniversaire. Crispé malgré tout, je me contente d'acquiescer.

« John Anton Clerg, l'analyse pratiquée sur votre organisme n'a permis de déceler aucune anomalie. Votre état de santé est cliniquement satisfaisant. Nous aimerions cependant revenir sur le questionnaire que vous avez rempli avant votre examen, tout particulièrement la question 21...»

Un profond soulagement m'envahit... Quant à cette fameuse question 21, je n'espérais pas y échapper cette année non plus. Je soupire. Bon... Allons-y pour nos cinq minutes de sermon.

« Vous savez que le passage périodique au scanner total répond à un double objectif : assurer d'une part un examen physique approfondi de l'organisme, en vue de détecter toutle manifestation pathologique, conserver d'autre part les informations ainsi recueillies pour permettre, lors d'un éventuel décès, l'activation d'une copie, assurant ce qu'il est convenu d'appeler « l'après-vie électronique » de la personne. La question 21 porte sur ce dernier point.

Vous avez, à cette question, répondu que vous ne souhaitiez pas que cette copie soit activée. Vous indiquez « Motifs Personnels ». Nous aimerions que vous précisiez les motivations exactes de ce refus. Certaines personnes pensent qu'une telle survie est contraire à leurs convictions religieuses. Certaines vont même jusqu'à refuser le passage au scanner, arguant que cette opération peut endommager leur « âme », arracher des éléments du « moi », ou encore interdire une éventuelle réincarnation. D'autres estiment que la personne humaine se limite à l'être de chair, que la copie n'est pas l'original. Que l'on ne peut parler de survie que si la personne physique reste vivante, et qu'une copie électronique ne représente rien de plus que des données sans signification particulière ... »

La voix continue, monocorde, mais je ne l'écoute plus...

J'ai neuf ans et j'attends ma mère à la sortie de l'Institut. La plupart des enfants de mon âge suivent leurs cours à la maison, en téléprésence. Moi je vis à l'Institut. Je me sens habituellement un peu seul. Mais aujourd'hui, je suis heureux. Ma mère est revenue spécialement du Japon pour assister à mon anniversaire, qui a lieu le lendemain. Mon père sera là également, et plusieurs de mes amis. Ma mère est en retard. Je l'aperçois finalement, de l'autre côté de la rue, descendant d'un taxi. Je me précipite, en faisant de grands gestes. Tout va très vite. J'ai sous les yeux, un bref instant, la vision (moins que la vision — la sensation) du mobile qui se détourne pour m'éviter. Un plastique orange. Si j'avance la main, je le touche. Si je le touche, le mobile s 'arrêtera.

Pendant des années, nuit après nuit, ce mobile est passé devant mes yeux. Je savais que si je le touchais, il s'arrêterait. Et ma mère serait sauvée.

Je n'ai jamais vu le conducteur du mobile. On m'a dit qu'il avait été condamné à une lourde peine. Il faisait partie de ceux qui trafiquent leur véhicule, débranchent les mécanismes de sécurité. Prennent, pour le plaisir, des risques avec leur vie. Et celle des autres.

Le lendemain, on m'a conduit dans une grande salle. Au fond de celle-ci, une fenêtre donnait sur une autre pièce. Là, assise sur une chaise, fumant fébrilement une cigarette, ma mère attendait. M'attendait. Se levait à mon approche.

« John ! Tu vas bien ? Mon pauvre petit bout de chou... Comme tu as dû être malheureux... Mais maintenant c'est terminé. Je suis là... »

Pendant quatre ou cinq secondes, mon cœur a battu très fort, et des larmes me sont venues aux yeux. Je me suis précipité contre la vitre. Et puis j'ai compris, car à neuf ans on comprend ces choses-là bien plus vite que les adultes. On a vu, à la tridi, plein de films dans lesquels la création d'une copie est l'un des ressorts de l'action. Le détective qui enquête sur son propre assassinat, le pilote qui s'attache à déterminer les causes réelles de cette catastrophe aérienne, dont il est peut-être responsable... A l'Institut, nous avions un mot pour ça. Ghost. T'es un fantôme. Une trace électronique sans vie ni âme. Plus rien.

On avait voulu me tromper. Je ne reverrais jamais ma mère. Et l'image sur l'écran n'était pas ma mère, ne serait jamais ma mère... Je frappe ce mur, à l'épaisseur infinie, qui jamais ne sera brisé, et je pleure tandis que l'on m'emmène...

Plus tard, on m'affirme qu'une copie vit et souffre comme la personne qu'elle était. Mais je déchire les lettres qu'un monstre électronique m'envoie en imitant l'écriture de ma mère.

PLUS tard encore, on m'explique que, dans mon inconscient, je m'estime responsable du décès de ma mère. Que je rejette sa présence parce que je ne veux pas m'avouer ma culpabilité. Et que l'attribue ce rejet au fait qu'elle soit aujourd'hui une copie.

Conneries. Ma mère a disparu, point. On ne la fera pas revenir, et un simulacre électronique ne peut la remplacer.

Finalement, on me déclare sain d'esprit. On me propose de faire disparaître, ou au moins d'atténuer, ces souvenirs douloureux. Je refuse.

Et aujourd'hui encore, la question se repose... Pourquoi cette loi ? Égalité des chances, dit-on. Égalité devant la mort. Préservation du patrimoine intellectuel et culturel. Toute personne, toute expérience est indispensable à l'ensemble de l'humanité.

Curieuse société, où l'on méprise les vivants et honore les morts... Il est vrai que les copies ne coûtent pas bien cher à maintenir. Quelques dollars par an, tout au plus. Mais qu'y a-t-il en réalité derrière tout cet altruisme de commande ? Les fantômes du pouvoir, ceux qui aujour-d'hui régissent le monde. Commandent aux vivants. Décident ce qui est bien ou mal... Faire partie de ceux-ci ? Les morts ? La thanatocratie, pour reprendre ce terme qui a été à la mode il y a quelques années ?Très peu pour moi ....

« Même réponse. Raisons personnelles. Pas de commentaires... »

Je me lève, m'approche de la sortie. Je suis sur le seuil, mais la porte ne s'efface pas.

« Nous regrettons de devoir insister, mais l'amendement 11 de la loi du 7 mai 2028 nous impose maintenant de vous poser à nouveau cette question... »

La voix se tait. Il n'y a rien à ajouter. Et la nouvelle me frappe comme un coup de tonnerre. L'amendement 11 prévoit que la question doit, dans tous les cas, être posée à la copie après le décès de la personne. Je n'ai pas besoin que l'on me fasse un dessin.

Plusieurs minutes s'écoulent avant que je ne parvienne à articuler :

« Que m'est-il arrivé ?

— Voici un résumé de la reconstitution que nous avons réalisée. En août 2049, vous avez été licencié par la TWB... »

Je revois dans une sorte de flash quelques images de ce passé aujourd'hui évanoui.

Je suis conducteur d'engins à la Trans World Builders. Un jour je moissonne en Ukraine. Un jour je replante des forêts en Amazonie. Un jour je défriche le plateau continental de l'île de Waikiki. Chaque matin, quand je me rends dans la cabine de contrôle universelle qui m'est attribuée, au dix-huitième étage de la tour Union, j'ignore quelle tâche m'attend. Je prends connaissance du synopsis, coiffe le casque à induction, et me voici traversant en un éclair la moitié de la planète pour forer un puits, désensabler un canal, creuser une montagne, ou, plus simplement, déplacer un engin...

« Qu'est-ce qui s'est passé ? Faute professionnelle ?

— Chômage technique. Les conducteurs ont été remplacés par des intelligences artificielles... »

Je savais que ça arriverait. Ainsi, ma profession a disparu... Comme bien d'autres au cours de ce demi-siècle... Des IAs - certains disent AYAs - plus performantes, moins coûteuses...

« Vous avez suivi plusieurs stages de reconversion dans les mois qui ont suivi, mais sans trouver d'emploi qui vous satisfasse. Vous vous êtes séparé de votre ami. Le 3 mai 2050 vous avez mis fin à vos jours... »

Je retourne m'asseoir. Je réalise à quel point l'angoisse me tord les tripes. Je m'étais toujours demandé quel effet cela pouvait faire d'apprendre que l'on était condamné. Et maintenant, je sais que je suis mort.

Après un long silence, la voix reprend :

« Il vous faut à présent décider si vous souhaitez que cette copie soit définitivement désactivée, ou si vous pensez vous adapter à l'après-vie. »

Un vieux débat éculé, que j'ai vu tant et tant de fois abordé à la tridi, sous tous ses angles, dans toutes les circonstances... Aujourd'hui, j'en suis le héros, mais personne ne regarde le film.

Je m'éclaircis la gorge, devenue soudain très sèche.

« Heu... Je crois...

— Oui ?

— Il me semble... Que l'on peut réaliser ... Comment dit-on, une reconstitution ?

— En effet. Nous disposons d'informations de qualité suffisante pour reconstituer votre passé, c'est-à-dire les mois écoulés entre la création de votre dernière copie et votre décès. C'est une démarche que nous déconseillons habituellement, surtout lorsque la personne a mis fin à ses jours. Dans votre cas cependant, cette simulation peut avoir valeur de thérapie effective. Vous oublierez cet entretien et aurez, au cours de la simulation, l'impression d'agir en vie réelle. Souhaitez-vous que nous procédions ainsi ? »

J'avale ma salive, hoche la tête, incapable de prononcer la moindre parole.

Quelques instants s'écoulent.

« Je suis prêt... »

La voix reprend :

« John Anton Clerg, nous avons le regret de vous informer que la reconstitution s'est avérée négative...

— Je ne comprends pas...

— Nous avons réalisé une simulation fonctionnelle de l'ensemble de vos activités au cours de ces onze derniers mois. Cette opération a fourni, avec une marge d'erreur extrêmement faible, des réponses similaires face aux événements que vous avez vécus antérieurement. En particulier, vous avez mis fin à vos jours au même moment, dans des circonstances identiques. Lors de l'entretien qui a suivi cet acte, vous avez souhaité que votre existence électronique soit interrompue, ce qui a été réalisé. Vous avez demandé également à ce que votre copie antérieure soit prévenue de l'échec de cette reconstitution, ce que nous venons de faire.

« Vous disposez maintenant d'éléments suffisants pour prendre votre décision finale... »

Mon doigt est à quelques centimètres de l'écran.

Mon doigt est un doigt virtuel. Et l'écran n'existe pas. Et sur cet écran inexistant, s'étale le texte de l'alinéa 11 d'une loi imbécile, votée par les habitants d'un monde dans lequel je n'ai plus ma place...

Si je touche la zone marquée « Non », je m'évanouirai à jamais dans le néant.

Le bouton « Oui » déverrouillera la porte virtuelle. Je me retrouverai dans un univers de synthèse, où, peut-être, d'autres simulacres électroniques m'accueilleront à grands renforts de « Bienvenue parmi les morts ! »

J'ai tout le temps nécessaire. Tant que je n'aurai pas pris ma décision, je ne ressentirai ni faim, ni soif, ni besoin matériel.

Qu'est-ce qui me retient de mettre fin à cette situation ? Avant tout, plus fort que tout, je dois répondre à cette question qui me taraude : ce choix a-t-il un sens ? Celui qui doit choisir, celui dont je suis la reproduction exacte, a aujourd'hui disparu. Celui-ci avait déjà décidé qu'une telle survie ne l'intéressait pas. N'avait aucun sens. Et j'adhère complètement à son point de vue, car chacune de ses cellules est simulée avec une exactitude parfaite, et aucun raisonnement ne me permet de me différencier de lui. Je suis sa copie exacte.

Un fantôme. Un ghost. Un brouillard électronique, sans signification aucune... Et pourtant, à travers toutes les fibres imaginaires de mon corps simulé, je sens que je suis vivant. Choisir de disparaître maintenant équivaudrait à un suicide. Celui que j'étais aurait-il pu commettre ce suicide ? Question de pure rhétorique. Il l'a fait... Et je l'ai refait... Quel est alors le sens de ce que je vis en ce moment ? Que veut-on me faire éprouver, me faire comprendre ?

Sans avoir changé en aucune façon, sans ressentir en moi la moindre transformation, je suis devenu ce que je déteste le plus au monde. Ce que je hais et crains à la fois. Mais je ne suis pas lui. Je ne suis plus le « moi » que je crois être. Alors ? Sommes-nous vraiment autre chose que la somme algébrique de nos expériences positives et négatives ? Ce que je viens de vivre, d'éprouver, cette révélation soudaine et terrifiante, tout ceci ne joue-t-il pas sur la balance dans un sens ou un autre ? Et mes hésitations ne trahissent-elles pas un nouveau et furieux besoin de vivre ? Ou bien y avait-il en lui autre chose, que je n'ai plus... L'âme ?

Car je peux aussi choisir de vivre, en oubliant d'être lui...

Mon doigt est à quelques centimètres de l'écran. J'ai tout le temps nécessaire pour me décider. Tant que je n'aurai pas fait de choix, je ne ressentirai ni faim ni soif. Ni besoin matériel.

Ni repos de l'esprit.

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