SIMON ET LUCIE, UNE ROMANCE

Simon est heureux. Plus exactement, il considère qu'il est heureux, et tout un ensemble de facteurs contribuent à le lui confirmer. Il a vingt-six ans, c'est le printemps, et il s'éclate dans son nouveau job. Pour être encore plus précis, il faut ajouter que Simon ressent cette impression d'intense satisfaction chaque fois qu'il regarde un épisode de Lizardman à la tridi.

Simon est un fanatique des holos animés. Les films traditionnels l'ennuient prodigieusement. À quoi bon montrer des images de synthèse, ou même pire, pour les films très anciens, de véritables personnes, en tous points semblables à celles que l'on peut croiser quotidiennement, se comportant comme le voisin du dessous ou la collègue de bureau ?

Mais les holos, c'est autre chose. Whaou, pense-t-il parfois, ces gars-là ont vraiment de l'imagination.

Il a vu il y a longtemps un reportage à la tridi sur la réalisation des animations. Le metteur en scène expliquait comment il décrivait à l'ordinateur le plan de chaque séquence, les positions des personnages, les éclairages. La zone de travail était un cube virtuel d'un mètre de côté environ. Un technicien, travaillant en réalité incrémentée, plaçait les hologrammes, ajustant la position d'un bras, zoomant pour modifier l'expression d'un visage. L'homme faisait tournoyer le cube, approchant, reculant la caméra virtuelle, ajoutant ici un effet spécial, plaquant là une texture différente. Puis l'ordinateur prenait en charge la séquence, animant au moyen d'algorithmes hyper-sophistiqués et ultra-secrets les personnages et les objets selon le scénario, et l'opérateur répétait, en faisant varier subtilement les paramètres, dix fois, vingt fois l'ensemble des mouvements, jusqu'à ce que leur fluidité soit jugée parfaite. En une dizaine de minutes, la séquence, qui allait durer cinq secondes et demie, était achevée. Bref, ces types-là étaient des génies.

Puis Simon repense à un incident survenu la veille, et se rembrunit. Hier, Lucie lui a fait une proposition malhonnête. Enfin, il n'est pas sûr, mais c'était quelque chose comme ça.

Simon s'était mis à rire, nerveusement.

« Mais c'est sérieux, avait répliqué Lucie.

— Ben, si tu veux qu'on fasse l'amour, ça me gêne pas, t'as qu'à le dire tout de suite.

— Ça n'a rien à voir. C'est tellement... Je ne sais pas, tellement plus romantique... »

Bref, Simon était reparti avec, dans son agenda électronique, la référence sur le Net de la publicité que lui avait transférée Lucie, promettant :

« Je te réponds lundi. »

Simon ne connaît Lucie que depuis un mois environ, depuis qu'il est entré comme serveur chez Maximilien, l'un des restaurants chics de la capitale.

En habit noir, chemise blanche et nœud papillon, Simon a belle allure, très XXe siècle. Il va de table en table, prend les commandes, sans rien noter, et revient quelques minutes après avec les plats désirés. Les clients s'étonnent parfois de sa mémoire. « Le métier, Monsieur, le métier ! », leur répond Simon, avec ce sourire qui fait tout son charme. C'est ce qu'il est censé dire, de toute façon. En vérité, il n'a pas grand mérite. Le micro-émetteur qu'il porte retransmet à l'ordinateur ses conversations avec les clients. Les paroles sont analysées, décodées, la machine gère les autocuiseurs, qui préparent automatiquement les mets commandés, à partir de produits frais, naturels, et de haute qualité — c'est du moins ce qu'affirme la publicité du restaurant. Quand Simon retourne dans les cuisines, les plats sont, en général, déjà prêts. Souvent, il attend deux ou trois minutes, pour la vraisemblance, avant de les emporter dans la salle.

Simon adore son nouveau job. Dans son emploi précédent, chez MaxBurgers, il surveillait les mères, les découpait dans leurs cuves avant d'enfourner les larges quartiers blanchâtres dans les machines qui les convertiraient en frites ou poissons, morceaux de poulets ou steak hachés à peu près présentables.

Un soir, vers minuit, alors qu'il fermait la boutique, il avait commis une faute grave. Dramatique. La fatigue probablement, à moins que son subconscient ne se soit manifesté, une fois de plus. Bref, Simon, sur le tableau de contrôle général de l'ensemble des cuves productrices abritant les mères de bœuf, de poulet et de pommes de terre, avait déclenché par erreur le déversement des hormones accélératrices, au lieu des enzymes inhibitrices qui servaient à interrompre le développement cellulaire durant la nuit. Malgré les systèmes de sécurité, les tissus, en une croissance anarchique, avaient triplé de volume en quelques heures, endommageant deux des cinq cuves de multiplication cellulaire. De toute façon, les masses organiques, bourrées d'hormones bien au-delà des seuils autorisés, étaient impropres à la consommation, et avaient dû être détruites. Le restaurant était resté fermé pendant deux jours, le temps de remplacer les cuves. Inutile de préciser que Simon avait été licencié. Par chance, les syndicats avaient pris sa défense, arguant que l'arrêt des producteurs incombait statutairement au gérant, et que celui-ci n'avait pas à se décharger de cette tâche sur de simples employés, comme il le faisait habituellement. L'affaire avait donc été étouffée, Simon avait même touché de maigres indemnités et reçu la classique recommandation dithyrambique, fournie de mauvaise grâce par la direction.

Simon s'est ainsi retrouvé serveur chez Maximilien, parce qu'il n'a pas pensé à chercher un autre métier, parce que ce travail était disponible et que l'agence de replacement l'avait envoyé là.

Lucie, elle, est serveuse parce qu'elle n'a pas trouvé mieux. Elle guette le client jeune, riche et beau, qui l'enlèvera à cette vie médiocre pour l'épouser. Lucie n'a pas entièrement tort. Il y a déjà eu des clients jeunes, riches ou beaux (surtout, se souvient-elle avec un petit pincement de cœur, lors de ses débuts dans la carrière, dix ans plus tôt), et certains l'ont même enlevée pour la durée d'un weekend ou deux. Rarement au-delà. La plupart étaient également mariés, souvent radins, et aucun n'aurait pendant plus de trois minutes sérieusement envisagé de terminer son existence avec elle.

Lucie est bien consciente que Simon, depuis qu'il est employé chez Maximilien, n'a pas manifesté pour elle d'intérêt particulier. En fait, se dit-elle, Simon ne semble pas manifester d'intérêt particulier pour quoi que ce soit, en dehors de ce... comment s'appelle-t-il déjà ? Catman, Superman, un truc comme ça, un héros pour les gosses. Elle se rend bien compte que Simon ne brille pas par son intelligence, mais il est plutôt beau mec, et le pantalon moulant qu'il porte habituellement, en dehors du service, laisse deviner des aspects assez craquants de sa personnalité. D'un côté, ses propres expériences passées lui rappellent qu'il est préférable d'éviter ce genre de relations avec ses employeurs ou ses collègues de travail. D'un autre... Elle est persuadée qu'une fois ou deux, à l'occasion, ne seraient pas déplaisantes... Affaire à suivre, s'était-elle dit au bout d'une semaine, en décidant de rester sur sa réserve.

Puis, un jour, Lucie avait réalisé que Simon pouvait être le partenaire idéal pour un truc qui la branchait depuis un bon moment. L'une de ses amies, Laurence, avait tenté le coup deux ou trois mois plus tôt (le produit venait juste de sortir, et il y avait de super promotions pour les pilules week-end). Elle s'était montrée carrément enthousiaste « mieux que le véritable coup de foudre, je t'assure, même avec Gaël ça n'avait jamais été aussi bien ; d'ailleurs je crois que je vais m'en repayer un petit coup cet été, si je trouve un mec valable ».

Lucie avait assez tendance à faire confiance à Laurence, car des petits coups de ce style, pilules, compléments et gadgets en tout genre, celle-ci en avait tenté plus d'un. Bref, après avoir remué les choses dans sa tête pendant toute une semaine, Lucie s'était décidée à en parler à Simon.

Simon va donc chercher son agenda dans la poche de sa veste, l'approche du lecteur de la tridi, prononce le mot-clef déclenchant le transfert de l'adresse électronique. L'écran s'illumine dans la seconde qui suit.

Il regarde et écoute avec attention.

« Vivez, maintenant, avec le partenaire de votre choix, votre plus belle histoire d'amour.

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Attention ! Pour adultes consentants. Soumis à acceptation préalable par nos services médicaux. Peut modifier temporairement le comportement sexuel. L'utilisation par le consommateur implique son accord avec l'ensemble des clauses figurant dans la notice d'emploi. »

Bien sûr, Simon a entendu parler de TrueLuv Inc. Bien sûr, il a vu des reportages sur des gens qui ont essayé ce genre de choses (Simon ne fait pas une différence très nette entre reportage, publicité, communiqué, dramatisation ou témoignage, mais de toute façon, si ça passe à la tridi, c'est que ce doit être vrai quelque part).

À la réflexion — il n'est pas certain d'avoir tout compris --, Simon trouve l'idée plutôt chouette, une sorte de voyage en amoureux. Et les filles de la pub sont plutôt mignonnes. Il veut contacter Lucie en visio, mais naturellement celle-ci est sur la liste restreinte. Il attend le lundi avec impatience.





Quelques jours plus tard, ils se retrouvent dans l'une des boutiques de la société. Les choses semblent plus compliquées que ne le laissait supposer la pub, et Simon se sent vaguement dépassé par toutes les formalités à accomplir.

« C'est pourtant simple », dit Lucie, tournée vers Simon, paraphrasant la longue explication du vendeur. « On signe les papiers, on prend chacun notre pilule, on tombe amoureux, on vit deux mois d'amour, puis on se lasse l'un de l'autre et on se sépare.

— Je n'aurais su mieux résumer, dit en souriant le commercial.

— Mais comment ça marche ? demande Simon.

— Comment ça se passe ? C'est une bonne question. La chimie du corps humain est une chose extrêmement complexe, mais les procédures que nous avons mises au point sont remarquablement fiables. Votre profil physiologique, en même temps que psychologique, va être mis en équations et transmis à notre laboratoire d'Arcueil. Là, en quelques minutes, nos super-ordinateurs vont élaborer un programme spécialement conçu pour vous. Ce programme, chargé dans la minuscule machine située dans la pilule que vous avalez, a pour but de surveiller l'activité chimique de votre organisme, et de réguler les hormones naturelles produites par le cerveau. C'est lui qui gère les trois phases de votre histoire, la montée du désir, le plaisir partagé, la séparation en douceur. Au terme de la période choisie, une fois son rôle achevé, l'appareil est évacué automatiquement par les voies naturelles.

— Et si je ne veux pas quitter Lucie ? demande Simon.

— Impossible ! Tout est prévu.

— Mais si ça ne marche pas ? insiste Simon. Nous ne sommes pas des ordinateurs, tout de même. » Il était content d'avoir replacé cette réplique, entendue le matin même.

« Naturellement... reconnaît le commercial. Si vous voulez, ajoute-t-il avec un peu moins de conviction, il n'y a rien d'artificiel dans le processus. Notre traitement se contente de déclencher, ou plutôt d'amplifier des réactions tout ce qu'il y a de plus naturelles, tout comme... un vaccin va stimuler dans l'organisme la production d'anticorps.

De toutes façons, continue-t-il, vous bénéficiez bien évidemment de la garantie qualité qui existe sur tous nos produits. Satisfait ou remboursé n'est pas un vain mot chez TrueLuv Inc., même si ce genre de problèmes est exceptionnel. Je peux vous dire que depuis huit mois que je suis responsable de cette agence, nous n'avons jamais eu la moindre plainte concernant l'efficacité de nos produits. Croyez-moi, vous ne serez pas déçus...

— Nous prendrons « Amour d'été », dit Lucie, péremptoire.





Après les examens, analyses biologiques détaillées, détection de MST et passage au scanner micrométrique, pour vérifier l'absence de toute tumeur ou malformation du cerveau pouvant constituer une contre-indication, Simon et Lucie se retrouvent en présence du psychologue, qui les met en garde.

« C'est un peu comme le grand huit, il n'y a bien sûr pas de danger physique, mais les chocs émotionnels sont intenses... Notez bien, c'est pour cette raison que les gens viennent nous voir, n'est-ce pas...

Bon », conclut-il devant l'absence de réaction de ses interlocuteurs, « il ne nous manque plus que les profils individuels. C'est l'affaire d'un petit quart d'heure, et vous en aurez fini... »

Un laborantin les prend en charge. Simon se retrouve seul, dans l'une des salles d'examen. Pendant une dizaine de minutes, il consulte une base de données contenant des tas d'hologrammes. Il y a de tout, sans ordre logique apparent : des hommes et des femmes, habillés, nus. Des parties de corps masculins, féminins. Des sexes, au repos, en fonctionnement. Certaines de ces images sont même franchement pornographiques. Avec une vague gêne, il se demande si Lucie a les mêmes scènes sous les yeux. On lui a demandé d'enfiler des gants spéciaux, faits d'une sorte de caoutchouc translucide. Il pense que l'on a peur qu'il salisse le matériel. En fait, les gants sont des capteurs élaborés. Chaque stimulus visuel déclenche chez Simon tout un ensemble de réactions physiologiques. Les modifications du pouls et de la tension, la sueur qui perle au creux de ses paumes trahissent instantanément, par leur subtile combinaison chimique, électrique et mécanique, les goûts et les dégoûts de Simon.

En réalité, toute cette procédure l'ennuie prodigieusement. Il clique à droite, à gauche, comme on lui a demandé de le faire, assez distraitement, trop. Dans sa tête, il se rejoue le dernier épisode de Lizardman. Pourquoi son héros s'est-il laissé si bêtement capturer par son ennemi, Green Eagle ? Parce que la vie d'un enfant était en jeu. Lizardman savait le risque qu'il prenait en se rendant à ce rendez-vous. Et pourtant il l'a fait. Le sens du devoir. Quel noble exemple.

Simon repose la télécommande, s'apprête à sortir de la pièce, hésite, retire ses gants, se demande ce qu'il doit en faire, les abandonne finalement sur la table.





Le lendemain, ils viennent prendre livraison de leur commande. Pendant que Lucie valide la transaction au moyen de son code crédit, on leur apporte un élégant petit coffret en bois. Il contient deux minuscules emballages, bleu et rose, marqués respectivement « his » et « hers ».

« Nous vous demandons de bien vouloir absorber le médicament en présence de nos médecins — excusez-nous de cette contrainte, mais la législation nous l'impose... »

Ils s'exécutent. Une petite pilule, au goût sucré. Ils se regardent, comme si quelque chose devait se passer, mais ils savent qu'il n'y aura pas d'effet avant soixante-douze heures. Le temps que la micromachine soit dégagée de sa gaine par les sucs digestifs, traverse la paroi stomacale, s'introduise dans la circulation sanguine, remonte jusqu'au cerveau, s'installe dans la partie basse de celui-ci, l'hypothalamus, et commence à synthétiser les quelques centaines de substances chimiques diverses que sa programmation va lui faire produire au fil des semaines, en une succession précise.

Quelques jours s'écoulent.

Un matin, Lucie s'éveille, et elle sait que c'est arrivé. Elle a le souffle court, ses seins lui paraissent lourds et gonflés — bien que ce ne soit pas la période. Quand elle se regarde, nue, devant la glace, elle se trouve superbe. Elle admire ses hanches, pose la main contre son mont de vénus, en imaginant une autre main à sa place, plus large, plus lourde, plus troublante. Elle vérifie dix fois son maquillage, change de vêtements à deux reprises. Quand elle sort dans la rue, il fait si beau qu'elle décide d'aller à pied jusqu'au restaurant. Mais elle ne marche pas, elle ne touche pas le sol. Elle flotte, elle est au ciel, et les vitres des immeubles brillent sous le soleil comme mille diamants.

Elle a cru se préparer au choc, mais quand elle pénètre dans les cuisines, elle ne voit que Simon — une sensation physique extraordinaire, qui lui fait presque perdre l'équilibre, qui lui coupe la respiration.

Toute la journée, Lucie est aux petits soins pour son homme. Elle s'interpose lorsqu'il va sortir des cuisines, portant son plateau au couvercle argenté, superbe dans son costume tiré à quatre épingles, elle rectifie la position du nœud papillon, lui plante un bref baiser sur le bout des lèvres. Son Simon est le plus beau de tous les serveurs, le plus bel homme de la Terre, en fait. Elle a le cœur qui bat plus fort quand elle pense à lui, et par moments il lui semble que ses sécrétions vaginales deviennent tellement abondantes que ça va forcément se remarquer au travers de sa petite robe moulante. Bref, Lucie aime Simon.

Dès qu'ils ont terminé leur service, Lucie entraîne Simon dans son appartement, où elle le viole littéralement.

Ils ne dorment pas beaucoup (c'est un euphémisme) au cours de cette première nuit. Sur les conseils de Laurence, Lucie avait demandé un petit coup de pouce au niveau de la libido. Elle n'est pas déçue du résultat. Elle prodigue à Simon des caresses qu'elle aurait trouvées franchement dégoûtantes en d'autres circonstances — et elle y prend un plaisir extrême.

Elle ne peut pas croire qu'une simple pilule soit la cause de toute cette tension, de cette énergie qu'elle sent déborder en elle. Il y a autre chose, se dit-elle, que la seule chimie pour expliquer ce débordement de passion. Elle ne se trompe pas, il y a l'Amour, dans toutes ses manifestations.

Quant à Simon... Simon, c'est autre chose.

Il apprécie les attentions de Lucie, ça ne fait aucun doute. Auparavant, aucune femme ne l'avait encore regardé avec de tels yeux de merlan frit. Il aime faire l'amour avec elle, c'est évident. Il rentre un peu moins dans les autres trucs qu'elle lui propose : les sorties, les promenades en amoureux. Du temps perdu, pense-t-il (il a même raté une fois un tout nouvel épisode de Lizardman, qu'il a dû acheter le surlendemain sur une chaîne payante), mais enfin il se laisse faire.

Plusieurs semaines s'écoulent ainsi. Lucie ne s'est jamais sentie aussi bien. Elle met les hésitations de Simon sur le compte de la retenue, de l'inexpérience ou de la timidité. Elle est dans son trip. Mais pour un observateur extérieur et impartial — ce que n'est pas Lucie — il est clair que quelque chose n'a pas fonctionné dans le cas de Simon.

Un soir, Simon regarde sur Canal Holo le dernier épisode de Lizardman. (Comment fait-il désormais pour ne rater aucune des aventures de son héros ? C'est simple. Echaudé par l'expérience des semaines précédentes, au cours desquelles, à cause de Lucie, il a raté à plusieurs reprises des épisodes qu'il s'était bien promis de regarder, Simon utilise maintenant un dénicheur, une toute bête intelligence artificielle qu'il s'est procurée par téléachat huit jours plus tôt, qui explore pour lui les quelques milliers de chaînes, gratuites ou payantes, auxquelles son système est raccordé, et qui commute automatiquement le récepteur sur le programme le plus susceptible de lui convenir dès le début de la diffusion. Simon peut même lui demander, si l'épisode lui a particulièrement plu, de conserver celui-ci. L'IA a la possibilité d'enregistrer une dizaine d'heures de programmes, et sait négocier avec des fournisseurs de service en ligne pour obtenir aux meilleurs prix de l'espace de stockage à long terme, quelque part sur la planète...) Bref, une bande de malfaiteurs, à la solde de l'infâme Docteur Scorpius, afin de se procurer les substances radioactives dont celui-ci a besoin pour poursuivre ses expériences, s'est introduite dans le centre de recherches où travaille Jane-Mary, la tendre amie de Lizardman. La police intervient, mais les bandits s'enfuient avec leur butin, en prenant Jane-Mary en otage. Seul Lizardman peut la sauver ; or ce dernier, dans le laboratoire du Professeur O'Grady, expérimente sur lui- même un nouveau vaccin, destiné à le protéger des effets secondaires du venin radioactif, jadis inoculé par la morsure d'un lézard contaminé.

Hélas, l'expérience tourne mal — Lizardman, paralysé par le produit mal dosé qu'il vient de s'injecter, s'écroule sur le sol, tandis que le Professeur O'Grady, perturbé par cet incident, se transforme en Black Raven, l'homme corbeau, l'ennemi mortel de Lizardman. Que va-t-il se passer ? Lizardman échappera-t-il à son redoutable adversaire ? Arrivera-t-il à temps avant que l'effroyable Docteur Scorpius ne tente une abominable expérience sur sa prisonnière ?

Naturellement, Simon le saura le lendemain, dans la seconde partie de l'épisode « Les Tentacules du Scorpion », un titre prometteur.

« Bon sang, quelle imagination ont ces gens », se dit une nouvelle fois Simon, admiratif. (Il ignore que depuis des années, tous les hologrammes animés de Lizardman, et bien d'autres d'ailleurs, sont entièrement conçus par des ordinateurs sur lesquels opèrent de simples intelligences artificielles, pratiquement sans la moindre intervention humaine.)

Simon repense à la pauvre Jane-Mary, presque entièrement dénudée à la suite d'une lutte farouche avec les sbires de Scorpius, attachée contre l'un des piliers glacés de l'immense laboratoire souterrain du Docteur, tandis que ce dernier braque sur elle l'effroyable canon à mutations...

Et brusquement le subconscient de Simon fait une découverte ahurissante, la similitude des traits, de la voix, s'impose à lui : Lucie est l'identité secrète de Jane-Mary, la tendre amie de Lizardman, tout comme celui-ci se dissimule, dans la vie réelle, sous les traits de Paul Waterman.

C'est peut-être cette découverte qui déclenche le processus, la petite goutte d'eau qui manquait pour mettre le feu aux poudres. Quoi qu'il en soit, à partir de cet instant, sous le contrôle de la micromachine enfin victorieuse, l'organisme de Simon se met à fonctionner à plein rendement.

Naturellement, Simon n'a aucune conscience des phénomènes prodigieux qui se déroulent en lui. Mais chaque fois qu'il est avec Lucie, son système dopaminergique devient hyperactif, son hypothalamus produit des quantités phénoménales de lulibérine, qui va induire, dans les cellules de la substance noire, la production de nouvelles quantités de dopamines, qui, en une boucle de rétroaction positive, vont encore augmenter l'activité de l'hypothalamus. Et ainsi de suite. Ce qui se traduit chez Simon, entre autres, par des orgasmes nombreux et spectaculaires.

Lucie, pour sa part, est sur la pente descendante. Elle n'en a pas conscience, elle est toujours aux anges. Mais Simon commence, un peu, à l'exaspérer. Un soir, fatiguée, elle feint l'orgasme. Une autre fois, elle prétexte une violente migraine pour éviter une sortie. Puis c'est un prétendu voyage de trois jours chez sa sœur. Elle est agressive, tout devient sujet de dispute. Tout son organisme, sous le subtil contrôle de LuvStory, se prépare pour la grande scène du trois : la rupture.

Quand Simon voit Lucie, ses mains tremblent, il se met à transpirer. Il n'en a pas conscience, mais la sueur qui apparaît alors au creux de ses mains, de ses aisselles, contient un message délicat à l'intention de Lucie. Une vingtaine de phéromones différentes, volatiles, inodores, constituant une unique et subtile combinaison, partent à l'assaut de la forteresse inaccessible.

Quand Lucie croise Simon, son nez se plisse, elle perçoit inconsciemment, au-delà du vague déodorant bon marché qu'utilise son ancien amant, les menaces chimiques de ce dernier. L'androsténol pénètre par les narines, vient se fixer sur l'organe voméronasal de la belle indifférente. Car hélas, Lucie n'est plus réceptive au message d'amour. Une très vague nausée la traverse, elle se détourne imperceptiblement. Dire que j'ai pu m'enticher de ce type, se dit-elle in petto.





Simon ne comprend plus. Lucie a changé son numéro de visio, modifié le code d'accès qui permettait à Simon de pénétrer dans son immeuble.

Quand elle arrive le soir chez elle, Lucie prépare son repas, fait son ménage, s'active de mille façons. Parfois elle se retourne brusquement, avec la sensation que quelqu'un se tient derrière elle. Mais non, elle est seule. Petit à petit, elle se sent mieux. La solitude est devenue le plus sensuel des plaisirs. Elle s'étire dans son lit, bras et jambes écartés, et le vide qui l'entoure lui est plus doux que les caresses du plus attentionné des amants. Simon n'est plus qu'un tendre souvenir, une merveilleuse histoire d'autrefois à la saveur nostalgique.

Ou plutôt non — ça c'est la théorie. Simon est devenu le plus collant des ex. Au travail, elle l'a rabroué tant de fois qu'il se contente de lui tourner autour, de la regarder en douce, l'air misérable et la truffe humide.

« Comprenez bien, Simon, que c'est terminé. Nous avons vécu tous les deux une affaire passionnée et romantique, mais il vous faut tourner la page... »

Hélas, le pauvre Simon en est bien incapable. Elle aurait pitié de lui si elle n'était elle-même la victime numéro un de cet état de fait.

La première fois qu'elle a contacté TrueLuv Inc., on lui a affirmé que ce n'était qu'une question de temps. Quelques heures, au pire quelques jours.

« De petits décalages d'une journée ou deux ne sont pas rares, mais là, une semaine, ça me semble assez exceptionnel quand même. Attendez encore un peu... » lui avait dit le technicien.

Le surlendemain, elle avait été en contact avec une autre personne, qui l'avait pris de haut.

« Je regrette, chère madame, mais les documents que vous avez signés l'un et l'autre nous déchargent de toute responsabilité vis-à-vis des suites de notre... heu, traitement. »

Lucie s'est alors adressée à un cabinet d'avocats, ou plus exactement, a engagé son code crédit pour obtenir le droit de dialoguer pendant une heure avec une intelligence artificielle spécialiste des questions juridiques.

« C'est très simple, avait conclu la machine après l'avoir écoutée attentivement. Expliquez que vous allez témoigner sur Prime Channel si la société ne met pas tout en œuvre pour ramener les choses à la normale. Si nécessaire, indiquez que notre cabinet est tellement sûr de son fait qu'il est prêt à prendre en charge le financement des frais de procès. Demandez également 482,40 euros de dédommagement...

— Pourquoi ce montant ?

— C'est le coût de notre consultation... »





Simon tourne en rond dans son appartement. Il met en route la tridi, zappe pendant une dizaine de minutes, sans parvenir à trouver d'intérêt plus de quinze secondes à un programme quelconque. Il est minuit, une heure du matin peut-être. Simon a passé son samedi à s'abreuver de feelies, recroquevillé sous son casque neuronal. Il est en pleine overdose, la simple vue de l'appareil lui donne maintenant la nausée.

Quelque chose ne va pas, il s'en rend bien compte confusément. C'est la fatigue, se dit-il. Mais c'est bien autre chose, c'est bien plus grave. Simon souffre du manque. Manque d'amour. Il n'a jamais beaucoup reçu, n'a pas vraiment donné non plus. Comment aurait-il pu, comment aurait-il su ? Comment reconnaîtrait-il cette angoisse trouble qui donne aujourd'hui tout son sens à sa vie ?

Ah, si seulement Simon pouvait entendre ce que son subconscient veut lui dire. Car il a les réponses à toutes ces questions que Simon ne sait même pas se poser clairement. Il sait, lui, que Lucie ne peut aimer que Lizardman. Mais comment lui faire comprendre ?

Agitation et insatisfaction. Cette fois encore, Simon sort de chez lui, marche dans les rues pratiquement désertes. Tel Lizardman, se dit-il, répondant à l'appel de la nuit, du danger. Prêt, à la moindre nécessité, à se transformer, l'homme lézard erre à l'aventure. Mais ses pas, invariablement, le ramènent au pied de l'immeuble de Lucie. Jane-Mary a-t-elle oublié qui il était ? Lasse de la vie dangereuse qu'il mène, aurait-elle décidé qu'elle ne devait, ne pouvait plus être sa compagne ? Ou sont-ils victimes d'un complot ? Hier, alors qu'elle ne voulait plus lui parler depuis des semaines, Jane-Mary lui a remis un sachet contenant une petite pilule, lui demandant de l'avaler. Mais Simon s'est méfié, s'est contenté de faire semblant.

Jane-Mary n'est-elle pas tombée aux mains d'un ennemi mystérieux, qui lui dicte sa volonté ? La pilule est là, dans sa poche. Demain, il ira voir son vieil ami, le professeur O'Grady pour la faire analyser. Il doit comprendre.

Rêveusement, Simon laisse sa main glisser le long du mur de béton. Il sent son épiderme réagir instantanément, la transformation s'accomplit, sous ses doigts naissent les micro-griffes, qui, en se combinant au niveau moléculaire avec la pierre, le béton ou l'acier, lui assurent une prise parfaite. En fin de compte, la micromachine a fini par se rendre aux arguments de Simon, le dotant de toutes les particularités organiques nécessaires à la concrétisation de son amour.

Parvenu au dixième étage, collé, la tête en bas, le gris de ses écailles se confondant avec le revêtement de l'immeuble, il observe par la fenêtre Jane-Mary — non, Lucie — qui vaque, rangeant les couverts de son repas dans le lave-vaisselle, s'installant devant la tridi. Que doit faire Lizardman ? S'introduire par la fenêtre, expliquer à la femme qu'il aime que tout est un stupide malentendu ? Mais Lizardman ne peut pas se dévoiler, il est condamné à assumer son terrible secret dans la souffrance de la solitude.

La lumière s'éteint, Jane-Mary va s'endormir, s'est déjà endormie peut-être. Un pigeon se pose sur le rebord de la fenêtre. Simon ouvre la bouche, et sa langue, longue et visqueuse, s'élance. Il a agi machinalement, mais, précise au millimètre, l'extrémité s'enroule autour de l'animal qu'il gobe en une fraction de seconde.

Demain, il reviendra, il saura parler à Jane-Mary, elle comprendra. Lizardman soupire et se laisse glisser dans la nuit.

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