LE MOUTON SUR LE PENCHANT DE LA COLLINE

Minuit et demi, déjà. Une délicieuse fatigue m'envahissait. Je devais terminer le plus tôt possible cette synthèse, qui constituait la troisième partie d'une vaste enquête. Disons qu'elle devait être sur le Net, approuvée par la rédaction de Globe on Line, vers cinq ou six heures du matin, après l'enrichissement multimédia qui ne dépendait pas de moi. J'avais pratiquement les trente mille signes requis, il me restait à valider deux ou trois informations, polir les phrases, et à passer le tout à Writer Assistant, en sachant d'ailleurs que je ne tiendrai pas compte de la plupart des « améliorations » à mon texte, suggérées par le logiciel. Une demi-heure tout au plus.

Sans poser le casque neuronal, je tournai la tête. Affalée sur le fauteuil, le chat sur les genoux, Hellen s'était endormie. Une bouffée de tendresse m'envahit devant cette vision somme toute habituelle, le bonheur, peut-être, cet état rare et fugitif qui vous rend visite à l'improviste...

Bien, revenons à l'Irak.

« Avait-on des preuves que Sadam Hussein ait utilisé la neuroprogrammation entre 2025 et 2030 ? »

L'indicateur d'activité fit un bond, montrant que la machine avait enregistré la question et lancé la requête. Presque immédiatement, le moteur de recherche avait évalué l'attente à deux minutes environ. Je travaillais en parallèle sur plusieurs fournisseurs professionnels de données, avec une limite de dix dollars pour les recherches. Une somme élevée - la plupart des gens se contentent d'investir cinq ou dix cents. Mais j'aimais ce confort, et la recherche dans un corpus beaucoup plus étendu, alliée à une sélectivité accrue des filtres, m'assurait un vaste choix de réponses pertinentes.

J'augmentai légèrement le volume sonore. Baroque concert at the Forbidden City, de Teodorico Pedrini. Je n'écoutais presque que cela depuis des semaines, parfois des heures durant. Je ne connaissais pas les interprètes, et le manque d'informations sur la date précise de l'enregistrement, entre 2000 et 2010 à mon sens, interdisait bien sûr d'avancer des noms précis, mais cette capacité à réaliser ces sublimes variations progressives du tempo qui émaillaient l'interprétation, était caractéristique des artistes orientaux. La petite formation attaquait le « Chan po yang », titre que la notice traduisait par « le mouton sur le penchant de la colline ». Que faisait là ce mouton ? Était-il sur la pente descendante, en retard peut-être, revenant vers le gros du troupeau qui attendait dans la plaine, ou montait-il au contraire vers de nouveaux pâturages, plus hauts, plus beaux ? J'aimais cette image, atypique, du mouton audacieux...

Les premiers documents sélectionnés par l'outil de recherche ne tardèrent pas à s'afficher. Je parcourus rapidement deux d'entre eux, découvrit que le troisième provenait de mes archives sécurisées. Le texte était le suivant :



NBC Flash #912765723 - 7/3/2030

Sadam Hussein serait un imposteur. Décédé en 2007, le souverain de l'Irak avait été cryogénisé. Une Copie, créée en 2023 sur l'ordre de son petit-fils, avait pris le pouvoir l'année suivante. Selon Nora Krônner, l'un des médecins ayant participé à l'établissement de la Copie, qui est par ailleurs inculpée d'utilisation illégale de la neuroprogrammation, cette simulation aurait été non fonctionnelle, du fait de la dégradation du corps de l'ancien dictateur. L'entité connue sous le nom de « Sadam Hussein » ne serait en fait qu'une simple IA, manipulée en coulisses par un petit groupe comprenant l'actuel Premier ministre et le ministre des Armées. Cette information est confirmée par une autre personne qui a demandé que son identité soit tenue secrète.

Il me fallut deux lectures successives pour réaliser que la formulation maladroite du fragment où il était question de neuroprogrammation pouvait se rapporter soit au médecin (cette Nora Krônner, qui que ce puisse être), soit encore à la copie elle-même, hypothèse fort peu plausible dans le cadre de ce communiqué, bien que grammaticalement correcte. C'était cette dernière interprétation qu'avait retenu le moteur de recherche pour juger que le document apportait une information pertinente. Naturellement, je ne pouvais pas me permettre d'agir avec la même légèreté.

Pour quelles raisons avais-je, sept mois plus tôt, décidé de conserver ce communiqué vieux de deux ans, extrait des archives de la NBC ? Je ne m'en souvenais absolument pas. L'instinct du journaliste, sans doute. L'information n'était pas très originale, et depuis des années le thème avait été périodiquement évoqué dans divers forums. Les arguments techniques avancés en faveur de l'hypothèse de l'IA étaient de deux types. D'une part, l'Irak ne disposait pas, en 2007, de la technologie de congélation rapide. D'autre part, du fait de l'embargo toujours en vigueur, il n'existait pas dans le pays, en 2023, de machine assez puissante pour réaliser l'activation d'une telle Copie. Les arguments politiques se tenaient également. L'Irak étant toujours une nation « ennemie » des USA, il était peu probable que ceux-ci aient fourni une aide technique pour cette opération. Par ailleurs, l'Irak avait eu besoin, au début des années 20, d'un leader fort, et la prétendue résurrection de Sadam Hussein, avec toute l'aura dont celui-ci disposait encore auprès de son peuple, était tombée miraculeusement à point.

Pourtant, mon point de vue était un peu plus nuancé. L'un de mes correspondants m'avait affirmé avoir personnellement travaillé à l'établissement effectif de la fameuse Copie. Il y avait eu des rumeurs de pourparlers secrets entre les USA et Sadam Hussein, vers la fin de la vie de ce dernier. L'embargo, dans la pratique, avait été en partie levé. Enfin, l'argument selon lequel Hussein s'était toujours opposé à l'intégrisme musulman, pratiquant ainsi une certaine forme d'ouverture vers les pays occidentaux, donc les USA, allait aussi dans ce sens. Dans les faits, rien ne prouvait que le Sadam Hussein actuel ne soit pas une Copie, sensiblement conforme, du dictateur décédé...

Quoi qu'il en soit, je décidai de conserver à nouveau dans mon journal une copie du communiqué, en le classant dans la catégorie « perles et humour journalistiques ». Peut-être avais-je aussi l'idée d'y revenir quand j'en aurais le temps, car, pour une raison que je ne m'expliquais pas, la lecture de ce texte m'avait laissé une vague impression de malaise. Je pressentais une anomalie que je ne parvenais pas à définir.

Avait-il pu être tronqué, déformé ? La société qui assurait la sauvegarde de mes données avait baptisé sa technologie du nom, provocateur, de WHORE, « Write Here Once, Read Eternally », et garantissait la fiabilité et l'intégrité des données qui lui étaient confiées. Les documents, tel mon journal, archivés avec leur date de dépôt, validés par leur clef d'authentification, bénéficiaient d'une garantie d'intégrité et de non-répudiation, les rendant inattaquables sur le plan juridique. Le service, réputé avoir résisté jusqu'à présent aux attaques des pirates les mieux équipés (c'est du moins ce qu'affirmait la publicité) était coûteux, dix fois plus cher que le stockage en ligne habituel, mais utile. Il m'était arrivé d'entrer en conflit avec un éditeur au sujet de la publication, par un de leurs auteurs maison, d'un texte contenant de larges extraits d'un article que je leur avais soumis quelques jours auparavant. Il avait suffi que je leur transmette l'identification permettant d'accéder à la copie certifiée de l'article dont ils s'étaient inspirés pour qu'ils acceptent, séance tenante, de me payer l'intégralité du document au prix fort. Ultérieurement, je m'étais gardé de toute autre relation avec eux, et, bien qu'il n'y ait eu aucune relation de cause à effet, j'avais noté avec une certaine satisfaction la disparition de leur magazine quelques mois plus tard.

Après une ultime relecture, j'enclenchai l'animation de mon document et écoutai avec attention la présentation. L'image de synthèse était celle d'un homme dans la quarantaine, brun, aux yeux gris, sérieux mais sympathique. Le logiciel était beaucoup plus frustre que celui qui serait utilisé pour l'animation finale, mais l'image était fidèle à celle du journaliste vedette de la chaîne. J'avais visionné à trois reprises au cours de l'après-midi les deux premières parties déjà publiées. Les douze minutes de cette dernière présentation me parurent assez vivantes, cohérentes avec le reste, la version définitive serait entrecoupée de documents qui maintiendraient l'intérêt de l'auditeur. J'activai la transmission, reçu la confirmation de la réception au bout de quelques secondes. Mon travail était terminé.

Une heure vingt — si tard, déjà. Et en même temps, je ne ressentais pas l'envie d'aller me coucher immédiatement. Un coup d'œil derrière moi : Hellen et le chat avaient disparu, avec leur discrétion coutumière. Et tout un tas de messages m'attendaient. Bien sûr, mon logiciel de filtrage faisait de son mieux pour éliminer toutes les publicités, mais il se laissait régulièrement abuser par les tournures du style :

« Cher vieux Norman, que deviens-tu ? Je ne sais pas si tu te souviens de moi, au collège, etc. » Et qui se poursuivaient par « Il faut absolument que je te fasse connaître tel superbe produit qui vient juste de sortir... »

Comme souvent, il y avait des courriers de lecteurs. Mes articles étaient signés d'un nom d'emprunt, qui dépendait du magazine, mais que celui-ci faisait suivre, en assurant un double anonymat. Je savais par expérience recevoir surtout deux types de messages : ceux qui ne comportaient que des insultes, et ceux qui commençaient par un vague compliment avant de se poursuivre par des reproches. Je glissais les premiers sur l'icône du logiciel qui allait répondre par un texte bref, personnalisé, et particulièrement aimable et lénifiant. Je lisais parfois les seconds jusqu'au bout, avant de leur faire subir le même sort.

Mais ce lecteur-là ne se montrait pas spécialement désagréable. Il débutait même par quelques phrases flatteuses sur l'intérêt qu'il prenait à la lecture de mes articles en général, citait en exemple mes analyses de la politique des États-Unis vis-à-vis de certains États de l'Amérique du Sud, et concluait qu'il me tenait pour un journaliste habituellement honnête et intelligent, bien que parfois un brin naïf — merci. Il en venait ensuite à l'objet de son courrier. Dans mon article précédent, je faisais allusion à une loi qui venait d'être votée, autorisant un criminel à avoir recours à la neuroprogrammation correctrice en échange d'une remise de peine. Le cas de Johanna Brendt était évoqué. J'expliquais son refus de cette intervention, qui semblait en contradiction avec le recours en grâce déposé par son avocat, par la volonté de créer, d'une manière quelque peu artificielle, un martyr à la cause qu'elle défendait.

Mon interlocuteur n'était pas d'accord avec cette analyse — ce qui était son droit le plus strict. Ses arguments étaient du niveau de n'importe quel élève d'une classe de philosophie. Tout citoyen, disait-il, se doit de conserver un esprit critique. Lorsqu'il devient évident que le pouvoir est dans l'erreur, qu'il est corrompu ou que les libertés individuelles sont menacées, chacun a le devoir de se révolter. La violence, même si elle est regrettable, est alors légitime en tant que dernier recours de la raison. Etc. Rien de bien neuf, le genre de débat qu'il est assez vain de vouloir pousser plus avant. Pourtant, il affirmait que le refus par Johanna Brendt de la neuroprogrammation avait une nécessité symbolique bien plus importante que celle qui consistait simplement à se sacrifier pour ses idées. L'enjeu, la peine de mort, constituait tout le poids de ce refus. Mon correspondant n'en disait pas plus, mais exprimait le désir d'un entretien avec moi.

Il était tard, je me sentais plus que tenté par la réponse standard. Quelque chose pourtant m'accrochait dans ce message, ou plus précisément éveillait une vague inquiétude en moi, sans que j'arrive à expliquer quoi. Ce n'étaient certes pas les flatteries de mon interlocuteur, ni la référence précise à mon travail, qui avait pu être obtenue en quelques dixièmes de secondes sur le Net, sans qu'il ait même eu besoin de lire les documents en question. Puis je réalisai que les articles mentionnés avaient été publiés sous un autre nom, chez un autre fournisseur, et qu'il n'y avait en théorie pas de moyen simple de faire le lien entre eux et moi. Il devenait clair maintenant que cette indication avait été livrée à dessein, et que mon correspondant désirait accrocher mon intérêt d'une manière ou d'une autre. Manifestement, il y était parvenu. J'effleurai mon agenda d'un doigt, déclenchant la procédure de rendez- vous virtuel.

À ma grande surprise, le logiciel proposa une connexion immédiate : à deux heures moins le quart du matin, mon correspondant était disponible... J'hésitai un instant, puis acceptai le rendez-vous.

La forme sombre qui se dessina sur l'écran aurait pu être celle de n'importe quel individu placé à contre-jour. Ou une quelconque image de synthèse. J'avais choisi pour ma part de n'apporter aucune altération à ce que transmettait ma caméra. Il me semblait plus que probable que ces gens savaient qui j'étais, où j'habitais, et à quoi je ressemblais. Il me restait à découvrir ce que, de leur point de vue, je pouvais faire pour eux...

Nous sommes restés face à face pendant une dizaine de secondes.

« Eh bien bonsoir, fis-je enfin. À qui ai-je affaire ?

— Vous pouvez m'appeler Fredrik.

— Je suppose que vous désirez me soumettre le point de vue des écologistes sur l'affaire Johanna Brendt ?

— Simplifions-nous la vie. Quelle est votre position sur ce sujet ?

— Bien. Je vais être clair et direct. Elle et ses complices ont tendu une embuscade à Mark Gruber, le président de la firme Santano, l'ont enlevé, ont tué son garde du corps et blessé grièvement son chauffeur. Qui plus est, le corps de monsieur Gruber a été retrouvé quelques jours plus tard, et l'autopsie a conclu à un empoisonnement. Depuis son arrestation, Johanna Brendt n'a à aucun moment nié les faits qui lui étaient reprochés. L'application à son cas de la loi sur les actes de terrorisme n'a surpris personne, et je pense que tous s'attendaient plus ou moins à une condamnation à la peine capitale, même si le procès a pu être jugé par certains un peu expéditif. Que vous faut-il de plus ?

— De plus ? Je ne sais pas. Pour vous mettre à l'aise, je préciserai que je ne connais pas mademoiselle Brendt, je ne fais pas partie du groupe Action Écologie, et si je partage certaines de leurs idées, je ne suis pas d'accord avec leurs méthodes. Pourtant, il existe un document important qui a été saisi par les fédéraux avant que Johanna Brendt n'ait pu le diffuser sur le Net. Il s'agit du film de ce que vous appelleriez l'exécution de Gruber. Le connaissez-vous, ou en avez-vous au moins entendu parler ? »

J'eus un mouvement de dénégation.

« Je vous l'envoie. J'aimerais que vous le consultiez sans parti pris. Peut-être souhaiterez-vous en discuter ensuite avec moi.

— D'accord. Je ne vous demanderai pas par quel concours de circonstances ce document se trouve entre vos mains. Notre entretien est-il terminé ?

— Non, sauf si vous le désirez. Je pense que ce film vous apportera des indications intéressantes, peut-être des révélations. Mais ce n'était pas l'essentiel de mon propos. Je souhaiterais revenir à la neuroprogrammation.

— Allez-y.

— Le projet de loi initial visait à l'application pure et simple de cette technique à tout criminel. La forme actuelle de la législation est un peu plus restrictive, mais ce n'est qu'une étape intermédiaire, probablement en attendant qu'un nombre suffisant d'expériences ait été fait. La différence entre nous et les sénateurs, c'est qu'ils ont voté contre car ils n'étaient pas persuadés que ça marche. Nous, nous sommes contre parce que nous sommes convaincus de son efficacité.

— Je crois qu'il faut replacer cette technique dans son contexte. Notre société, je pense que l'on peut lui reconnaître ceci, vise aujourd'hui à corriger le comportement des criminels, considérés comme des individus inadaptés, et non plus à les punir à tout prix. Les procédures de détention, dont le but premier était de protéger les citoyens des personnes dangereuses pour eux, permettent maintenant à ces mêmes personnes de s'amender à travers tout un ensemble de dispositifs. La neuroprogrammation n'est que le dernier en date, mais représente à mon avis un progrès considérable en ce sens que son application fait disparaître toute idée de punition pour ne laisser que le concept de réhabilitation.

— Et cette inadaptation à notre société n'est donc qu'une forme de myopie de l'esprit, aisément corrigeable avec le traitement approprié. Quelle différence faites-vous entre inadaptation et droit à exercer son libre-arbitre ? Où se situe la limite ? Est-ce le pouvoir politique qui va la tracer ?

— La neuroprogrammation s'exerce sur la recommandation de l'État, sous le contrôle d'un organisme indépendant...

— Lequel obtient ses ressources des autorités locales. Et avec un directeur nommé par l'État. Bel exemple d'indépendance !

— Ce n'est pas pire que ce qui se passe avec n'importe quelle autre administration. Et il ne faut pas exagérer non plus la portée de l'intervention. Techniquement, le criminel se retrouve simplement libéré des pulsions qui l'ont amené à enfreindre la loi.

— Je ne suis pas sûr que ce soit aussi simple. Au cours des siècles derniers, on demandait au coupable d'avouer ses crimes, réels ou imaginaires, afin que la sentence paraisse plus juste, ou plus exemplaire. Aujourd'hui, on lui demande implicitement de reconnaître ses torts en acceptant la neuroprogrammation, puis on l'assassine, en remplaçant son esprit par une caricature inoffensive pour la société. Au fond, rien n'a changé. Mais vous, par exemple, est-ce que vous accepteriez que l'on pratique sur vous cette intervention ?

— N'étant pas personnellement dans une situation qui relève de cette thérapie, je pense que le problème ne se pose pas. Adressez-moi à nouveau la question le jour où je serai reconnu coupable d'un crime.

— Mais qui justement va déterminer ce qu'est un crime ? Combien de temps attendrons-nous avant de voir les récidivistes du stationnement interdit ou de la fraude dans le métro condamnés à cette intervention ?

— Sincèrement, je ne crois pas que l'on en arrive là un jour. Les Américains sont bien trop attachés au concept de liberté pour laisser...

— Allons donc ! Il suffira qu'on leur propose une remise d'impôts pour qu'ils acceptent tous une neuroprogrammation préventive, destinée à en faire des moutons bêlants. Grâce au libéralisme, ils sont déjà accrocs à KTV, aux McKenzi Burgers et aux Pizzas Gino, mais ils n'ont aucune conscience de leur aliénation.

— Je n'adhère pas trop aux discours anti-américains. Pas, en tout cas, avant de savoir ce qu'ils recouvrent. C'est un peu facile. J'irai même jusqu'à paraphraser notre cher Président, dont je ne partage pourtant pas les idées républicaines : « Si le capitalisme ne vous convainc pas, allez donc voir de l'autre côté de la planète ce qui reste du communisme... «

— Ce qui ne prouve pas que le vainqueur est meilleur que le vaincu, mais qu'il est impitoyable. Et si vous pensez que ce qui se passe à New York est fondamentalement différent de ce que l'on voit à Moscou, je ne peux que vous conseiller d'aller faire un tour dans la rue de temps à autre. »

Nous restâmes silencieux durant près d'une minute. Ce fut lui qui reprit la parole.

« Je regrette que nous ne parvenions pas à une communauté de point de vue. Regarderez-vous le film ?

— Je le ferai. C'est mon devoir de journaliste. »

Je restai de longues minutes à contempler le message « Fin de communication ». Au fond, tout le débat avait porté sur la notion de liberté, de libre-arbitre. Que représentait pour moi l'expression « vivre libre » ? Vivre, avec la liberté d'accomplir mon travail. Informer avec conscience. Il me semblait disposer de cette liberté.

Ce qui ne m'empêchait pas de vivre bien, mieux que la plupart des gens. J'étais conscient de faire partie des privilégiés. Mais contrairement à ce que semblait penser mon correspondant, je ne me cachais pas les yeux. Ici, une personne sur trois ne savait pas si elle mangerait d'ici la fin de la journée. Ce n'était pas propre à New York, la situation était identique dans le reste du monde, avec un pourcentage probablement plus élevé encore. En Afrique, l'espérance de vie était retombée en dessous de la barrière des trente ans, du fait des maladies, des guerres civiles et de la malnutrition, lorsqu'il ne s'agissait pas de la pure malveillance des nations civilisées, dont mon propre pays. À Los Angeles, on mourait jeune pour défendre quelques mètres carrés de trottoir. Dans le monde entier, la Mafia, à coups d'argent et de publicité, acquérait peu à peu un statut d'honorabilité, alors que les multinationales sombraient dans la grande délinquance...

Ma fierté, me dis-je enfin, alors que je débranchais mes appareillages pour aller me coucher, résidait dans cette certitude de toujours agir en faveur du « bien », aussi modeste que puisse être chacune de mes actions. Fredrik avait parlé, si je me souvenais bien, de « troupeau bêlant ». Je ne m'illusionnais pas sur ma nature de mouton, mais au moins je me détachais du troupeau. L'individu qui fait « Mais... Mais... »

Je dus réveiller Hellen en me glissant entre les draps, car elle vint se pelotonner contre moi, murmurant quelques mots indistincts. Nous ne tardâmes pas à faire l'amour — un instant de grâce pure...





Une longue matinée de travail m'attendait. Aujourd'hui, je laissais tomber ma casquette de journaliste pour une activité plus lucrative. La plus grosse partie de mes revenus, en tant que contractant indépendant, venait de CWK, « Cross World Knowledge ». Leur slogan était un clin d'œil à un vieux proverbe du siècle dernier : « data is not information is not knowledge is not wisdom » — les données ne sont pas des informations, les informations ne constituent pas le savoir, et le savoir n'aboutit pas à la sagesse. « Nous ne pouvons vous donner la sagesse, mais pour le savoir, faites-nous confiance », disait la publicité.

CWK, comme beaucoup d'autres, ne vendait en réalité que de l'information. Mais une information correcte conduit à la connaissance. Et ils disposaient d'une telle quantité d'informateurs ! J'étais donc valideur d'informations. Il faut croire que je validais plutôt bien, car mes contrats se renouvelaient de mois en mois, mes gains, malgré le marasme actuel, étaient en progression constante. Bien sûr, il m'était difficile de me faire une idée exacte de la justesse de mes prédictions. Peut-être avaient-ils remarqué que toute info que je validais se trouvait être fausse, et réciproquement, et ne m'employaient-ils, a contrario, que pour ma capacité à commettre des erreurs. Ou encore, ne servais-je qu'à vérifier la crédibilité d'infos truquées... Les jours de blues, je me demandais si je ne réagissais pas comme l'homme de la rue, le parfait quidam, et si mon rôle n'était pas, simplement, de détecter ce qui allait plaire au public... La vérité était ce qui se construisait au sein des officines gouvernementales, des grands groupes, de la Mafia... Pas ce qui se passait dans la rue...

Nouvel accord sur les taxes fédérales. Le pourcentage reversé à la Mafia augmentera de zéro deux pour cent dès l'année prochaine. Un nouvel accroissement de zéro un pour cent pourrait en outre être décidé l'année suivante. La Mafia s'engage, en contrepartie, à mettre fin à la grève des aiguilleurs du ciel qui paralyse depuis près de dix jours la côte ouest du pays.

Mes doigts couraient sur l'écran. Quelques instants me suffisaient pour remplir les diverses rubriques du questionnaire attaché, et vite, je passais au texte suivant.

Le nombre de personnes ayant recours à la neuroprogrammation est en constante hausse. D'après une étude récente de l'agence NSA, l'usage de la neuroprogrammation aurait connu une progression de onze pour cent au cours de l'année écoulée. Toujours selon la même enquête, plus de soixante-dix pour cent des usages concerneraient des améliorations « personnelles » de l'utilisateur. Huit pour cent seulement auraient une destination qualifiable de « criminelle » en vertu des lois en vigueur. Ce sondage va probablement apporter de l'eau au moulin de ceux qui réclament la libéralisation de cette pratique.

Cette information tombait en plein dans mes préoccupations du moment. Je la conservai dans mon journal pour une prochaine rubrique. À vérifier naturellement auprès de la NSA. Et à utiliser avec beaucoup de suspicion, car je disposais par ailleurs de chiffres tout à fait contradictoires.

« Je suis le docteur Helen Palmer », a déclaré une machine ressemblant à un portemanteau au cours d'une conférence de presse qui s'est tenue lundi après-midi au MIT. C'est en effet sous le curieux aspect d'un manipulateur Moravec qu'a tenu à apparaître la plus ancienne personne transférée, qui milite aujourd'hui pour l'assimilation des intelligences artificielles aux personnes électroniques. « Les IA seront demain les plus précieux partenaires de l'humanité, et il est indispensable de prévoir le plus rapidement possible un cadre juridique leur permettant de faire valoir leurs droits. » Au cours de cette manifestation, le docteur Palmer a remis officiellement au sénateur Stutton un ensemble d'amendements qu'elle lui demande de présenter lors de la prochaine session du Sénat.

Style, qualité, pertinence, impact, intérêt... Je cliquai à toute allure. Combien d'autres personnes donnaient-elles, en ce moment même, leur avis sur ce texte ? Et, comme le suggérait l'article, qui s'intéressait vraiment au fait qu'un portemanteau électronique soit ou ne soit pas une personne ?

Deux jours après un nouvel assassinat d'un membre de la commission d'investigation, l'OMS a annoncé que, compte tenu des pressions subies, elle renonçait purement et simplement à poursuivre l'enquête sur la distribution de doses de faux vaccin contre l'ébola B. L'affaire concernerait 1,2 millions de doses, diffusées entre mars et mai de l'année dernière, et l'on estimerait à cent soixante mille environ le nombre de décès dus à cet acte criminel.

Bien sûr, l'une des tâches des experts était la lutte contre les fausses informations (nous parlions d'infovirus). Mais la vérité ne s'effaçait-elle pas parfois devant le consensus ? Et les quatre-vingt-sept pour cent d'Américains persuadés qu'il existait quelque part dans le Nevada un lieu nommé Hangar 51, abritant le corps d'extraterrestres découverts à la suite du crash de leur vaisseau spatial, ne finissaient-ils pas par avoir raison ?

L'attentat du 7 juillet dernier qui a fait dix morts et cinquante-trois blessés à Chicago serait l'œuvre du FBI. C'est ce qu'affirme le porte-parole de la Mafia, Joseph Dannœ. « Les fédéraux cherchent à accroître leur pouvoir », ajoute ce dernier. « En faisant régner une atmosphère d'insécurité, ils comptent pousser le Sénat à voter l'amendement proposé par le sénateur du Texas, John Norton, leur donnant des prérogatives accrues. »

Il m'arrivait de retrouver à la tridi des bribes de ce qui m'était passé entre les mains quelques heures plus tôt, parfois déformé, parfois complètement inversé...

L'idée que certaines personnes jouaient ainsi avec l'information, la pensée que, par mes décisions, j'agissais moi-même un peu sur la réalité, me faisaient parfois plonger dans des abîmes de réflexion. Ou d'indifférence. Ces derniers temps, le monde ne m'apparaissait plus que comme une construction de carton-pâte, l'humanité se réduisait à un dessin à deux dimensions.

Un choc léger, une boule tiède et ronronnante qui s'installe sur les genoux. Le chat était peut-être ce qui me maintenait dans le concret. Il avait débarqué dans ma vie il y avait un peu plus de deux ans. Vingt-six mois exactement. Je me souvenais d'une bête efflanquée rôdant au pied de mon immeuble, rencontrée quatre ou cinq fois sur une période de deux semaines. Un jour, il s'était faufilé avec moi. Je n'avais pas eu de mal à l'attraper dans le hall de l'immeuble, où il s'était réfugié derrière l'une des plantes vertes miteuses pour l'entretien desquelles le syndic nous facturait des sommes invraisemblables... Je l'ai pris dans mes bras, maintenu de force, plus précisément. Je sentais ses maigres muscles durcis sous sa peau, ses griffes s'enfonçaient dans la toile épaisse de ma veste.

À peine posé sur le sol de mon appartement, il s'était réfugié derrière le canapé-lit.

«Voyons, m'étais-je dit, que peut bien manger un chat ? À part des souris, naturellement... »

Juste pour le fun, je m'étais renseigné sur les souris. Pouvait-on en acheter, à quel prix ? Soixante-dix à quatre-vingt dollars, selon les fournisseurs. Bien sûr, il s'agissait d'animaux de laboratoire livrés avec leur carte génétique complète, un luxe dont mon chat devrait se passer. Je pensais plus raisonnablement à commander un peu de viande, lorsqu'un bruit curieux me fit me retourner. Installé sur la table, mon invité achevait, à sa plus grande satisfaction semblait-il, le cornet de frites restant de mon repas de midi. Mon problème immédiat était résolu.

Je dégotai un vétérinaire, qui me proposa, pour cent quatre-vingt dollars, un check-up complet de l'animal. Il m'envoya par vire-matière une cage rembourrée, d'aspect confortable, dans laquelle j'installai la bête apeurée. Au bout d'un quart d'heure, je recevais un rapport assez détaillé. Le chat avait cinq ans environ, et, sauf sa maigreur due à la sous-alimentation, était en bon état. Aucune affection transmissible à l'homme. Il était castré et avait reçu toutes les vaccinations utiles dans sa jeunesse, FeLV, FIV et autres FUV. Pas de puce d'identité (le rapprochement me fit sourire), et son code génétique n'était pas répertorié ; il n'y avait donc pas moyen de remonter à un éventuel propriétaire antérieur.

Quelques minutes plus tard, je pouvais dialoguer en direct avec le vétérinaire. Je lui demandai s'il pensait que l'animal avait pu être neuro-modifié. Selon lui, il y avait peu de moyens de s'en rendre compte, hormis un passage au scanner et une étude approfondie, donc fort coûteuse, de l'enregistrement de l'encéphale. Pourquoi cette question ? s'enquit-il. Je lui parlai des frites, ce qui le fit beaucoup rire. « Vous savez, avait-il conclu, vous irez de surprise en surprise en ce qui concerne les habitudes alimentaires du chat... »

Et il n'avait pas tort.

Peu après, mon nouveau locataire était de retour. Il sortit avec dignité du vire-matière, comme s'il avait fait ça toute sa vie, m'accorda un regard condescendant, puis sauta sur la table, probablement à la recherche d'un reste de frites.

Au bout de quelques semaines, nous avions achevé notre apprentissage mutuel. Il venait parfois se coucher sur mes genoux, passait le plus clair de son temps sur le canapé, ou, la nuit, au pied du lit. Chaque fois que je revenais à la maison, il m'attendait derrière la porte. Je m'étais demandé s'il demeurait là pendant toutes mes absences, ou s'il se précipitait au moindre bruit extérieur, afin que je le découvre, flegmatique et distant. La vérité était bien plus curieuse. Je programmai le système de surveillance pour qu'il enregistre les mouvements de l'animal. Le soir même, je l'examinai, vaquant selon son habitude, sautant sur les chaises, la table, dormant de-ci et de là, se précipitant vers le vire-matière chaque fois que celui-ci déposait un colis, ce qui se produisit trois fois dans la journée. Une dizaine de minutes avant mon retour, il vint se planter devant la porte, et resta là jusqu'à mon arrivée.

Au début de l'année suivante, à la suite d'une rentrée d'argent importante due à un contrat de développement particulièrement rentable, j'avais opté pour une solution de type télétravail, avec équipement lourd, casque à induction, liaison très haut débit, bref, la totale. Un bijou. Le chat avait adoré ma nouvelle acquisition, surtout depuis que son maître préféré restait sur place à longueur de journée, transformé, pendant des heures entières, en une poupée immobile et inconsciente, l'esprit littéralement ailleurs. Combien de fois ne m'étais-je pas réveillé (nous disions « débranché », vision cyber, ou « bio-réactivé », vision organique) avec sur l'estomac la masse lourde et ronronnante de l'animal sans vergogne...

Puis notre univers s'était transformé quand Hellen avait emménagé chez moi. Je l'avais rencontrée dans une party organisée par le manager d'une boîte où j'étais alors consultant extérieur. La soirée était particulièrement ennuyeuse, je ne connaissais presque personne, et, juste pour le challenge, je m'étais mis en tête de draguer la plus sexy des filles présentes. J'avais, dans la discussion, mentionné mon tout nouvel équipement, ce qui avait paru l'intéresser. Je lui avais proposé de venir l'utiliser chaque fois qu'elle le désirait, ajoutant sur le ton de la plaisanterie qu'elle pouvait même emménager dans la chambre d'ami.

« Oh, pourquoi pas... Mais je te préviens tout de suite, je ne baise pas. »

Son langage direct m'avait fait sourire, nous avions sympathisé, échangé nos mails, puis les choses en étaient restées là.

Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, une quinzaine de jours plus tard elle m'appelait.

« Ça marche toujours, ta chambre d'ami ? »

Pendant les premières semaines de notre cohabitation (en fait, nous n'avions pas tardé à « baiser », comme elle disait, à, semble-t-il, notre plus grande satisfaction réciproque), Hellen avait utilisé à l'occasion mon système pendant une heure ou deux, souvent en soirée, avant de s'en lasser. Elle se débrouillait bien avec l'ordinateur et ne semblait pas éprouver de complexes vis-à-vis de la machine, mais j'avais quand même fini par comprendre qu'elle n'était pas du genre « technique ». Ainsi, j'avais été ahuri par l'une de ses remarques au sujet des vire-matière.

« Mais si l'adresse est mauvaise, le truc disparaît définitivement, non ?

— Comment ça ?

— Les objets sont dématérialisés au départ, n'est-ce pas ? Alors qu'est-ce qui arrive s'il n'y a personne pour recevoir l'émission ? »

En m'efforçant de ne pas sourire, j'avais passé une bonne demi-heure à lui expliquer que l'on n'avait pas encore découvert de théorie de la physique applicable au transfert de la matière, que les vire-matière n'étaient que des combinaisons de petits ascenseurs dans les immeubles et de tapis roulants dans les infrastructures urbaines, le tout géré par un réseau remarquablement fiable d'ordinateurs, et que le nom était une simple référence, humoristique, à une invention fictive apparaissant dans un feuilleton TV du début du siècle.

« Ah bon », avait-elle conclu.





Dans la soirée, je m'étais décidé à visionner le film que m'avait fait parvenir mon mystérieux correspondant. Il y avait plus de trois heures d'un montage assez grossier de séquences montrant uniquement Gruber, ses interlocuteurs n'intervenant qu'en voix off, déformée. La qualité de l'image était mauvaise, ce qui était dû en partie au fait qu'ils avaient utilisé un très fort taux de compression. Le film paraissait authentique, mais n'importe quel laboratoire de synthèse d'images aurait pu créer de toutes pièces un document tout aussi convaincant.

La première partie ressemblait à la caricature d'un procès, sommairement bâclé. Les affirmations et accusations se succédaient d'une voix monocorde. À aucun moment, Gruber ne reconnaissait les faits, réels ou supposés, se contentant de répondre « Je ne sais pas », «Je ne suis pas au courant », « Si vous l'affirmez », ou, le plus souvent, restant plongé dans le mutisme le plus complet.

La colère des écologistes semblait avoir été provoquée par l'un des projets de recherche de Santano. Il était question d'une molécule nouvelle, désignée par le code PKW1421. Son originalité était de se combiner, par adsorption, à pratiquement n'importe quelle classe de protéine, et d'entraîner, chez le sujet qui l'absorbait, une dépendance très forte vis-à-vis de cette protéine. La combinaison passait dans le sang, puis allait se fixer en différents points du cerveau. La molécule se trouvait avoir les propriétés des neurotransmetteurs. Contrairement à ces derniers, lors du cycle neuronal elle n'était pas détruite et recyclée au bout de quelques instants, mais subsistait, intacte, pendant des mois ou des années, jusqu'au décès du neurone sur lequel elle se fixait, et son effet était cumulatif. Le désir induit demeurait, même après satisfaction du besoin. Il était clair que si Santano parvenait à coder un gène entraînant la production de cette molécule au sein de n'importe quelle plante (et je ne doutais pas que ce soit possible), les consommateurs deviendraient dépendants à plus ou moins long terme. Ainsi fidélisé, le client serait une source de profit inépuisable...

Le film s'achevait par l'exécution du prétendu coupable. Une dose de PKW1421 combinée avec l'une des protéines du riz était injectée à Gruber. On voyait ensuite ce dernier manger compulsivement des quantités effrayantes de riz, s'effondrer enfin, terrassé, d'après ses ravisseurs, par une crise cardiaque (je me souvins que la police avait parlé d'empoisonnement).

L'ensemble était extrêmement maladroit dans sa volonté didactique. Il me parut même aboutir à l'effet inverse, Gruber faisant finalement figure de victime.

Bien sûr, tout pouvait être truqué. Comment les écologistes s'étaient-ils procuré ce fameux PKW1421 ? Peut-être avaient-ils monté l'affaire de toutes pièces, utilisé la neuroprogrammation pour induire ce comportement suicidaire chez Gruber. Pourtant, si toute l'histoire était vraie, c'était un très gros truc. Je savais, par certaines sources, que Gruber avait été un habile manipulateur, doublé d'un individu sans scrupules. J'étais prêt à reconnaître que les membres du groupe Action Écologie étaient honnêtes dans leur démarche. Et je n'étais pas loin de prendre ça au sérieux. Santano avait, en dix ans d'existence, déposé plus de quinze mille brevets. Il contrôlait aujourd'hui la majorité des distributeurs et des producteurs, et s'impliquait dans nombre de programmes de recherche universitaires.

Les Gruber étaient tellement interchangeables que l'action des écologistes ne changerait rien à ce qui devait se produire. Pourtant... En dépit du poids économique de Santano, les voies légales ne manquaient pas pour s'opposer aux projets de celle-ci, même si, malgré le moratoire de 2017 sur les OGM, les dérogations accordées à l'omniprésente firme s'étaient multipliées. La commission, un jour ou l'autre, finirait par ouvrir les yeux.

Sur une impulsion subite, j'envoyai un message au mystérieux Fredrik, lui demandant si je pouvais faire usage de son film pour l'écriture d'un article, quelle que soit la position que j'adopterais dans celui-ci. La réponse fut brève et quasi immédiate.

« Pas de problème. C'est ce que souhaitait le groupe. »

Intitulée « Chroniques d'une erreur », mon analyse n'allait pourtant pas dans le sens désiré par les écologistes. Après un résumé rapide de l'affaire et du contenu du film, je stigmatisais la banalisation de la violence qui conduisait un groupe d'individus à se substituer aux mécanismes légaux, décrivant ce qu'une attitude responsable leur aurait permis d'entreprendre, et probablement d'obtenir.

Deux jours s'écoulèrent. Je voyais approcher, avec une certaine angoisse, le moment de remettre la quatrième partie de mon dossier sur la neuroprogrammation. Il n'y avait pourtant aucun motif d'inquiétude, les articles précédents avaient été plutôt bien accueillis. Aucun motif, vraiment ? Si. Mes « Chroniques d'une erreur » avaient été refusées par deux fournisseurs successifs, sans explications. Avec un peu moins d'espoir, je venais de les proposer à un troisième diffuseur, Best News.

La conversation avec Fredrik m'avait troublé plus que je ne voulais l'admettre, et l'échec de mon dernier article me désemparait. Je ne pouvais dire que ces faits aboutissaient à une remise en cause personnelle, mais je restais incertain sur les conclusions à donner à ma série d'études.

Cette semaine, peut-être était-il plus simple de m'en tenir aux aspects purement techniques. Que pouvait faire la neuroprogrammation, et, tout d'abord, comment fonctionnait-elle ?

Je disposais d'une quantité impressionnante de documents accumulés au fil de mes semaines d'enquête. Tout le monde avait entendu parler de la neuroprogrammation, savait que l'on utilisait de microscopiques machines pour reprogrammer, ou au moins altérer, le comportement des individus, mais peu de gens en connaissaient les détails techniques. J'aurais pu discourir pendant des heures sur ces nanomachines. Celles que l'on utilisait en médecine avaient la forme d'un œuf, et approximativement le dixième de la taille d'une cellule humaine. Elles étaient recouvertes d'une fine couche de céramique inerte, déposée sous vide, dont l'épaisseur ne dépassait pas dix atomes. Même en cas de panne complète, elles étaient supposées ne provoquer aucune lésion, n'entraîner aucune réaction, quelle que soit leur position dans l'organisme. L'expérience montrait d'ailleurs que dans quatre-vingt-dix-sept pour cent des cas, elles étaient éliminées par celui-ci, comme de vulgaires macromolécules non assimilables. Elles étaient munies de six roues dentées leur permettant de progresser, à près d'un mètre à l'heure, au sein des tissus, et d'un bras articulé, terminé par des sondes. Aucune opération de microchirurgie ne leur était inaccessible, car elles pouvaient se regrouper par dizaines, centaines ou même milliers pour les tâches les plus complexes. Elles savaient opérer au millième de micron près, réparer des nerfs, déplacer des dendrites, modifier des synapses, s'installer au cœur d'une cellule, en tailler le noyau ou y fabriquer une substance spécifique parmi la centaine de milliers qu'elles étaient programmées pour synthétiser. Le manteau extérieur était recouvert de plusieurs couches, constituant un minuscule condensateur dont la capacité, de l'ordre de dix puissance moins douze farads, procurait près d'une heure d'autonomie de fonctionnement. Il suffisait à la machine de séjourner quelques instants au sein d'une fibre nerveuse pour assurer une recharge complète, grâce à la différence de potentiel existant entre le centre de la fibre et l'extérieur de la gaine de myéline. Enfin, elles avaient deux caractéristiques essentielles, destinées à en accroître la sécurité. D'abord, ce n'étaient pas des réplicateurs, susceptibles de construire d'autres mécanismes identiques à partir d'atomes glanés dans leur environnement. Pas de risque de multiplication anarchique au sein des tissus, donc. Ensuite, elles n'étaient pas autonomes. Les nanomachines restaient en contact radio permanent avec un contrôleur externe, la boîte noire, utilisant au total seize gammes d'ondes, qu'elles partageaient en émission et réception, avec un multiplexage temporel — mille vingt-quatre commutations par seconde — et fréquentiel — seize émissions superposées, décalées en fréquence. Au moindre dysfonctionnement interne, ou en cas de rupture de la liaison, les machines s'immobilisaient, tout simplement.

En théorie, on les utilisait exclusivement sous contrôle médical, pour des interventions de chirurgie réparatrice, en particulier pour nombre d'opérations cérébrales. Dans la N pratique... D'après certaines informations confidentielles dont j'avais eu connaissance mais qui me semblaient invérifiables, quatre-vingt-quinze à quatre-vingt-dix-huit pour cent des utilisations étaient illégales. Beaucoup y avaient recours pour corriger ou améliorer certaines fonctions du cerveau. Être capable de prouesses sexuelles arrivait juste avant devenir un champion de karaté ou d'échecs. Je n'avais jamais vu de source un tant soit peu crédible mentionner ce que pouvaient en faire la Mafia, la CIA ou le FBI.

Tout n'était pas miraculeux pour autant. La neuroprogrammation n'était pas une science exacte, et certains parlaient même de boucherie du cerveau. Il y avait parfois des altérations irrémédiables de l'encéphale, et rien ne garantissait qu'une opération soit réversible.

Enfin, peu de gens savaient que ces innovations étaient couvertes par plusieurs dizaines de brevets, que trois hommes détenaient ces brevets, qu'ils avaient derrière eux une bonne centaine d'avocats. Et que soixante pour cent de leurs revenus étaient reversés à l'omniprésente Mafia, qui se chargeait, en échange, de percevoir les sommes dues au titre des brevets...

Y avait-il pour autant matière à un article susceptible de passionner le lecteur ? J'en doutais un peu...

L'alternative était d'avancer sur l'autre thème, « la neuroprogrammation est-elle légitime entre les mains d'un gouvernement éclairé ? » J'avais déjà, au cours des semaines précédentes, ébauché quelques-unes des articulations, thèse, antithèse, synthèse. Rien de bien subtil dans les idées, mais compte tenu du niveau plutôt bas des lecteurs, il était préférable d'éviter tout ce qui pouvait ressembler à du second degré. Hélas, je n'étais plus certain de partager complètement les idées que j'exposais dans ce texte...

Plus pour m'occuper qu'autre chose, j'effectuai une recherche dans mes archives sur « politique et neuroprogrammation ». Ce thème correspondait à l'une de mes préoccupations majeures depuis près de deux mois, et j'avais naturellement amassé un grand nombre de documents. Je retrouvai même avec un léger sourire trois exemplaires du passage concernant la Copie de Sadam Hussein.

Curieusement, cette impression que quelque chose d'anormal venait de se produire était présente à nouveau. Je relus le texte, sans y relever quoi que ce soit d'alarmant. Les trois versions étaient identiques, le logiciel me l'assurait. Il y avait celle qui provenait des archives sécurisées du 17 août 2032, la copie faite quelques jours plus tôt dans mon journal, le 23 avril 2033, et enfin la sauvegarde sécurisée de cette copie, datée du même jour. Je réalisai soudain d'où venait mon trouble. Le texte figurait dans la sauvegarde du 17 août 2032, mais pas dans mon journal de la même date. Je lançai une comparaison du document et de sa sauvegarde : il s'agissait là de la seule différence. Je me plongeai dans un abîme de réflexions. Pourquoi avais-je effacé ces quelques lignes anodines de mon journal ? L'opération, dont je ne gardais nul souvenir, avait nécessairement été faite après la sauvegarde. Pourtant la date de dernière modification était bien le 17 août, même si cela ne voulait pas dire grand chose, une telle date étant facile à falsifier.

Puis, saisi d'un doute, je lançai une procédure de comparaison entre chaque élément de mon journal et la sauvegarde correspondante. Le résultat était troublant. Pour l'année écoulée, il y avait des dizaines de différences, la sauvegarde contenait des paragraphes entiers qui semblaient avoir été supprimés de mes notes.

Je fis assembler ces fragments avec leurs dates.

11 septembre 2032

Après l'amour, je suis resté étendu un long moment, sans bouger. Les yeux ouverts, je fixais le plafond, tentant de discerner quelques détails que la faible luminosité de l'écran du réveil satellite avait bien du mal à tirer de l'obscurité. Je sentais les plis du drap contre mon dos, une impression vaguement désagréable. Le repos ne venait pas. Était-ce étonnant ? Pouvais-je vraiment m'endormir du sommeil du bienheureux, à la pensée de ce qu'était devenue mon existence ?

Combien de temps s'était-il écoulé ? Une heure, peut-être. Je ressassais une nouvelle fois les mille et une bonnes raisons qui me poussaient à agir, quand je pris soudain conscience d'un imperceptible mouvement à mon côté. Je m'efforçai de ne pas bouger, de ne pas modifier le rythme de ma respiration. De nouveau, un glissement plus net. Au travers de ces vagues sensations, je savais qu'Hellen s'écartait de moi, se redressait lentement, mesurant ses gestes, se levant enfin, avec ce long entraînement que lui avaient donné toutes ces nuits écoulées, depuis des mois et des mois. Un ultime frémissement du matelas : elle était partie. Comme pour confirmer cette impression, je ressentis le léger choc du chat sautant sur le lit, s'installant avec précaution près de mes pieds, se hasardant enfin à émettre son doux ronronnement. Je savais qu'il ne serait jamais venu se coucher là si Hellen avait encore été dans la pièce. Il ne m'était pas nécessaire de me lever à mon tour, de la suivre en silence, comme cela m'arrivait au début. Je savais où elle se rendait, ce qui allait se passer. Et cela confortait ma conviction.

Je pouvais l'imaginer maintenant, coiffée du casque de communication neurale. Introduisant fébrilement son « Personal identification number » pour se connecter à l'appareil... Pourquoi dis-je « fébrilement », d'ailleurs ? Je l'avais parfois connue dans des rages bleues, mais toujours froidement maîtresse d'elle-même. Avait-elle une raison quelconque d'être fébrile ? L'impression de faire quelque chose de défendu ? Hellen ? C'eût été mal la connaître. Le manque ? Le manque, peut-être...

Je lus ces paragraphes à plusieurs reprises, mais ce fragment de journal intime n'évoquait rien pour moi. J'écrivais beaucoup, et il m'était arrivé à certaines occasions de ne pas reconnaître un texte datant de plusieurs mois. Mais il me semblait un peu gros de ne pas me souvenir de ces quelques lignes dont j'étais supposé être l'auteur. Et pourtant, ni la situation, ni le personnage décrit, Hellen, ne me semblait cohérents. Hellen, qui était la douceur même, pouvait-elle être capable de « rages bleues » ?

Je n'avais pas fait un seul mouvement, mais mon cœur battait la chamade à l'idée de ce qui se passait dans la pièce d'à côté. De ce qui pouvait arriver. L'organisme se détériorait lentement sous le choc des flashs. Les accidents cardiaques étaient fréquents. Il circulait, disait-on, des contrefaçons, créées par le FBI, qui tuaient purement et simplement leurs utilisateurs.

Des flashs ? Qui avait pu écrire ces lignes malsaines, laisser entendre que Hellen se flashait ? Bien sûr, je connaissais les flashs, la drogue ultime... Il y avait en eux quelque chose d'inéluctable. À la base, un curieux effet physiologique, découvert peut-être par accident, une subtile combinaison d'effets induits par les casques neuronaux, que personne ne retrouvera avant des années. Ou des décennies. Ou bien est-ce plus simple que ça. Un chercheur tombe à l'occasion sur le phénomène, laisse échapper quelques mots au mauvais moment, devant la mauvaise personne, et disparaît, assassiné d'une manière ou d'une autre. Les flashs, que l'on disait descendants des démos, ces courts fragments de programmes que les teens passaient jadis des semaines à écrire, simplement pour montrer à quel point ils étaient bons, meilleurs que les autres. Au départ, si je me souviens bien, essentiellement des effets spatiaux, des navires galactiques plongeant au cœur de nébuleuses brûlantes, nimbés des pires effets psychédéliques. Ensuite, l'inspiration s'était diversifiée, tournant autour de thèmes comme l'horreur, la fantasy, la science-fiction, le sexe ou la mort. Puis on avait fini par découvrir les schémas neuronaux permettant de transmettre l'émotion, les sensations. Il n'était plus nécessaire de construire des scénarios complets, des scènes réalistes pour obtenir l'effet désiré. On savait créer des impressions purement abstraites, qui frappaient d'un seul coup, laissant hébété pendant de longues minutes. C'est probablement ainsi qu'était né le crack électronique, le flash, bientôt pris en main par la Mafia et les cartels de la drogue. C'était bon, sacrément bon. Meilleur que le sexe. Meilleur chaque mois. Ils faisaient sans arrêt des progrès. J'en avais laissé tomber l'utilisation vers cette époque. Un jour, j'avais eu la trouille. Depuis mon adolescence, j'étais resté marqué par cette vieille séquence d'un CD-ROM, dans un cours du secondaire, où l'on voyait un rat dans une cage, des électrodes plantées dans le crâne, un fil connectant directement le centre du plaisir à un appareillage électrique, et appuyant, encore et encore, sans relâche, sur le commutateur déclenchant l'orgasme. Jamais ça, m'étais-je dit. Et j'avais la sensation d'en être passé très près.

Je me souviens de ce que l'on disait dans ma jeunesse, à propos des jeux sur le réseau. Il y a trois règles à connaître. On ne peut pas gagner. On ne peut pas faire partie nulle. On ne peut pas arrêter le jeu. Le flash, c'était ça. On ne pouvait pas arrêter le jeu.

Les doses de crack informatique sont protégées par l'un des plus subtils algorithmes, un dérivé sécurisé du RSA, voisin de ceux que l'on utilise pour l'argent électronique. Quand l'utilisateur décide de « consommer », la dose émet un agent intelligent, qui part sur le réseau avec les coordonnées de la machine du client, certaines des caractéristiques physiologiques de celui-ci, la date et l'heure précises... Que sais-je encore. Et dans le quart de seconde qui suit, il est de retour, validé, et provoque le flash. Les tentatives pour suivre l'agent aboutissent à des machines à anonymat. Les tentatives pour rejouer le flash sont désastreuses. La sensation est extrêmement désagréable à l'extérieur de la plage de deux à trois secondes qui suit la demande. Et l'effet est carrément traumatisant lorsque le flash est envoyé à une autre personne. Il est mathématiquement exclu de parvenir à en forger de faux. Il est inutile de les copier, chaque dose ne sert qu'une fois, et les copies suivantes sont désactivées. Ou pire encore. Un mécanisme très au point, jalousement gardé par ceux qui le connaissent. La drogue parfaite. Il suffit de quelques grands nombres premiers, pour la sécurité, quelques millisecondes de calcul, et voici encore une dose de fabriquée...

13 septembre 2032

Mettre les choses noir sur blanc est peut-être la meilleure manière d'y voir clair. Dédramatiser notre histoire, puisqu'il semblerait que ce soit moi qui en fasse un drame. Écrire — et ne pas prendre de décision hâtive avant d'avoir tout écrit.

Pendant les premiers mois de notre cohabitation, je n'avais pas réalisé à quel genre de travail Hellen pouvait bien se livrer. Elle n'utilisait mon système qu'une heure ou deux chaque jour, souvent en soirée. Elle se débrouillait bien avec l'ordinateur, ne semblait pas éprouver de complexes vis-à-vis de la machine, et, assez naïvement, je le reconnais, je l'imaginais dans l'une de ces innombrables formes de traitements de données, faisant intervenir n'importe quoi et un ordinateur. Elle avait su rester vague sans être trop ouvertement évasive. « Un boulot sans intérêt, disait-elle, un job comme un autre... » J'avais tellement rencontré de gens capables de vous détailler en long et en large, pendant des heures entières, leurs activités les plus inintéressantes, que j'en appréciais cette discrétion.

Puis mon attention avait été attirée par la découverte, dans les logs, de connexions émanant des points les plus divers du globe. J'avais d'abord pensé à un problème de sécurité, mais la mise en place d'un mouchard avait dissipé, assez crûment, mes dernières illusions. Hellen travaillait tout simplement pour Sex-On-Line, la « téléprésence érotique », comme disait avec euphémisme la publicité, l'une de ces innombrables sociétés internationales de vente sur le Net de services sexuels.

C'est une chose, pour un célibataire mâle dans la force de l'âge, que de faire occasionnellement appel à une prostituée de luxe virtuelle. C'en est une autre que de découvrir que sa nouvelle girl-friend, déjà qualifiée de « femme de sa vie » avec un léger excès d'enthousiasme, travaillait pour une agence de ce genre... Je reconnais, a posteriori, qu'il me fallait une certaine dose de cynisme inconscient pour m'accommoder de ce subtil distinguo dans nos attitudes, mais la vie est ainsi faite, et j'étais profondément froissé par ce que je venais de découvrir. Bref, ce fut notre première véritable dispute, la première fracture, et l'occasion de comprendre un autre aspect de sa personnalité.

Après avoir écouté en silence mes reproches pendant dix minutes, elle m'avait simplement répondu :

« Si tu me reparles une seule fois de cette histoire, si tu te permets un jour la moindre allusion, je fais mes bagages et je disparais... »

Bien plus tard, je découvrais une autre face, autrement mieux dissimulée, de ma compagne : Hellen se flashait, ceci expliquant cela, les gains de son activité sur le réseau passant probablement en grande partie dans la drogue qu'elle consommait.

Prudent, je m'étais abstenu de tout commentaire. Je savais, et j'étais persuadé qu'elle avait compris que je savais. Depuis des semaines, nous faisions semblant, l'un et l'autre, et le statu quo se maintenait tant bien que mal. Même si dans ma tête, tout se dégradait peu à peu.

Ce que je lisais était tout simplement impensable. Il y a une explication logique quelque part, me disais-je. Je suis l'objet d'une manipulation. Par qui, dans quel but ?

18 septembre 2032

Je conserve l'espoir de trouver une solution, m'accrochant aux souvenirs des moments heureux que nous avons vécu ensemble.

Ainsi, hier, nous sommes allés nous promener sur une plage de Long Island. Il faisait chaud, le ciel était un peu orageux, quelques nuages sombres encombraient l'horizon. Heïlen vivait à Manhattan depuis plus de six ans, et je trouvais significatif qu'elle ne soit jamais allée au bord de la mer.

« Quel intérêt ? m'avait-elle demandé. Il n'y a rien à voir, on ne peut pas se baigner, la mer est moche... »

L'océan était en effet de son gris habituel, dû à la pollution permanente. Je lui racontais que dans ma jeunesse, bien des années auparavant, mon père m'emmenait souvent sur cette plage ou une autre.

« Il m'avait un dimanche sur deux. Il venait du nord de l'État, à presque deux cents miles, pour me récupérer à huit heures du matin chez ma mère, dans le Queens, non loin de JFK. Nous passions le plus souvent la journée à New York, dans le sud de Manhattan, ou à Brooklyn, où il était né. Quelquefois, nous avions le week-end complet. Mon père m'emmenait au cinéma ou au théâtre. Nous dormions dans un petit hôtel de Greenwich. Plus rarement, nous allions dans un parc d'attractions, à Rye, sur le bord de mer, à une quinzaine de miles de New York. Nous y restions tard, souvent après minuit. Une ou deux fois l'an, nous partions le long de la côte observer les horseshœ crabs.

— Les quoi ?

— Des horseshœ crabs. » Je butai sur le nom scientifique. « Des limules. Des sortes de fossiles vivants. Une espèce qui a plus de quatre cents millions d'années, et que l'on ne trouve que sur ces quelques miles de côte. Ça ressemble un peu à de gros crabes, une dizaine de pattes, une carapace ronde, articulée au milieu, se terminant par une longue pointe vers l'arrière. J'en ai vu qui pouvaient avoir jusqu 'à soixante centimètres de diamètre. Ils vivent dans l'eau, près des côtes. Il y a une période dans l'année où les femelles viennent pondre leurs œufs dans le sable, à la lisière de la plage. Ça se passe la nuit. Il peut y en avoir des centaines à la fois. Parfois une vague plus forte venait les renverser, les déposer sur la plage, où elles restaient paralysées, incapables de bouger. J'aidais mon père à les remettre à l'eau. Une nuit nous en avions sauvé plus d'une cinquantaine. C'était une espèce protégée, mais il était permis de ramasser ceux que l'on trouvait morts, bien que mon père n'ait jamais voulu que je le fasse. »

Elle avait paru vaguement intéressée.

« Tu aimerais que l'on y aille un de ces soirs ? Je crois me souvenir que la bonne période pour les voir est le milieu de l'automne.

— Ouais, pourquoi pas... Oh regarde, un coquillage... »

Elle avait déjà changé de sujet, oubliant, j'en étais sûr, mes explications. Je me penchai sur sa trouvaille, sincèrement étonné. Il devait passer tant de gens sur cette plage que je ne m'attendais pas à faire ce genre de découverte.

Nous trouvâmes à dire vrai plus de fragments de bouteilles que d'authentiques coquilles. Hellen me confia les trois plus belles, que je glissai dans le sac en papier qui avait contenu les beignets achetés une heure plus tôt. Je ressentais une impression bizarre, comme si je me promenais avec ma fille plutôt qu'avec ma compagne.

Je me suis longtemps demandé de quelle manière pouvaient jouer les quinze années de différence que nous avions. Un jour où je m'improvisais psychanalyste, lui faisant remarquer que c'était un père qu'elle recherchait en moi, elle me répondit avec une bonne dose d'agressivité :

« Quelle connerie ! Mon père me violait. Chaque fois qu'il rentrait saoul à la maison, ce qui lui arrivait deux ou trois fois par mois, il se jetait sur moi ou sur l'une de mes sœurs. Nous y sommes toutes passées. Un jour ma mère en a eu marre. Elle lui a planté un couteau entre deux côtes. Il a passé quinze jours à l'hôpital, puis a disparu de la circulation, et nous n'avons plus jamais entendu parler de lui. Une bonne chose. Elle aurait dû le faire plus tôt... »

C'était extrêmement curieux. Je me souvenais assez clairement de cette sortie, et pourtant le dialogue rapporté n'éveillait rien en moi. Je ressentais la soudaine impression d'avoir changé de planète, d'univers, de me trouver face à un autre moi. Et pourtant, l'explication, j'étais en train de le réaliser, était tellement plus simple ! Comme ce qui s'était passé crevait les yeux !

24 septembre 2032

Noter. Noter tout. M'expliquer une dernière fois. Expliquer, à moi-même.

Comment avais-je pu en arriver là ? Je me souvenais d'une autre nuit, un an ou deux auparavant. Une nuit d'insomnie. J'étais étendu sur le dos, dans cette même chambre, contemplant dans le noir l'absence de plafond. Le seul bruit que j'entendais était le ronronnement du chat. Il me semble aujourd'hui que ce chat était dans ma tête, que ce bruit, qui venait de partout et de nulle part, comblait parfaitement, idéalement, l'absence de toute autre sensation, que je n'avais besoin de rien de plus. Etait-ce ceci le bonheur ? Quelque chose, pour paraphraser le poète, dont on se souvient mais que l'on n'éprouve jamais... Que pouvais-je bien ressentir ? Une vague irritation contre cette insomnie, contre le bruit de ce chat, probablement aussi contre les mille soucis qui devaient m 'assaillir alors : travail en cours, problèmes d'argent peut-être. J'avais connu à cette époque une longue période de vide, près de quatre mois, entre deux contrats. Était-ce avant, après cette nuit ? Je ne saurais le dire maintenant.

D'ailleurs, l'amélioration de ma situation financière m'avait- elle, depuis, apporté le bonheur ? La tranquillité ?

Il y avait des jours, rares, où je bossais sans me poser trop de questions. Il y avait des nuits où la simple idée du gâchis qu'était devenue notre existence m'empêchait de fermer l'œil. Pouvais-je seulement agir, d'une manière ou d'une autre ?

En fait, oui. Je n'en avais pris conscience que ces derniers jours, mais l'idée s 'était imposée à moi petit à petit, au fil des semaines. Même si je n'envisageais cette solution qu'avec une certaine répugnance.

Dans la pratique, ce fut facile, bien plus que je ne l'imaginais. Au bout de dix minutes de recherches sur le Net, j'étais en communication avec un interlocuteur non identifiable, auquel, après une courte discussion, je fournissais mes certificats bancaires et une clef d'accès. Aussi simple que ça.

Mais allais-je être capable de le faire ?

Je m'étais accordé une nuit de sursis, cette nuit blanche qui m'avait laissé fatigué, indécis... Mais l'heure de la décision était venue. Ma commande était arrivée la veille. Un carton marron, sans indication particulière. A l'intérieur du paquet, une boîte noire, métallique, sans rien d'autre qu'un cordon d'alimentation électrique. Soigneusement emballés dans un plastique à bulles, un petit sac renfermant un liquide translucide, un flacon apparemment vide, un autre sachet hermétiquement clos, contenant une poudre orange. Une feuille de papier, pliée en quatre, constituait le mode d'emploi le plus concis que j'aie jamais vu de mon existence : « plug in », écrit dans une dizaine de langues. J'avais payé dix mille dollars pour une boîte plate de quinze sur vingt-cinq centimètres... Et qui était consignée, de surcroît.

J'ai fait le nécessaire. J'ai branché l'appareil. Rien pendant presque une minute, puis une demande de communication arriva sur ma machine. Il m'a fallu dix bonnes secondes avant de réaliser que cette connexion correspondait à un appel de la boîte noire.

Les instructions affichées à l'écran étaient on ne peut plus claires. Les nanomachines se trouvaient dans le sachet, mélangées à un excipient soluble (probablement un truc infect, parfumé à l'orange). On versait le sachet dans un liquide quelconque, et l'on absorbait la chose. Les nanomachines, contrôlées à distance par la boîte noire, pénétraient depuis le tube digestif dans la circulation sanguine, et de là passaient dans le cerveau. Elles opéraient les ajustements adéquats, puis, le travail achevé, repassaient dans le sang pour venir se rassembler quelque part dans la muqueuse sublinguale. Il suffisait alors de boire une gorgée du liquide translucide, de se rincer vigoureusement la bouche pendant une minute, et de recracher la chose dans le flacon en plastique. Recommencer l'opération si nécessaire, jusqu'au feu vert de la boîte noire, laisser le truc programmer sa réexpédition, remballer le tout et placer le carton dans le vire-matière. C'était aussi simple que ça. Le tout était à moi pour une semaine complète (« $1000 par jour en excès », précisait le manuel). Il fallait aux nanomachines entre quelques heures et cinq jours pour mener à bien leur tâche. Si, encore un détail. Elles coûtaient environ cinq dollars pièce, et il y en avait plus de cent trente mille dans le sachet. Le mode d'emploi insistait, un peu lourdement à mon gré, sur ce qui risquait d'arriver si j'étais incapable de régler le coût des machines manquantes, au cas où il y en aurait. C'était exprimé à mots très couverts, mais ça semblait plus que désagréable...

Je me suis plongé plus avant dans le guide de programmation. Le manuel était en anglais, avec ce charme des traductions automatiques du début du siècle, lisible mais sans aucune tentative d'amélioration manuelle du résultat et avec quantité de faux-sens en prime. Dans la plupart des cas, il suffisait de quelques minutes pour décrire avec précision ce que l'on attendait. L'affection d'un homme ou d'une femme ? Choisir une phrase clef, destinée à déclencher le contrôle complet du partenaire. Verser discrètement le sachet dans son verre de Coca Cola ou de champagne. (Une poudre parfumée à l'orange, dans du champagne ? Chapeau pour la discrétion !) C'était tout. Laissez agir trois jours. Murmurez le mot de passe à son oreille, et vous voici en possession de la plus docile des machines à plaisir. Des centaines d'autres « programmes standard » étaient disponibles dans les ROM de la machine ou téléchargeables depuis le Net : améliorer fabuleusement sa mémoire, ses capacités sexuelles, parler le vietnamien, ou devenir un maître de l'aïkido ou de l'origami...

Le plus croustillant était naturellement la mention que l'usage de ces machines hors contrôle médical strict était illégal aux États-Unis, et que leur location était effectuée à titre « d'information seule ».

Je ne pouvais plus me leurrer maintenant. Je l'avais fait ! J'avais irrémédiablement détruit ce qui constituait le moi d'Hellen, je l'avais remplacée par cette poupée de luxe qui vivait à mes côtés, désirable, toujours disponible. Et pour pouvoir continuer à me regarder dans la glace, j'avais effacé en moi tout souvenir de ces actes. Comme il était facile d'être lâche...

Je savais ce que je voulais. Je ne voulais pas d'une esclave. Je ne souhaitais pas un amour télécommandé. Je désirais simplement donner à Hellen une nouvelle chance. La possibilité de repartir à zéro. Je voulais la délivrer de sa dépendance. Rien d'autre. Ne pas modifier ses sentiments à mon égard. Ne l'influencer en aucune autre façon.

Ce n 'était pas très compliqué à décrire.

Oh, non, ça ne devait pas être compliqué à décrire. Surtout si l'on se décide à choisir le programme « poupée gonflable » ! Et pour en arriver là, quelle hypocrisie, quel étalage de bons sentiments et d'excellentes raisons...

« Hé, qu'est-ce que tu fabriques ? »

Je ne l'avais pas entendue rentrer. Sa foutue discrétion. Son regard allait de moi au carton déballé sur le sol, avec cette boîte noire bien visible.

« J'ai déjà vu ce truc-là... Un neuroprogrammateur... Qu'est-ce que tu comptes faire avec ça ? »

Pris la main dans le sac. Combien de fois me suis-je rejoué cette scène, depuis trois jours ? J'étais capable d'inventer n'importe quelle histoire. J'avais l'expérience. Mille réponses, plus satisfaisantes les unes que les autres, se pressaient maintenant dans ma tête. Pourquoi n'ai-je pas réagi autrement ? Pourquoi n'ai-je rien dit ? J'ai attendu deux secondes de trop. Le temps qu'elle réalise.

« Mais bien sûr, c'est pour moi ? Quelle conne je suis ! Et quel fumier. Fils de pute... »

Elle s'était mise à hurler, à me bourrer de coups, et j'étais incapable de réagir. Ce qui n'aurait servi à rien, d'ailleurs. Elle était aussi grande que moi, probablement plus forte, avec en prime l'expérience de la rue. Et le désir de me faire mal. Je tentais de me redresser lorsqu'un choc à la tempe me fit perdre connaissance quelques instants. Dans une douleur ouatée, je ressentis encore plusieurs coups dans les côtes. Il m'aurait été impossible de bouger d'un seul pouce. Je l'entendis s'éloigner. Il y eut de longues minutes de remue-ménage, puis le silence.

Longtemps après, je parvins à me traîner jusqu'à la cuisine. Je dénichai un analgésique dans le placard, bus une gorgée d'eau à même le pack, et m'accordai un bon quart d'heure pour reprendre mes esprits.

Pouvais-je imaginer pire ? Pouvais-je, simplement, réaliser ce qui venait de se passer ? Non, pas vraiment. Je restai groggy, attendant je ne sais quoi. Que les choses s'arrangent d'elles- mêmes, que Hellen revienne. Que je me réveille, peut-être...

Je ne découvris que bien plus tard la disparition du chat. Je passai un long moment à le chercher dans tout l'appartement, pourtant exigu, fouillant vingt fois de suite sous le canapé, derrière le matériel de connexion, dans la salle de bain. J'eus recours finalement — me maudissant de ne pas y avoir pensé plus tôt — au système de surveillance, qui me confirma son absence. Il n'était pas en mode enregistrement, et m'apprit simplement que la porte était restée ouverte pendant plus d'une demi-heure, jusqu'à ce que j'émerge de ma torpeur... Le vire-matière n'avait pas été utilisé. Le chat était donc sorti par la porte. Seul, ou avec Hellen.

Il me semblait peu probable qu'il l'ait suivie spontanément, mais l'hypothèse n'était pas à éliminer. Il avait pu descendre avec elle dans l'ascenseur, se retrouver dans la rue. Il se pouvait qu'il erre encore à l'étage... Pourquoi n'y avais-je pas pensé plus tôt ? Je me précipitai dehors, mais, comme je m'y attendais, les six mètres carrés du palier étaient déserts. Je fis plusieurs fois le tour complet de la colonne centrale, renfermant les deux ascenseurs et l'escalier de secours. Je pris dix fois l'ascenseur, explorant les vingt-deux paliers, parcourus l'escalier de haut en bas et de bas en haut, fis trois fois le tour de l'immeuble. Rien, bien sûr.

Je me livrai avec frénésie à cette dépense d'énergie, comme si rien d'autre ne comptait. Comme si le chat avait de l'importance. Comme si Hellen allait revenir une fois que j'aurais retrouvé le chat. Comme si je devais retrouver le chat...

Les heures s'étaient écoulées, sans résultat. L'animal n'avait aucune raison de disparaître de lui-même. J'étais maintenant persuadé que Hellen était partie avec lui. Dans quel but ? M'emmerder. Se venger. Il n'y avait certes pas d'atomes crochus entre eux, c'était certain, mais, si le chat s'était toujours tenu soigneusement hors de sa route, je ne me souvenais pas avoir jamais vu Hellen se livrer à une forme quelconque d'agression envers lui. Alors quoi ? Le vendre. Les laboratoires les achetaient entre trois et cinq cents dollars. Hellen avait-elle pu faire une chose pareille ? La veille encore, j'aurais répondu sans hésitation par la négative. Je n'en étais plus aussi sûr maintenant. J'étais encore sous le coup de la violence de sa réaction.

Puis il y eut une communication.

C'était Hellen. Elle semblait plus calme. Je me doutais qu'elle allait m'appeler: Je réalisai que j'aurais dû prévoir sa première question.

« Qu'est-ce que tu comptais faire avec ce neuroprogrammateur ? »

Je savais que j'aurais dû préparer une explication. J'aurais eu le temps d'en mûrir une, parfaite. Tout en sachant que ça ne servait à rien de lui mentir. Je me contentai de lui dire la vérité...

« Hum... C'est probablement vrai. Mais ne peux-tu pas comprendre que c'est mon problème ? Que tu n'as pas le droit de te mêler de ma vie. Encore moins de mon cerveau...

— Je suis désolé. » Je l'étais, sincèrement. « Je voulais aborder le problème avec toi... J'aurais dû le faire plus tôt.

— Est-ce que tu aurais fait ça ? Est-ce que tu l'aurais fait, sans rien me dire ? »

Je savais que c'était la fin de notre relation. Je ne pouvais pas lui mentir. Et la vérité allait nous séparer, définitivement.

« Est-ce que tu allais le faire ? Putain, mais réponds ! »

Est-ce que j'allais le faire ? Et le mot que je devais prononcer, aussi court soit-il, allait trancher le dernier lien qui subsistait entre nous.

« Oui. »

Elle resta silencieuse un long moment.

« Rassemble toutes mes affaires. Je t'envoie un caisson dans dix minutes. Et ne cherche jamais à me revoir. Jamais, tu entends... Je ne veux même plus savoir que tu existes. »

C'est ce que je fis. Comme un automate. Au bout de cinq minutes, tout était dans deux sacs en plastique. Deux à trois kilos. Les derniers fragments d'un amour. Je retrouvai, au fond d'un placard, un sac en papier contenant trois coquillages. Après quelques secondes d'hésitation, je le glissai avec le reste.

Un peu plus tard, je réalisai que je n'avais pas parlé du chat. Mais plus rien ne semblait dorénavant avoir d'importance. ..

Oh, il aurait été facile de retrouver la trace d'Hellen. Ce n'était qu'une question d'argent. Mais je réalisais qu'il y avait quelque chose d'inéluctable dans ce départ. Peut-être acceptais-je la rupture de notre relation parce que, justement, je n'avais jamais cru qu'elle puisse durer. Et manifestement, la question ne s'était même pas posée pour Hellen.

Nouvel incident dans la centrale nucléaire de Long Island. Après la rupture d'une canalisation de sodium liquide, qui avait fait un mort et trois blessés grave il y a moins de six mois, c'est une importante fuite d'eau fortement radioactive qui s'est produite la nuit dernière. La nappe a atteint la côte malgré les efforts du service de sécurité, auquel on reproche déjà d'avoir trop tardé avant de prévenir les autorités compétentes. Plus de dix miles carrés de mer sont actuellement contaminés, et l'on estime que cette surface sera au moins multipliée par dix au cours de la semaine à venir. Le district de New York a d'ores et déjà interdit l'accès à toutes les plages du nord de Long Island et du Sud Westchester. L'association Green Earth pour la préservation de la nature a déclaré qu'il s'agissait là d'une catastrophe écologique sans précédent dans l'histoire des États-Unis.

La nouvelle venait de tomber, comme un autre signe du destin. Ainsi, je n'irais pas à Rye voir les horseshœ crabs avec Hellen. Pendant des dizaines d'années, personne n'irait voir de horseshœ crabs sur cette côte, et il est probable d'ailleurs que l'espèce aurait disparu dans les jours ou les mois à venir...

Tournant en rond dans mon minuscule appartement, errant d'une pièce à l'autre, enjambant sans les voir le carton déballé et cette boîte noire inutile qui étaient devenus des éléments du décor, je réalisais à quel point la solitude était un mal insidieux. Hellen était irremplaçable. Et le chat me manquait effroyablement. Ou peut-être me forçais-je à ne penser qu'à ce chat...

Depuis deux jours, j'avais posté une tonne de messages sur le réseau, offrant même une récompense pour toute piste sérieuse, mais je n'avais obtenu que quelques réponses des plus folkloriques.

Et je ne parvenais pas à me faire à l'idée de sa disparition. Pendant tous ces mois où il avait été à mes côtés, il n'avait pas eu besoin de nom. Il était simplement le chat, tout comme j'étais probablement pour lui l'humain.

Et Hellen... Je savais maintenant que c'était elle. Pourrait-il y en avoir une autre, pouvait-elle être remplacée ? Non, bien sûr. Et pourtant... J'ai su, brusquement, ce que je devais faire.

Il y avait un chapitre entier du manuel expliquant l'art de vivre avec ses souvenirs. De les rendre, virtuellement, réels... Hellen, le chat étaient là, présents dans ma mémoire. Les nanomachines pouvaient remodeler un groupe de neurones inemployés de mon encéphale, les doter de ces souvenirs, d'une conscience primitive. Créer, selon mes désirs, des personnalités qui auraient leur comportement. Construire des schémas de communication avec les zones de mon cerveau où étaient traités les messages issus de mes organes des sens. Je verrais le chat, entendrais ses miaulements, ses ronronnements, ressentirais son poids sur mes cuisses, et même ses griffes dans ma chair. Personne d'autre n'aurait conscience de son existence, mais il serait là, tapi au fond de mon cerveau, à jamais présent pour moi. Avec Hellen, pour toujours à mes côtés.

J'ai pris contact avec l'interface, expliqué ce que je souhaitais.

J'ai choisi d'oublier tout ce qui s'était passé. Au dernier moment, j'ai pensé aux notes de mon journal. J'ai programmé un agent intelligent qui, dans quelques heures, effacera tout ce qui pourrait éveiller mes soupçons.

Tout était prêt. J'ai versé la poudre dans un demi verre d'eau. Je ne m'étais pas trompé, elle était bien parfumée à l'orange.

Mais bien sûr, l'agent n'avait pu faire disparaître les sauvegardes sécurisées...

Comme j'aurais aimé disposer de la boîte magique des histoires de mon enfance... On appuyait sur le bouton, et le temps s'enroulait à l'envers. La voiture miraculeusement intacte se retrouvait sur la route, le bateau émergeait des flots, l'avion fendait à nouveau les airs, la phrase malheureuse revenait dans la bouche qui l'avait prononcée. Le passé était présent à nouveau, et tous les choix redevenaient possibles.

Mais la vie n'était pas un conte de fées.

Sur le canapé, le fantôme d'Hellen m'adressa un sourire. Je détournai vivement les yeux. Une intense panique, une rage sourde m'envahissaient. Cette chose étrangère dans mon esprit m'horrifiait. J'étais englué dans un cauchemar devenu réel. Comment échapper au monstre que j'avais créé ? Ce que j'avais fait était-il réversible ? Et oserai-je tenter l'opération ?

Dans mon désarroi, je décidai de prendre contact avec Fredrik. Peut-être pourrait-il m'aider, d'une manière ou d'une autre. Je retrouvai ses coordonnées, envoyai un bref message dans lequel je résumai moins la situation que mon état d'esprit. J'attendis fébrilement la réponse.

Mais le premier message qui me parvint émanait de Best News. Ils regrettaient de ne pouvoir publier mon article. Je soupçonnais maintenant la raison de ces refus répétés, ce qu'une simple recherche me confirma : Santano était le principal annonceur des quinze ou vingt plus importants fournisseurs d'information. Difficile pour eux, dans ces conditions, de se faire l'écho de la moindre accusation, me dis-je avec amertume. Et le mouton était bien optimiste de croire que ses bêlements feraient peur au loup...

Une demi-heure plus tard, j'eus la réponse attendue, laconique.

« OK. Au Blue Café, à vingt heures. »

Je localisai l'endroit en quelques clics. Le « Blue Café » était en plein centre de Harlem. En plein quartier black. Ainsi, Fredrik était probablement black. Est-ce que cela me dérangeait ? Hellen était black. Le chat était black également, me dis-je avec un soupçon d'humour dont je ne me serais pas cru capable.

Le programme de la soirée ne m'emballait pas, mais je n'avais rien de mieux à m'offrir. Il y avait des mois que je n'étais pas sorti de mon appartement, et cette seule éventualité m'angoissait.

Sans parler de cette expédition jusqu'à Harlem. Au mieux, je trouverais un taxi qui acceptera de me déposer au nord de Central Park. Il y aurait ensuite trois blocs à traverser à pied. Un risque évident. Le nom de Fredrik me servirait peut-être de sauf-conduit.

Sans parler non plus du restant de mon existence, que j'allais devoir assumer avec ce que j'étais. Fredrik m'aiderait à m'en sortir — je m'accrochais à cet espoir. Avec un peu de chance, je retrouverais Hellen et elle accepterait de m'écouter. Pourquoi pas.

Le mouton était bien bas. Il était plus que temps qu'il remonte la pente.

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