LE JEU DE LA CRÉATION

Sous les marbrures violettes du ciel, la plaine rougeoyait à perte de vue. Çà et là, quelques rares rochers grisâtres, recouverts de lichens mauves, perçaient l'étendue des fleurs pourpres parmi lesquelles d'invisibles insectes cliquaient et crissaient. La brise légère apportait des fragrances mêlées, enivrantes, parmi lesquelles prédominaient les quintefeuilles et les sépalopodes. Pourtant, Akeyliah, qui se tenait là, accroupie, n'était sensible qu'à une seule d'entre elles, ne voyait qu'un objet.

Là-bas, à huit ou neuf cents mètres, à peine perceptible, une forme sombre se balançait doucement. Il aurait pu s'agir d'un de ces placides dromaires, inoffensifs et invulnérables tant ils étaient caparaçonnés de leur peau chitineuse, tout à la fois obscure et chatoyante, ou encore d'un de ces arbres à fièvres qui bordent les paisibles rivières aux eaux huileuses, et frissonnent et s'agitent même lorsque le vent tombe.

Mais non, son instinct ne pouvait la tromper. C'était un autre carabe. Un mâle sauvage, probablement à moitié engourdi par la digestion. Akeyliah se souleva, déploya ses pattes quartes, s'ébranla. Sa démarche était lente et pesante, mais les fleurs qui glissaient contre sa lourde carapace faisaient moins de bruit que les nuages dans le ciel.

L'approche dura plus d'un quart d'heure. Dans les dernières minutes, il aurait suffi que le vent tourne pour que l'autre soit averti de sa présence, et, plus rapide, puisse s'échapper. Mais la chance était avec elle, la brise, paresseuse, transportait les grisantes phéromones dans sa direction, et elle fut sur le mâle avant même qu'il ne réalise ce qui se passait.

Il était presque deux fois plus petit qu'elle, mais se défendait avec l'énergie du désespoir. Elle réussit enfin à le renverser, maintenant avec difficulté la pince gauche de sa victime clouée au sol. De sa pince droite, elle commença à fouiller la jointure du premier segment. À deux reprises, son adversaire parvint presque à se dégager. Mais il se fatiguait, et elle avait l'avantage du poids. L'immobilité à laquelle elle le contraignait diminuait ses ressources en oxygène. Soudain, elle sentit qu'il abandonnait le combat. Elle parvint à pénétrer de son taraud l'articulation, coupant les connexions nerveuses du membre. Elle répéta l'opération sur la pince droite. Le mâle était à elle. Elle se pencha au-dessus de lui, planta ses crochets, injecta son venin. Il n'en mourrait pas, mais resterait engourdi plusieurs heures.

Elle contempla un long moment les dessins du thorax. Sur la cuticule marron sombre, les figures géométriques s'alignaient dans des tons d'un ocre profond, des cercles enchâssés de spirales, des courbes sinueuses constituaient comme un message. Ces formes, desquelles émanait une grande beauté, avaient quelque chose d'étrange et de familier tout à la fois.

Avec délicatesse, ses pinces secondes fouillèrent l'abdomen de sa proie. Peu à peu, le rostre émergeait de sa gangue de chitine. Le mâle s'agita à nouveau, de plaisir cette fois. Ses pinces communicantes, se mouvant avec difficulté, exprimaient désir et résignation.

« Navigatrice, ô Navigatrice... »

L'appel, un cliquetis plaintif, provenait d'un minuscule neutre prosterné à ses pieds... D'un geste rageur, elle le cueillit au niveau de l'abdomen, le broya d'un seul mouvement de la pince, et rejeta au loin le corps démantibulé.

Elle se hissa sur sa prise avec douceur, tendresse même. Elle replia ses sustentatrices principales, sentit son abdomen venir peu à peu en porte-à-faux au-dessus du rostre. Elle était beaucoup plus lourde que sa victime, et sa propre carapace était, à cet endroit, bien plus fragile. Il y eut plusieurs craquements, puis la douleur suraiguë l'envahit telle une onde de joie pure. Le rostre était en elle, labourait ses entrailles. Elle se sentit faiblir, ses pattes tremblaient nerveusement. Retrouvant d'instinct les gestes immémoriaux, elle se rejeta en arrière, roula sur le dos. Le mâle était maintenant sur elle, presque en position verticale, le rostre toujours fiché en elle. Elle lui saisit le thorax, le secoua avec violence. Le mâle ne tarda pas à relâcher le contenu de ses glandes séminales. Le fluide de vie et de mort coulait le long du rostre, pénétrait sa blessure. Les spermatozoïdes atteindraient dans quelques minutes la poche à ovaires déchirée, iraient féconder les deux ou trois cents minuscules boules grises, qui dans six mois deviendraient ses enfants.

Tout désir l'avait quitté. Elle repoussa son partenaire, toujours paralysé, qui retomba sur le sol. Elle songeait, avec dégoût et fascination, à ces enfants à venir, qui abandonneraient un jour le corps encore tiède de leur mère après avoir dévoré la quasi-totalité de ses organes, qui, de mue en mue, deviendraient à leur tour adultes, femelles, mâles ou neutres...

Mais elle n'en était pas encore là. Une autre forme de faim l'avait saisie, impérieuse. Les pinces tierces pressées sur la blessure par laquelle s'écoulait encore son fluide interne jaunâtre, elle entreprit de dépecer sa proie, brisant la carapace, arrachant les lambeaux de chair qui contenaient les hormones indispensables à la réussite de la fécondation...

« Navigatrice, ô Navigatrice... » Le neutre était là à nouveau. « Pardonne-moi, mais un message prioritaire t'est adressé... »

Un instant, elle se sentit perdue entre rêve et réalité, et ses pinces d'expression s'agitèrent de manière incohérente. Puis elle se calma, contempla une fois encore le spectacle somme toute satisfaisant du cadavre démembré. Un minuscule coléoptère bourdonnant volait autour d'elle. Agacée, elle ralentit le temps, jusqu'à ce que l'insecte ne soit plus qu'une forme presque immobile, image incroyablement précise engluée dans le présent, le saisit et l'écrasa. Les réalités secondes lui permettaient d'accomplir, aujourd'hui, des prodiges qui, des millénaires plus tôt, l'auraient frappée de stupeur.

Elle expira profondément l'air de ses multiples cavités internes, déclencha l'arrêt de la simulation, se laissa glisser jusqu'au monde de l'Arbre. Les fleurs rouges s'estompèrent, les sensations s'évanouirent.

Elle ressentit un bref soulagement à l'idée d'être de retour dans son environnement familier, dans sa Maison de Réception. Ses excursions en réalité seconde lui laissaient souvent une sensation d'écœurement. Tant d'agressivité, de bestialité. Et pourtant, n'était-il pas nécessaire de se libérer de ses pulsions ? Elle n'était pas ainsi, jadis, aux temps de l'innocence, lorsque leur race vivait encore son enfance au pied de l'Arbre...

Comme ces jours d'autrefois avaient été vibrants d'émotions et de découvertes... L'instant de la Création, et sa lente émergence à la conscience. Le regroupement de la tribu. Leur compréhension du statut d'Élu... Et surtout ses premiers Jeux de la Reproduction avec Kalahel.

Cela se passait, se souvenait-elle, quelques heures après l'un des Jeux de la Création. Comme souvent, son goût pour le réalisme l'avait desservie dans cette épreuve, et les animaux qu'elle avait dessinés avaient été jugés trop simplistes, trop proches de leur espèce. Mais peu importait, les distractions étaient rares et bienvenues. L'excitation du Jeu s'était calmée, et elle s'était retrouvée au sein d'un petit groupe de carabes, réunis au bord de la haute falaise, à une centaine de mètres du Grand Arbre de Vie. La nuit était tombée, et l'air, devenu un peu frais, irritait leurs trachées respiratoires. Elle n'avait jamais prêté une attention particulière à Kalahel jusqu'à présent, et ce soir, tout semblait subtilement changé. Il réinventait si bien les contes des temps jadis, qui avaient depuis longtemps disparu des mémoires, la légende des Anciens encryptés, le monde des Terres rêvées, ou encore ces récits où tant de peuples étranges venaient du ciel. Et il était si beau... Il y avait une douzaine de carabes autour de lui, surtout des femelles. Akeyliah, qui n'était pas encore la Navigatrice, se tenait en retrait. Mais elle avait déjà décidé qu'il serait à elle.

« Toutes ces histoires sont vraies, prétendait-il, même celles que je ne connais pas encore. » Pressé de questions sur ses sources, il se dérobait. « C'était bien avant que les carabes ne soient nés de l'Arbre de Vie ! » Il affirmait, mais n'expliquait ni ne justifiait. « Il est beau, mais fou », finissaient par penser ses auditeurs. Au bout d'une heure, presque tous s'étaient éloignés, se mêlant à un autre groupe qui, à une centaine de mètres, faisait griller de petits lézards sur un feu de bois, allumé avec des braises transportées avec soin depuis le foyer éternel.

Akeyliah était restée, ne s'était pas exprimée sur ses opinions. Il était beau, peu lui importait qu'il soit fou. Communiquant avec difficulté, à cause de l'obscurité qui brouillait les signes, tous deux avaient contemplé les étoiles pendant de longues heures. Puis ils s'étaient livrés au Jeu de la Reproduction. Elle était allée très loin avec lui, bien plus loin que la coutume ne le prescrivait, et il s'était laissé faire. Elle avait dévoré l'une de ses pattes, et les seuls tremblements du mâle avaient été d'extase.

Ils avaient consacré des jours entiers à débattre des grandes et éternelles questions. D'où venaient les carabes ? Pourquoi les Élus survivaient-ils éternellement, alors que les ordinaires vieillissaient et mouraient ? Qui étaient-ils, et quel était leur destin ?

Kalahel avait disparu depuis bien longtemps. C'était étrange de réaliser comme les souvenirs accumulés au cours de toutes ces années pouvaient encore laisser tant de place pour une seule absence... Mais le passé était le passé. Il n'était pas possible de faire marche arrière.

« Navigatrice...

— Je sais ! »

Les sustentatrices principales encore flageolantes, faiblesse temporaire liée à la sous-oxygénation résultant de sa longue immobilité, elle s'extirpa de la table à induction qui avait transmis à son système nerveux la traduction des stimuli générés par l'ordinateur et se hissa péniblement sur sa couche de réception. Le neutre se glissa derrière les sièges destinés aux visiteurs, s'accroupit en geste de soumission.

« Je ne veux pas te manger. Qui, cette fois ?

— Lankernael, ô Navigatrice. »

Elle fut prise d'un violent tremblement, qui ne dura que quelques instants. Lui, maintenant...

Elle attendit une bonne minute, le temps de retrouver son calme.

« C'est bon, fais-le entrer... »

Sans respecter la coutume, un peu désuète il est vrai, qui voulait que l'on simule une visite réelle, en déclenchant à distance l'enroulement de la spirale souple figurant la porte, comme s'il était nécessaire de disposer d'un espace suffisant pour pénétrer dans la pièce de son hôte, il se matérialisa en face d'elle.

« Navigatrice, ô ma Navigatrice, je sollicite permission pour le Jeu de la Création. »

Il était immobile, empli de suffisance, le thorax bombé en un geste un peu forcé de déférence, et elle resta interdite un instant en découvrant, en redécouvrant devrait-elle dire, ses signes génétiques. Ceux du mâle de son fantasme, bien sûr. En aurait-elle jamais fini avec lui ?

Puis elle réalisa le sens de ses cliquetis. Le Jeu de la Création ? Quelle impertinence. Aucun préambule. Et... Le Jeu de la Création... Vraiment ?

« Le Jeu de la Création n'est accessible qu'aux seuls Élus. Ce que tu n'es pas, me semble-t-il...

— Et quels sont les signes qui permettent de reconnaître un Élu ?

— Déférence », imposa-t-elle, d'un seul geste de la pince communicante, sans même cliquer le signe.

Il se raidit, rejetant le thorax en arrière.

« Pardonne-moi, Navigatrice, ô Navigatrice, mais la coutume tend aujourd'hui à considérer les Éternels de la seconde génération comme des Élus. À plusieurs reprises, au cours de ces derniers siècles, le conseil...

— Je me moque du conseil ! »

Elle regretta aussitôt ce mouvement d'humeur, reprit son calme. Ne pas mélanger les besoins de la chair et les devoirs publics. Leur peuple comptait environ six mille Supérieurs, mâles et femelles, Élus et autres Éternels. Elle s'était livrée au Jeu de la Reproduction avec la plupart d'entre eux. Avec des ordinaires. Et avec d'innombrables simulacres. Lankernael n'avait été qu'une simple rencontre parmi bien d'autres. A peine plus. Un pis-aller, certainement. Les véritables blessures étaient bien plus anciennes. Et pourtant, combien de fois n'avait-elle pas tenu entre ses pattes ce corps superbe, combien de fois n'avait-elle pas chaviré à la simple contemplation de ces signes génétiques ? Et combien de fois avait-elle ragé de ne plus le toucher que dans ses rêves... Oserait-elle un jour tenter de le changer ? Et si elle le faisait, serait-ce encore lui ? Non, il n'avait pas réellement d'importance pour elle... Plus tard, peut-être. Le temps ne manquait pas.

« Reviens demain...

— Mais, Navigatrice...

— Demain... »

L'image s'inclina, disparut. La Navigatrice demeura silencieuse. Ces communications par hologrammes étaient une telle frustration...

Cette nuit-là, elle ne put trouver le sommeil. Ses pensées vagabondaient, d'innombrables images issues de ses souvenirs se substituant, en une succession apparemment désordonnée, à son décor familier. Comme souvent, elle se retrouva au bord de la falaise, près du Grand Arbre, avec le Kalahel d'autrefois, jeune, enthousiaste, pétri de ses théories naïves et confuses.

Il montrait les étoiles dans le ciel, ces éclats scintillants, hors de la portée des lianes de l'Arbre de Vie. « Elles sont la réalité, et nous sommes le mensonge. Elles sont la vie, et nous l'erreur. Nous n'existons pas, nous ne sommes que le rêve d'une pierre indifférente, le songe d'un cristal... »

Bien plus tard, quand leur intimité était devenue grande au fil des années, quand presque tous leurs secrets avaient été partagés, il s'était ouvert auprès d'elle de sa vision. Il lui avait appris les formules qu'il avait créées, et qui permettaient, disait-il, de voir au-delà de l'univers. Et quand Akeyliah à son tour avait pu partager cette vision, elle dut reconnaître que ce qui apparaissait devant elle donnait assurément des résonances curieuses à cette interprétation de Kalahel. Mais elle pensait alors que la scène était réelle, que l'objet qu'elle avait appris à distinguer se trouvait quelque part dans leur univers.

Les siècles pendant lesquels elle avait mené sa quête, parcourant l'univers en tous sens, du plateau infini de l'extrême Sud à la pointe inaccessible du grand Nord, avaient été riches d'apprentissages et de connaissances. Mais l'exploration du monde qu'elle avait entreprise ne leur avait rien révélé du mystère. Au-delà du fleuve et sous les arbres, loin derrière les montagnes et les océans, le monde était désespérément vide. Et identique à lui- même. Les efforts de celle qui était devenue, au fil des expéditions, la Navigatrice n'avaient abouti à rien. Elle n'avait nulle part découvert le lieu mystérieux.

Comme ces temps étaient lointains, se dit-elle à nouveau. Tout ce qu'elle avait vécu l'avait usée. Tout lui pesait, ne restaient plus que ses rêveries. Et dans celles-ci, le Kalahel d'autrefois se laissait prendre, une fois encore, au Jeu de la Reproduction.

Jeu de la Création, Jeu de la Reproduction, étranges reflets l'un de l'autre... Les deux termes ne différaient que par une subtile nuance dans un geste, « possibilité » dans le premier cas, « mensonge » dans le second. Etait-ce un hasard, comme le pensaient certains, ou un signe lourd de signification, comme l'affirmaient d'autres ? Kalahel était de ce dernier avis. Le Jeu de la Reproduction, de même que l'existence de toute vie sur ce monde, d'ailleurs, était bien une forme subtile de mensonge. Mais quelle « possibilité » pouvait bien receler le Jeu de la Création ? Et quelle importance, finalement, que Lankernael se livre à cette dérisoire occupation ? Près d'un million de jours s'étaient écoulés depuis la Création. Il en restait bien moins d'une centaine avant le prochain jeu. Et elle avait vérifié, Lankernael n'avait utilisé aucune ressource informatique spécifique. Que pouvait-il faire en si peu de temps, sinon se ridiculiser ? Demain, elle donnerait son accord...

Pourtant, l'angoisse subsistait en elle. L'image qui l'épouvantait depuis tant de temps s'imposait à elle. À nouveau, pour la millionième fois, peut-être, il fallait qu'elle sache...

Elle se concentra. Les symboles complexes que lui avait enseignés Kalahel défilèrent dans son esprit. Et, implacable, la fenêtre s'ouvrit devant elle. Un simple rectangle immatériel, qu'elle pouvait rendre aussi grand — ou aussi petit — qu'elle le désirait. Une image, toujours identique. Une pièce aux murs grossiers, une faible source de lumière, invisible, que l'on devinait être située sur la droite, un cube posé au centre de cette pièce, un cube fait d'un matériau irrégulier, translucide — le cristal, ainsi l'avait baptisé Kalahel, tout en reconnaissant qu'il ne s'agissait que d'une simple supposition sur la substance de l'objet. Aujourd'hui encore, rien n'avait changé. Rien ne changeait jamais. L'image en elle-même restait une énigme. La conjecture de Kalahel était autrement terrifiante.

L'image, disait-il, lui venait en rêve. Il l'avait connue depuis toujours, aussi loin que pouvaient remonter ses souvenirs, lorsque tous les carabes étaient nés de l'Arbre de Vie. Elle était accompagnée d'une kyrielle de signes. Jour après jour, année après année, il avait tenté de les retrouver, d'en comprendre la signification. Un jour, il avait pu invoquer l'image à volonté. Puis il avait commencé à savoir utiliser les signes. Il avait, disait-il, marché dans le vide, enflammé les objets, fait jaillir l'eau de la roche.

Ce jour-là, elle s'était moquée de lui, l'avait traité de fou, une fois de plus. Alors, il lui avait donné la preuve absolue de ses théories. Pour elle, il avait marché dans le vide. « J'occulte mes yeux, je m'imagine sur le sable infini des longues plages, au bord des paisibles rivières huileuses de la plaine. Et j'avance, mes pinces quartes s'enfoncent dans le sol, et le sol me porte. » C'était bien sûr une vision assez fantaisiste. Pourtant, lorsque de nombreuses années plus tard il avait approché de bien plus près la vérité, et qu'elle avait su, à son tour, évoluer au-dessus du vide, elle n'avait jamais vraiment été convaincue de la véracité de ses élucubrations. Elle se sentait flouée. L'explication n'en était pas une, ne faisait qu'ajouter au mystère, sans rien dévoiler de celui-ci. Mais devenir maître de cette magie ne suffisait pas à Kalahel. En fait, cette notion même de magie n'avait pour lui rien de satisfaisant.

« Il y a une explication rationnelle à tout ceci, disait-il encore. La magie, la technologie sont deux aspects d'une même réalité. »

Depuis longtemps les carabes s'étaient tournés vers les sciences dures, les technologies nouvelles. Au cours des siècles, l'électricité, la fission, la fusion avaient été découvertes et maîtrisées, les premiers mystères de l'atome explorés. Mais ces progrès laissaient Kalahel indifférent.

« Là n'est pas l'important, disait-il. Ce qui se passe alors que je marche dans le vide, que le bois s'enflamme sous mon regard et que l'eau coule de la roche à ma demande, est bien plus significatif. Mais de quoi ? »



Le jour où il lui avait exposé sa théorie était resté à jamais gravé dans sa mémoire. Elle s'était rendue à sa demande dans sa cellule de réception, et l'avait trouvé, contemplatif, devant l'écran de son ordinateur. Il regardait évoluer un cercle blanc qui se déplaçait, se heurtant parfois à des lignes discontinues constituant un labyrinthe, ou à d'autres obstacles symbolisés par des carrés, des rectangles, des triangles...

« Cette machine, lui dit-il enfin en désignant le gigantesque cube de près de deux mètres de côté, est la plus récente réalisation de notre technologie. Elle utilise près de dix mille transistors, peut exécuter plus de deux mille opérations par seconde. Et le programme que j'ai conçu ces dernières semaines comporte des milliers et des milliers de ces instructions. Elles expliquent que l'on ne peut passer à travers les murs, que les pastilles carrées sont bonnes et les triangulaires mauvaises, et beaucoup de choses similaires. Et le petit rond blanc agit comme un être vivant très simpliste. Sais-tu comment je l'ai baptisé ? »

Elle avait eu le geste qui marquait à la fois l'ignorance et le manque d'intérêt.

« Kalahel. Cocasse, non ? Il se cogne aux murs, mange, se fatigue, se repose, et ne sait pas encore se demander ce qu'il fait là. Mais un jour, dans cinquante ou dans cent ans, quand les ordinateurs seront plus puissants, il aura un thorax et des pattes, et derrière ce thorax un réseau nerveux qui commencera à se poser des questions...

— Quel intérêt ?

— Oui, n'est-ce pas ? Comprends-tu ce que j'essaye de te montrer ? »

Elle était restée silencieuse. Bien sûr, elle voyait où il voulait en venir. Toujours la même vieille théorie. Et pour la première fois peut-être, elle se sentait ébranlée dans ses convictions.

« Il y a tant de détails curieux dans notre monde... Et toi et moi connaissons l'envers du décor... Mais sache que je suis allé plus loin encore. Hors de l'univers, de cet univers. Il ne reste plus l'ombre d'un doute dans mon esprit. Je crois qu'il faut nous faire à cette idée. Nous ne sommes rien d'autre que des entités électroniques, des simulacres au sein d'un calculateur bien plus complexe et plus élaboré que tout ce que nous savons construire à l'heure actuelle... Je commence juste à réaliser peu à peu comment nous pouvons maîtriser cette simulation. Tu n'es pas très familière avec la technologie des ordinateurs, me semble-t-il. Moi, j'ai suivi tous les développements informatiques de très près. Je crois que nous ne sommes plus très éloignés aujourd'hui de comprendre ce que peut être cette immense machine au sein de laquelle nous existons... Sa puissance de calcul est gigantesque, mais probablement pas infinie. Je suis prêt à parier que d'ici quelques dizaines de milliers de jours, les ressources nécessaires pour simuler le fonctionnement de nos seuls ordinateurs seront équivalentes à celles utilisées pour représenter le reste de notre environnement.

— Je ne vois pas ce que ceci implique...

— Le temps va ralentir...

— Hein ?

— Mais nous n'en aurons pas conscience, je te rassure immédiatement. Si l'ordinateur suprême met, disons, une minute de temps réel, de son temps à lui, pour simuler une seconde de notre univers, et si nous ne disposons plus que de la moitié de sa capacité de traitement, l'autre servant à émuler nos calculateurs imaginaires, il lui faudra désormais deux minutes réelles pour nous faire vivre une seule seconde de ce monde virtuel... Plus drôle encore, plus nous construirons des machines puissantes, plus celles-ci consommeront de cette ressource rare qu'est la puissance de calcul de notre simulateur. Une seconde pour nous correspondra peut-être à des années écoulées à l'extérieur. Plus nous prétendrons modéliser le réel, plus nous nous en éloignerons...

— Tout ceci me semble... Je ne veux pas dire farfelu. Mais tellement surprenant. Il y a des indices, je le reconnais. Je suis bien obligée de te croire. Et pourtant, après toutes ces années, je ne suis toujours pas convaincue...

— Des indices ? Simplement des indices ? Je vais te faire encore une démonstration puérile. »

Il avait prononcé ces mots accroupi devant son terminal. Il était maintenant, sans transition, à l'autre bout de la pièce.

Il la laissa reprendre ses esprits.

« Non, ce n'est pas un déplacement instantané. J'ai baptisé ceci une stase. » Il dessina une longue formule sur l'une des ardoises qui traînaient sur son bureau.

« C'est tout simple, et pourtant le concept va te sembler incroyable. Cette instruction fait en sorte que l'ensemble des ressources de notre ordinateur suprême me soient consacrées. Tous les autres processus sont suspendus. Il m'a suffi de me déplacer dans la pièce, puis d'interrompre la stase. Mais j'aurais pu vivre ainsi un million d'années, le temps pour toi d'un cliquetis de pince... Et le plus important, c'est que cette formule n'existait pas jusqu'alors. Ce n'est pas comme la formule du changement, que je n'ai fait que redécouvrir, qui existait de toute éternité, créée par les concepteurs de l'ordinateur suprême. Cette formule de stase, je l'ai imaginée moi-même, car j'ai compris maintenant comment programmer, comment commander cette machine dont nous sommes les créatures. Alors, t'ai-je convaincue ? »

Elle était cette fois restée immobile.

« Je sais, reprit-il, qui a envie d'y croire ? Des millénaires perdus dans un simulacre... Le grand mensonge. Je n'ose imaginer la réaction de notre peuple face à cette perspective. »

Il lui fallut plusieurs secondes pour comprendre ce que cette dernière phrase impliquait. Et c'est ainsi que l'image, que la vision de ce cube était devenue terrifiante. Oui, il était certain que Kalahel était dans le vrai. Mais cette révélation était inacceptable, et sa décision fut immédiate.

« Il n'y aura pas de réaction. Nous ne dirons rien.

— Comment ça ? Nous ne pouvons pas nous taire ! Il nous faut faire connaître cette vérité, toute troublante qu'elle soit. Ce n'est qu'à ce prix, en unifiant nos forces, en travaillant tous ensemble, que nous découvrirons la réalité ultime... »

Mais ils étaient l'un et l'autre d'une rare obstination. Très vite, la discussion s'était envenimée. Ils n'étaient d'accord en rien sur ce qu'il convenait de faire. Aujourd'hui encore, la violence de leur comportement, le souvenir de cette agressivité dont ils avaient l'un et l'autre fait preuve la déconcertait.

Kalahel et son stupide entêtement...

Il s'était même laissé aller à la traiter de « reine fantoche ». Comment tout ceci avait-il pu se produire, pourquoi en étaient-ils arrivés là ?

« Donnons-nous quelques jours de réflexion avant d'entreprendre quoi que ce soit », avait-elle encore insisté.



Mais bien sûr, la situation était sans issue. Sans autre issue. Combien de fois n'avait-elle pas retourné dans sa mémoire cette ultime entrevue ? Pourtant, elle savait avoir eu raison, à cette occasion comme dans bien d'autres.



Lors de l'épisode Caitlyn, par exemple, survenu très peu de temps après. Celle-ci avait étudié la physiologie de leur race et de quantité d'autres. Le domaine intéressait peu les carabes, et ne comportait pas beaucoup d'enjeux. Les seules affections dont souffraient les Élus étaient d'origine accidentelle. Carapaces brisées, membres cassés se ressoudaient sans douleur en quelques heures ; même les pattes arrachées repoussaient en trois ou quatre jours. Et quand un Élu voyait son corps être physiquement détruit, il renaissait quelques instants plus tard au sein de l'Arbre de Vie. Quant aux ordinaires, leur espérance de vie était tellement faible qu'il était sans grand intérêt de se pencher sur leur sort. Cependant, Caitlyn était intriguée par les différences pouvant exister entre les Élus et les autres, les simples carabes destinés à disparaître. Elle avait procédé à de longues et minutieuses observations. Et elle était formelle. Les cellules étaient strictement semblables, même observées avec les plus forts grossissements des meilleurs microscopes électroniques ou analysées jusqu'aux moindres molécules. Celles des uns survivaient éternellement, se reconstituaient à l'identique, alors que celles des autres vieillissaient et mouraient. Non moins étonnant, les descendants des Élus avaient toujours été des carabes ordinaires. Et la science n'apportait aucun éclaircissement à ce mystère. Quelqu'un, simplement, semblait avoir décidé qu'il en serait ainsi, que celui-ci serait privilégié et non celui-là.

Mais ce n'était pas tout. Avec leur système nerveux simpliste, leur circulation respiratoire élémentaire, leurs membres grêles enfermés dans de lourdes carapaces, les carabes n'étaient, disait-elle, qu'une parodie d'être vivant. Bien trop volumineux pour être viables, bien trop lourds pour se mouvoir. Bien trop simples, même, pour penser... Aucune analyse biochimique, aucune simulation mathématique ne parvenait à décrire de manière réaliste comment même ils pouvaient exister. Une énigme vivante...

Akeyliah avait réalisé à quel point Caitlyn était proche d'une certaine forme de compréhension de la réalité. Et quel danger elle représentait. Comme Kalahel, elle avait dû la changer. Pour leur bien, à tous...



Une centaine d'années s'était écoulée depuis ces incidents, et le mode de vie de ses semblables avait évolué en cette courte période bien plus que durant les millénaires qui avaient précédé. Les Élus vivaient maintenant disséminés dans les hauts plateaux, entourés de leurs neutres ou de leurs serviteurs mécaniques, et n'avaient presque plus de communications avec les ordinaires. Ceux-ci, restés dans les plaines, étaient retombés dans une forme d'ignorance proche de la barbarie, ne servant plus, à l'occasion, que d'objets sexuels pour leurs maîtres. Une servitude, subie avec résignation. Akeyliah régnait sur les Élus avec une fermeté sans pareille. Sous son autorité, sous sa conduite éclairée, leur peuple avait trouvé une stabilité qui la satisfaisait. Elle qui jadis, pour prouver que leur monde était cylindrique, avait bourlingué sur les océans dans des embarcations souvent prêtes à se disloquer, consacrait désormais une énergie sans égale à rafistoler une certaine vision de leur univers, qui prenait eau de toutes parts. Il y avait eu celui qui avait démontré à quel point l'existence de leur planète était improbable, cet autre qui s'était interrogé sur la possibilité pour un soleil de graviter autour d'un monde tel que le leur... Et elle avait dû se débarrasser de tous ceux-ci.

Mais ce type d'incident était devenu rare. Les maîtres délaissaient peu à peu les sciences, les techniques, pour se consacrer aux arts. Un seul art, en fait. Le Jeu de la Création. Celui qui venait de débuter promettait d'être spectaculaire. Au cours du dernier siècle, les ordinateurs avaient fait leur apparition en force, détrônant les autres formes d'expression, peintures, sculptures, senteurs. Et pour la première fois, toutes les œuvres proposées à l'appréciation du jury se déroulaient en réalité virtuelle.

Naturellement, Akeyliah, maîtresse des arts et des sciences, présidait ce jury, dont faisaient partie beaucoup de membres du Conseil.



La première simulation se déroulait sur une étoile protonique de moins d'un kilomètre de rayon. Les habitants avaient l'aspect de taches rondes, d'une dizaine de millimètres de diamètre, et d'un dixième de micron d'épaisseur. Leurs corps très denses, d'une masse de plusieurs millions de kilogrammes, se composaient pour l'essentiel d'atomes métalliques lourds, tassés les uns contre les autres, et les phénomènes vitaux se manifestaient par des interactions électromagnétiques complexes.

Cette espèce était-elle supposée être intelligente ? Ou consciente ? se demandait Akeyliah. Elle ne construisait pas d'artefacts. Ses représentants se contentaient de se déplacer en permanence, entrant à l'occasion en contact les uns avec les autres...

Après plusieurs minutes passées dans le rôle d'observateur invisible, Akeyliah s'introduisit à l'intérieur de l'un des corps. Des impressions bizarres l'envahirent, des sortes de picotements qui se traduisirent soudain par une excitation visuelle embrasant tout le spectre, dépassant celui-ci, même. Aux extrêmes du violet et de l'infrarouge, les visions débordaient sous forme tactile, auditive. Tous ses sens étaient sollicités. Elle réalisa que cette débauche de sensations était due au lent glissement de l'être dans cet environnement sursaturé de radiations de toutes natures, et que leur conscience était intimement liée à toutes ces interactions.

Puis son hôte s'approcha d'une autre créature. Ils se touchèrent, se recouvrirent en partie (Akeyliah ne voyait pas réellement ce qui se passait, mais elle était consciente du fait), et ce contact fit naître un flot de sensations inouïes. Pendant un instant, Akeyliah vécut dans une forme d'inconscience la fusion des deux individus, et elle ressentit l'impression étrange de devenir autre. Il lui sembla que son moi tout entier allait s'effacer dans cette curieuse dissolution de son individualité, et elle paniqua d'un seul coup. Sa réaction dut agir sur la simulation, car les perceptions s'atténuèrent, disparurent. L'être s'était figé. Akeyliah sentit sa personnalité reprendre le dessus, et elle réalisa alors qu'elle venait de vivre l'équivalent de la mort de son hôte. En était-elle responsable ? Bouger permettait, dans cet univers, d'entretenir ses processus vitaux en absorbant et rejetant l'énergie. S'immobiliser signifiait interrompre ses interactions avec son environnement, mourir...

Elle se déconnecta de la simulation avec des sentiments mêlés. Aimerait-elle vraiment retrouver ces sensations, cette curieuse forme de délire dans laquelle les sens semblaient se confondre ? Elle n'en était pas certaine, tant l'avait laissée mal à l'aise l'étrangeté du contact avec ces êtres...

Elle avait exploré les autres œuvres. L'une décrivait une planète aquatique, peuplée par une race protoplasmique tout à fait inintéressante. Des sortes de cellules géantes s'associant entre elles, par milliards, pour former des masses coopérantes au sein desquelles naissait une forme d'intelligence, qu'elle trouva bien fruste. Elle classa cette réalisation au rang des exercices de style profondément ennuyeux.

Il y avait eu aussi cet autre monde, dans lequel les concurrents avaient laissé au jury le soin de découvrir quelle était l'espèce pensante. Après avoir survolé de long en large les paysages déserts et désolés, elle avait fini par réaliser que c'était la planète elle-même qui constituait l'être attendu. Le concepteur imaginait là aussi la possibilité de l'apparition d'une conscience liée à des phénomènes électromagnétiques. L'ensemble devait être observé à l'échelle géologique. Les mouvements du magma au cours du refroidissement permettaient la matérialisation et l'évolution de réseaux magnétiques qui allaient, en se cristallisant, construire la mémoire et le support de pensée de cette sorte d'intelligence. Le tout se comportait comme un ordinateur capable de se complexifier et de s'auto-configurer. C'était intriguant, mais Akeyliah n'était pas certaine que le postulat de base ait beaucoup de sens...

Dans la quatrième simulation, d'emblée, elle se sentit mal à l'aise. Le scénario choisi lui faisait emprunter des couloirs sombres, décorés de motifs abstraits et répétitifs. Saisie par une intuition prémonitoire, elle demanda une étude mathématique de ces dessins. L'ordinateur lui signifia que l'analyse était en route, que les calculs nécessiteraient plusieurs minutes.

Puis elle croisa le premier étranger, une créature boursouflée, sans grâce, comme enveloppée d'un sac souple qui tremblotait au moindre de ses mouvements. Il avançait sur ses membres inférieurs, et sa démarche donnait une désagréable impression de déséquilibre permanent.

Un peu plus loin, un autre de ces êtres se tenait accroupi devant ce qui ressemblait à un terminal. Le clavier lui parut fort petit, couvert d'une multitude de touches minuscules sur lesquelles s'agitaient convulsivement les tentacules qui prolongeaient les membres supérieurs. Écœurée par ce spectacle, elle se déconnecta partiellement de la simulation, demanda à consulter les documents décrivant la morphologie et la physiologie de ces créatures. Chimie du carbone traditionnelle, endosquelette à base de calcium, température constante de l'organisme, circulation forcée des fluides d'oxygénation, ce qui permettait de concentrer l'ensemble des éléments du système nerveux dans une cavité située à l'intérieur de la tête. Hum, choix plutôt faible se dit-elle, cette partie du corps devenant beaucoup trop grosse et fragile selon les canons de l'esthétique.

Sans vraiment parvenir à s'accoutumer à l'apparence de ces êtres, elle en suivit quelques-uns dans leurs activités. Elle fut soudain interrompue par un message de l'ordinateur, lui proposant une première interprétation des schémas muraux, décodés selon une intégrale de Tanatheus. Elle acquiesça distraitement, et sous ses yeux apparut un motif bien connu, spirales et cercles emmêlés - la signature génétique de Lankernael, bien sûr.

Elle replongea dans la simulation avec un nouvel intérêt. Que pouvait-il bien vouloir prouver avec cette création ? Rien ne lui avait jamais semblé aussi stupide et maladroit que ces êtres difformes singeant sans grâce les activités de son peuple.

Puis, au détour d'un couloir, elle sentit l'ensemble de son système nerveux se figer, comme si elle s'était retrouvée plongée dans une eau glacée : là, l'un de ces êtres s'affairait auprès d'un cube translucide aussi haut que lui, une matière faisant irrésistiblement penser à du cristal. Tout était là, l'éclairage, la texture des murs, l'angle de vision... Il n'y avait pas à s'y tromper, cette image était une copie conforme de celle qui la hantait depuis tant de nuits. Au bord de l'évanouissement, elle coupa la connexion.

Comment avait-il eu accès à cette information ? Des documents, laissés par Kalahel, qu'elle n'aurait pas fait disparaître ? Et combien d'autres personnes savaient-elles ? Elle s'accorda un moment de réflexion, puis demanda à être mise en communication avec Lankernael. Autant régler le problème aussi vite que possible. Si nécessaire, de manière définitive.

Lankernael était dans sa demeure, avec les trois autres membres de son équipe, tous des éternels de la seconde génération, certains très jeunes.

« Nous avons à parler. Que signifient ces insanités ?

— À quoi fais-tu allusion, ô Navigatrice ?

— Ces monstruosités roses... Ce cube... »

Il ne répondit pas tout de suite, ébauchant sans l'achever un geste complexe, représentant l'embarras, le doute et l'inquiétude.

« Peux-tu te rendre chez moi, ô Navigatrice ? Mes amis et moi-même avons, je crois, des révélations fondamentales à te faire...

— En personne ?

— Oui, si tu y consens. Tout n'est pas bon à dire sur un réseau, dont beaucoup mettent en doute la confidentialité »

Elle avait déjà entendu cet argument. L'on murmurait que certains membres du conseil ne se privaient pas de faire intercepter les conversations des autres personnalités. Voire les siennes. Et il se pouvait que la petite bande ait des révélations gênantes pour elle. Il y aurait peut-être des mesures d'exception à prendre. Elle hésita, puis se dit qu'en cas d'incident, il était préférable qu'on les retrouve ailleurs que chez elle.

« J'arrive. »

Le mobile piloté par l'un de ses neutres parvint en quelques minutes au pied même de la résidence de Lankernael. Une liane mécanique la hissa jusqu'à la chambre d'accueil, et un neutre stylé la conduisit à la salle de réception.

Lankernael la laissa s'installer sur la couche de réception, lui-même et les autres prenant place dans les sièges d'habitude réservés aux visiteurs. Ils attendirent qu'elle prenne la parole, marque de respect qu'elle apprécia.

« Je vous écoute, dit-elle enfin.

-Ta réaction devant notre travail nous laisse supposer que tu connais déjà une partie de ce que nous avons à te dire. Mes amis et moi-même, en reprenant les études ébauchées jadis par Kalahel, sommes arrivés à une conjecture assez plausible concernant la nature profonde de notre univers.

— Oui, comme beaucoup d'autres, j'ai entendu parler de ses théories, assez fumeuses, d'ailleurs.

— Il y a bien plus que de simples théories, et je pense que tu le sais pertinemment.

— Quelle est la signification de la présence de ces êtres, autour du cube ? »

Et au moment même où elle posait la question, elle comprenait la source de son malaise. Lankernael avait matérialisé les constructeurs de la machine, ceux qui détenaient le pouvoir de vie ou de mort sur toutes les entités électroniques abritées par l'ordinateur.

« Nous les nommons les concepteurs.

— Mais pourquoi les représenter ainsi ?

— Nous avons des raisons de penser que la forme véritable de nos ancêtres était très lointaine de celle que nous revêtons aujourd'hui... »

Akeyliah resta un moment silencieuse.

« Je ne suis pas sûre que cette réflexion apporte grand-chose de neuf. J'ai déjà entendu ce genre de discours. Mais, même dans l'hypothèse hautement improbable où nous ne serions que des simulations, je pense qu'il faudrait considérer notre forme actuelle comme une représentation symbolique, certainement peu différente de notre apparence réelle...

— Il n'en est rien. Mais si tu le permets, je vais t'exposer notre point de vue — ou plus exactement, ce que nous avons pu reconstituer, de manière objective, de l'histoire de ces êtres... »

Il se déplaça légèrement sur son siège.

« Imagine... Une espèce. Des êtres dotés de l'intelligence. Ils sont nés sur une petite planète d'un soleil perdu au bord de la galaxie. Ou au cœur de celle-ci, peu importe. Ils ont résolu leurs problèmes de survie, ils ont fait la paix avec eux-mêmes. Et les autres mondes les attendent... Mais comment les rejoindre ? L'espace est immense et les soleils sont bien isolés, à des distances presque infinies les uns des autres. Alors, ils construisent des vaisseaux gigantesques qui les conduiront lentement au travers de l'univers.

— Dans quel but ?

— Essaimer, découvrir... Mais le voyage est trop long, les êtres organiques trop fragiles, trop sensibles au temps, aux radiations. Alors ils ont emmagasiné le génome complet des pionniers. Les navires emmèneront leurs doubles, des simulations sur ordinateur de leurs personnalités.

— Pourquoi ne pas envoyer des systèmes purement automatiques ?

— La curiosité. Ils veulent voir par eux-mêmes, ou en tout cas par l'intermédiaire de leurs doubles électroniques.

-Tout ceci me semble purement spéculatif. Qu'est-ce qui te fait penser que nous sommes à bord d'un tel vaisseau ?

— Nous avons accès à des caméras situées dans différents emplacements, qui nous fournissent des images de l'intérieur et de l'extérieur du monde dans lequel nous nous trouvons, un astéroïde aménagé en vaisseau spatial. Certains éléments de cet ordinateur servent à commander des machines bien spéciales, des réacteurs... Et nous avons exploré une partie des archives accessibles. Il existe des programmes de navigation, des consignes concernant l'approche d'étoiles, quelque chose qui semble être un plan de vol.

— Mais comment se fait-il que la vérité ne nous apparaisse que maintenant ? Pourquoi personne n'était-il au courant ? Que s'est-il passé ?

— Un accident. Il faudrait une étude approfondie pour en savoir plus. Nous penchons pour une micro-collision avec une minuscule poussière animée d'une grande vélocité. Peut-être un simple rayon cosmique à très haute énergie, un proton se déplaçant à une vitesse très voisine de celle de la lumière. Bref, une partie de l'ordinateur ou de sa mémoire a été détruite. Elle a dû être assez vite reconstruite par les mécanismes d'entretien décentralisés, mais une perte irrémédiable avait eu lieu : l'ensemble des souvenirs, individuels et collectifs des entités simulées. Tout au plus restait-il peut-être des données actives dans les divers caches de la machine. Les réparations achevées, celle-ci, parce qu'aucune autre consigne ne se présentait, a poursuivi éternellement le travail en cours : la simulation d'un monde imaginaire, qui n'avait rien de réaliste.

— Pourquoi auraient-ils fait ça ? Je veux dire, cette simulation ?

— L'ennui, le désœuvrement. Vivre dans un monde fantasmatique, une occupation collective destinée à faire passer les millénaires...

— Le Jeu de la Création !

— Oui, nous y avons pensé. Notre scénario fait irrésistiblement penser à cette sorte de besoin, ancré dans nos gènes. Peut-être sommes-nous prisonniers d'un univers similaire à ceux que nous imaginons nous-mêmes. Peut- être s'agit-il d'un entraînement...

— C'est-à-dire ?

— Vivre dans le corps d'êtres fondamentalement différents de soi est une manière d'apprendre à connaître les autres, à accepter leur altérité... À être prêt à rencontrer d'autres civilisations et à les comprendre...

— Mais, les Élus, les ordinaires ?

— Les Élus, comme tu dis, sont les incarnations de nos voyageurs. Beaucoup sont simplement présents, sous une forme inactive, dans les mémoires de la machine. D'autres avaient laissé pour consigne d'être activés périodiquement. Nous les nommons les immortels de la seconde génération... Quant aux ordinaires, ce sont de simples éléments animés du décor... »

Elle restait silencieuse.

« Il nous faut explorer cet univers. Nous savons maintenant commander à certaines fonctions du vaisseau. Regarde. »

L'Image, la fameuse, venait de se matérialiser sous leurs yeux.

« Oui, je connais depuis longtemps.

— Attends de voir. Il faut plusieurs secondes. »

Il se tut. Tous regardaient.

Elle prit soudain conscience que le cube se déplaçait avec lenteur. Non, les murs bougeaient aussi. Toute la scène était en mouvement.

« C'est un système de surveillance. Ce que nous voyons se déroule en temps réel. Après des millions de jours écoulés, les mécanismes sont encore opérationnels. »

Elle était fascinée. Le cube était maintenant presque sorti du champ de vision, et l'image dévoilait le prolongement de la pièce. Sur le sol, une machine à l'apparence primitive, reposant sur plusieurs roues, avec des bras articulés.

« Certainement un manipulateur, ou un robot. Nous ne sommes pas encore parvenus à le commander. Nous procédons avec énormément de prudence dans nos expérimentations.

— Kalahel pensait que ce cube était l'ordinateur dans lequel nous étions simulés.

— C'est possible. Ou peut-être est-ce un autre mécanisme sans aucun rapport. Il se peut que Kalahel ait été en train de travailler sur cet objet au moment de ce fameux incident. Ceci expliquerait l'image restée dans sa mémoire, qui est finalement à l'origine de toutes nos découvertes... »

Les pièces du puzzle se mettaient peu à peu en place dans son esprit.

« Mais ces êtres difformes, représentés dans votre simulation, insista-t-elle encore.

— Bien évidemment, la nef spatiale est déserte. Nous avons juste voulu frapper l'imagination du spectateur. Mais notre reconstitution de cette espèce s'appuie sur des données extrêmement précises retrouvées dans les mémoires de la machine. Il est hors de doute que ces êtres sont bien les concepteurs de l'ordinateur, du vaisseau tout entier, et que nous sommes leurs incarnations électroniques... Même toi... »

Ces dernières minutes avaient vu des révélations prodigieuses. Et pourtant, tout ceci la laissait assez indifférente. Le problème de l'avenir immédiat lui semblait se poser avec beaucoup plus d'acuité.

« Je vois... dit-elle enfin. Et que va-t-il se passer maintenant ? » Elle ressentait une vague menace.

« Ceci nous amène au problème posé par ton cas... »

Quoi ? Ils étaient autour d'elle, accusateurs. C'était intolérable.

« Des incidents curieux sont arrivés à certains immortels. Nous savons maintenant que l'ensemble des paramètres décrivant leur comportement, leur identité, ont été détruits, sans espoir de reconstitution. Nous pensons qu'il ne s'agit pas d'accidents, mais qu'il y a eu volonté délibérée de leur nuire. Et les personnes capables de s'être livrées à cette opération ne sont pas légion... »

Que devait-elle faire ? Elle était tellement lasse. À quoi bon tous ces efforts, jour après jour, siècle après siècle... Mais d'un autre côté... Reconnaître, accepter la situation était perdre le contrôle, l'autorité, la suprématie. Perdre la face ? Autant disparaître... Ou alors... Les modifier... Tous.

Elle savait faire ça. Depuis que Kalahel lui avait enseigné la formule de transformation, celle qui permettait au feu de prendre spontanément dans le bout de bois, à la pierre de devenir une source... Et à un carabe de n'être plus qu'un corps animé, un animal stupide dans lequel ne subsistait plus le moindre esprit. Elle entreprit de les changer. Et elle découvrit que sa commande était inopérante. Elle répéta l'opération à deux reprises, sans résultat.

Son interlocuteur eut un geste exprimant à la fois le regret et l'ironie.

« Inutile de tenter ceci, ô Navigatrice. Nous sommes assez avancés dans la compréhension de notre univers pour savoir nous protéger contre ce genre d'action. Une petite modification dans les programmes du grand ordinateur, et ta commande ne sert plus à rien. Ne servira plus jamais. »

Elle se sentit perdre pied. Tant d'irrespect, tant de désinvolture... Cette rébellion ouverte.

Elle voulut se lever, et réalisa soudain qu'elle n'avait plus le contrôle de ses membres. Rien de magique cependant. La couche à induction sur laquelle elle reposait venait d'être mise en service, et les impulsions qu'elle lui transmettait paralysaient l'ensemble de ses nerfs moteurs.

Elle était prisonnière. Qu'allait-il se passer ? Ils ne pouvaient rien lui faire. Elle était la Navigatrice. Le carabe le plus important de l'univers. Ils n'avaient pas le droit...

« Navigatrice, nous avions déjà statué sur ton sort. Par ton incompréhension des réalités, par tes agissements, par les destructions dont tu t'es rendue coupable, par les meurtres, aussi, dont tu es responsable, tu as fait que tu n'étais pas digne du poste que tu occupais, que ton existence était un obstacle à la poursuite de notre grande mission. Mais surtout tu viens à nouveau, par cette tentative, de prouver que tu étais incapable de changer ton comportement, que tu étais inapte à toute réhabilitation. Nous te déclarons donc coupable et te condamnons à disparaître. »

Il s'était levé de sa couche, et tous le regardaient. Certainement, dans son esprit, des formules mystérieuses et terrifiantes étaient à l'œuvre. Akeyliah sentit la panique la plus totale l'envahir. Dans un instant, toute conscience s'évanouirait en elle, elle basculerait dans le néant...

« Stase ! » ordonna-t-elle. Les symboles autrefois écrits par Kalahel flamboyaient dans son esprit, aussi précis que si l'ardoise de jadis était encore sous ses yeux.

L'univers se figea. L'image de l'autre s'immobilisa dans une posture curieuse, deux pinces seules affleurant le sol, ce qui donnait une bizarre sensation de déséquilibre. La Navigatrice expulsa bruyamment l'air par ses multiples orifices respiratoires. La quasi-totalité des ressources informatiques du vaisseau était maintenant consacrée à faire progresser son processus vital, qui se déroulait plusieurs milliers de fois plus rapidement qu'à l'ordinaire.

Elle se trouvait une nouvelle fois au pied du mur. Agir ou se laisser dépasser. Elle avait revécu tant et tant de fois ce dilemme, durant ses heures de doute, ses périodes d'inconscience. Elle se voyait maintenant plongée dans un cauchemar tellement semblable à sa dernière entrevue avec Kalahel... Elle n'avait pas voulu cette première fois, seul l'instinct de conservation avait parlé en elle. Mais il lui était impossible d'abandonner la partie. Tout pouvait encore recommencer. Il fallait effacer tout ça. Ce n'est pas bon.

Elle joua avec l'idée.

Modifier l'univers tout entier...

Retrouver l'innocence perdue, alors que tous habitaient le Grand Arbre, que les proies venaient flâner en abondance autour d'eux, et que le Jeu de la Création se limitait à concevoir des animaux fantastiques et les dessiner sur le sable...

Renoncer au progrès.

La maîtrise de la technologie leur avait-elle tant apporté ? Certes, les mondes virtuels leur permettaient d'imaginer d'autres cieux... Comme la planète aux fleurs pourpres, sa vision personnelle, sauvage et finalement idéalisée de leur monde d'antan. Mais toute cette fantaisie, cette imagination déployée en pure perte, n'était-ce pas dangereux à long terme ?

Il lui fallait modifier les règles du jeu. Elle ne savait pas commander à l'ordinateur ? Elle apprendrait. Elle ne pouvait pas faire autrement. Elle avait du temps maintenant, beaucoup de temps rien qu'à elle. Elle allait recréer l'univers d'autrefois, meilleur que celui-ci, meilleur que jadis, même.

Et à la réflexion, dans son monde, son monde futur, il n'y aurait plus de Jeu de la Création...

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