L'INSTANT D'ÉTERNITÉ
Voilà, c'était fait. Éric avait le cœur qui battait la chamade. Fermant les yeux, il se força à respirer profondément à trois reprises. Faites que Carolyn ne se doute de rien, pensa-t-il, sans bien savoir à qui il s'adressait.
Il restait immobile, le coude relevé, le poignet frôlant l'oreille, et il lui semblait étrange de ne ressentir aucune sensation précise, de perdre même, d'instant en instant, le sens du toucher. Comme pour s'assurer de la réalité du contact, il appuya un peu plus le petit ovoïde de métal à l'arrière de son cou, dans le creux situé à la base de la nuque, entre les tendons. Mais l'appareil s'était réchauffé au contact de la peau, et la sensation de froid qui l'avait surpris l'instant d'avant avait disparu.
L'objet, lourd et tiède dans la main, avait la forme d'un ovoïde aplati, et devait mesurer trois à quatre centimètres de long. Éric le manipula quelques instants. Sur l'une des faces, un sillon de deux millimètres de profondeur sur quatre de large donnait accès à un minuscule interrupteur. L'ongle du pouce ne l'accrochait même pas, et il lui avait fallu utiliser celui du petit doigt pour l'actionner. Éric le retourna. Nulle aspérité visible sur la surface chromée, qui lui renvoyait l'image de son visage déformé, grotesque, comme lorsqu'il se regardait jadis dans les boules d'un sapin de Noël. Il le fit osciller, de haut en bas et de droite à gauche, capturant le reflet des lampes de la salle de bain, passant le doigt sur les courbes lisses, ne décelant aucun changement.
Aurait-il dû être différent, plus léger ? Il ouvrit la penderie, enveloppa l'objet d'un mouchoir en papier, le glissa dans l'une des poches de son sac à dos. C'était fait, se dit-il à nouveau. Aucune raison de mettre en doute quoi que ce soit.
Il éteignit en sortant, hésita, se disant qu'il aurait dû tirer la chasse d'eau pour justifier son long séjour dans la salle de bain, s'approcha de la fenêtre et entrebâilla l'un des rideaux.
Des traces de brume marbraient le ciel gris-bleu, et la forêt semblait exhaler une vapeur humide qui brouillait les détails lointains. Une superbe journée se préparait.
« Non, n'ouvre pas...
— Tu es réveillée ? Veux-tu que je demande le petit déjeuner ?
— Pas tout de suite.
— Comment te sens-tu ?
— Ça va... »
Poser, ou ne pas poser la question ? Insister, ou non ? Il s'approcha du lit, se pencha, effleura d'un baiser la bouche qui se tendait. Un bras nu s'échappa des draps de soie, une main effleura son visage, se referma sur son cou, le fit basculer.
« Hé ! s'écria-t-il, faussement indigné, mais que faites- vous, mademoiselle ? »
Elle l'attira contre lui.
« Encore un peu de thé ?
— Non, merci. »
Il se resservit en café. Le goût âcre dans la bouche lui fit soudain repenser à l'objet. Vite, il détourna ses pensées, regarda Carolyn. Pourvu qu'elle tienne le coup, qu'elle n'ait pas de crise...
Ils s'habillèrent en silence. Carolyn semblait préoccupée — ou peut-être, se dit Éric, projetait-il simplement sur elle son anxiété.
Elle lui jeta un regard interrogateur en le voyant placer quelques vêtements dans son petit sac à dos.
« Oui, excursion. Environ deux heures de marche. Tu te sens de les faire ?
— Je vais essayer. » Elle sourit. « Tu me porteras bien, s'il le faut ?
— Pas question ! »
Mais tout en lui démentait ses paroles. Il aurait tout fait pour elle, et elle le savait bien.
Pendant que la jeune femme terminait de se préparer, ajustant son pull trop court, parachevant sa coiffure d'un coup de brosse, Éric se plongea dans la contemplation d'un petit tableau digital suspendu au mur, seule concession du décorateur à la modernité, une œuvre abstraite aux tonalités en perpétuel mouvement. On prétendait que tous ces gadgets électroniques étaient des nids à virus informatiques, mais, en dépit des discours volontiers alarmistes tenus par les sociétés de sécurité, il fallait bien reconnaître qu'il n'y avait pas eu d'alerte sérieuse depuis des années.
Éric et Carolyn s'étaient rencontrés sur le tournage d'un téléfilm. Tournage était d'ailleurs un bien grand mot. Pendant une heure, sous l'œil morne des caméras, Éric avait dirigé la jeune femme, et celle-ci s'était pliée de bonne grâce à ses consignes, aussi anodines les unes que les autres : se lever, s'asseoir, s'étendre sur le sol, marcher, courir, parler, sourire, enfiler une veste, croquer un bonbon... C'était son travail, pompeusement nommé « direction d'acteurs ». Il lui arrivait parfois d'aller filmer des décors ou des objets, lorsque, pour une raison ou une autre, les images disponibles dans l'une des multiples banques de données professionnelles ne convenaient pas. Il recevait une liste de lieux, de thèmes, de circonstances.
Un coucher de soleil, la Tour Eiffel à minuit, un pont, un escalier en colimaçon, un vieux vélo au fond d'une cour... Il était rare qu'il voie les films que l'on tirait de ses séquences, ou du moins qu'il reconnaisse celles-ci. Lui se contentait d'aller pêcher des images, c'était un peu comme faire son marché. Mais il y avait toujours une demande pour des visages nouveaux, des personnages différents, et d'ailleurs il préférait travailler avec les acteurs (le terme était resté, malgré la réduction drastique de leur importance — modèle eût mieux convenu). Il s'agissait d'effectuer un certain nombre de prises de vues, afin de disposer d'une panoplie complète d'expressions et de gestes types. Les ordinateurs utilisaient ensuite ces images, les transformaient, les animaient pour faire vivre aux acteurs virtuels, dans des décors virtuels, les aventures que les scénaristes avaient imaginées... La jeune fille s'était ainsi retrouvée princesse au Moyen Âge, détective de charme dans une série en six épisodes, et héroïne d'un jeu d'action vidéo. Mais tout ceci ne concernait déjà plus Éric ni Carolyn.
À la fin du pensum. Éric avait proposé à la jeune femme d'aller prendre un café (« Hum... Un thé, alors. ») en face du studio. Une longue discussion s'était engagée, s'était prolongée toute l'après-midi, au terme de laquelle ils avaient fini par s'avouer un coup de foudre réciproque.
Cette évocation de leur rencontre déclenchait à chaque fois en lui une émotion intense, le souvenir d'un instant de bonheur parfait, comme il en avait tant connu avec Carolyn. Et en même temps, il revoyait celle-ci, quelques jours plus tard, accroupie dans leur chambre, suffocante. Revenaient à sa mémoire les semaines d'angoisse qui avaient suivi, jusqu'à ce jour où le docteur Hazelmann leur avait appris, à petites touches, la vérité. Les recherches dans les bases de données avaient relié les symptômes de Carolyn à ceux de quelques centaines de personnes dans le monde, et permis d'aboutir à un diagnostic précis et sans appel, que l'analyse génétique n'avait pu que confirmer. La jeune femme était atteinte d'une maladie extrêmement rare, l'asthénie de Bird-Hublay. Liée à une double anomalie des chromosomes 3 et 9, cette affection touchait moins d'un individu sur dix millions. Elle provoquait, dans le cerveau, des chutes occasionnelles et brutales du taux d'une protéine complexe, un neurotransmetteur dont Éric avait oublié le nom, et se traduisait, dans un premier stade, par une fatigue brutale, des troubles respiratoires soudains, une quasi-asphyxie. Il fallait être présent, continuellement prêt à intervenir avec la petite bouteille d'oxygène... Avec l'évolution de la maladie, les crises deviendraient plus fortes, plus fréquentes, aboutissant à une paralysie complète, dont l'issue était bien souvent fatale.
Mais pour l'heure. Éric et Carolyn voulaient conserver l'espoir d'un progrès soudain de la médecine, d'un traitement à long terme en attendant un remède miracle. Le docteur Hazelmann se montrait très optimiste, et leur affirmait que les réactions de Carolyn aux soins commencés trois mois auparavant étaient d'excellent augure. Et puis, l'avant-veille de leur départ pour ce week-end en Autriche, Éric avait reçu ce message du médecin :
« J'ai des nouvelles du site B. Ils expérimentent sur trois patients demain, avec une nouvelle souche d'un virus de la grippe génétiquement modifié. Résultats dans quelques jours. Ils sont très optimistes, mais il vaut mieux rester prudent. Croisons les doigts. Je vous laisse juge d'en discuter ou non avec Carolyn — peut-être vaut-il mieux attendre, elle a eu de telles déconvenues... »
Avant de quitter leur chambre, Éric jeta un coup d'œil à son communicateur. Pas de message nouveau, aucun d'important, en tout cas, lui assurait le logiciel de filtrage, qui se contenta de signaler que quelques virus avaient été interceptés. Il glissa l'appareil dans le sac, déjà chargé de la bouteille d'oxygène et de vêtements. Mais il ne pouvait se permettre de ne pas disposer d'un moyen d'appeler au secours en cas d'urgence.
Ils sortirent. Levant les yeux, Éric nota deux petits nuages gris dans le ciel, comme si le temps s'apprêtait à tourner à l'orage. Non, pas maintenant, pensa-t-il. Il avait payé si cher pour que cette journée soit parfaite. Et tout avait été si bien organisé, parfait jusqu'à présent. Il lui semblait que seul ce mot pouvait venir à son esprit. La suite qu'il avait louée était parfaite. Tout comme l'hôtel lui- même, « Hôtel du Lac », en français dans le texte, un établissement respectable qui s'enorgueillissait de près d'un siècle et demi d'un luxe et d'un calme que les guerres successives ne semblaient pas avoir troublés. Des chambres immenses et lumineuses, moulures aux plafonds et lourdes tentures, et des serviteurs en livrée dans tous les couloirs.
Ils descendirent jusqu'au village, qu'ils visitèrent en une petite heure : quelques boutiques de souvenirs proposaient l'attirail touristique habituel, alcool et artisanat local, et un minuscule musée abritait un bric-à-brac accueillant, allant de quelques obscurs tableaux allemands et autrichiens à un squelette complet de mammouth, dont la chair, précisait la notice, était encore comestible lorsque l'animal avait été trouvé dans un glacier au siècle précédent. Lorsqu'ils eurent épuisé les menus plaisirs de ces découvertes, ils mangèrent au restaurant que le chasseur de l'hôtel leur avait recommandé.
« Tu ne m'as toujours pas expliqué la raison d'être de ce week-end », fit soudain Carolyn, alors que le regard d'Éric se perdait, au-delà de la grande baie vitrée, sur les sommets enneigés des montagnes proches. « Je devinais bien, à tes airs mystérieux, que tu préparais quelque chose, mais là, je ne suis pas sûre de tout comprendre... Et cet hôtel... Somptueux. C'est curieux, je n'avais jamais eu l'impression que ce genre de cadre puisse te plaire. Est-ce que tu fêtes un anniversaire, que j'aurais oublié, ou es-tu juste en train de faire un repérage pour les décors d'un film ? »
Un instant, Éric se sentit perdu. Se doute-t-elle que je tourne effectivement un film ? Puis, confuses, les explications préparées à l'avance revinrent à sa mémoire.
« Un vieux rêve. J'étais venu ici, il y a bien longtemps, avec mes parents. Nous passions des vacances à Tannheim, un peu plus bas dans la vallée, mais nous étions montés ici un après-midi. Il me reste peu d'images précises de ce séjour d'autrefois, et j'imagine que tout semble plus grand, plus merveilleux quand on est enfant ; mais cet hôtel, que je n'avais vu que de l'extérieur, m'avait fortement impressionné. Je me souviens avoir pensé plus d'une fois que lorsque je serais grand, je viendrais à mon tour ici, avec celle que j'aimerai. Et depuis que je te connais, je me disais... Enfin... » Il ne savait plus comment terminer. « C'est affreusement romantique, n'est-ce pas ? »
Carolyn ne répondit pas, mais lui serra plus fort la main.
Puis un petit tortillard, réplique des trains à vapeur de jadis, leur permit de monter, à travers les bois, jusqu'à une minuscule station de ski, trois boutiques et cinq chalets, où il n'y avait guère foule. De fait, la neige avait déserté depuis des semaines les pentes accessibles, et il était encore bien trop tôt pour le tourisme d'été. Alors qu'ils descendaient du wagon. Éric remarqua un individu très étrange. Vêtu d'une combinaison d'un vert fluorescent éclatant, il regardait fixement les quelques voyageurs qui défilaient sur le quai. N'était-il pas déjà au restaurant, assis, seul, à l'une des tables de la véranda ? se demanda-t-il. En passant près de lui. Éric réalisa qu'il s'agissait plutôt d'un mannequin, ou d'une projection holographique. Peut-être un personnage d'un feelie à sortir, ou une opération publicitaire quelconque, qu'il trouva tout à fait déplacée à cet endroit. Personne, parmi les rares passants, ne semblait d'ailleurs y prêter la moindre attention.
Ils se mirent en route, suivant les chemins balisés. Éric avait choisi l'un des itinéraires les plus courts et les plus faciles décrits dans le guide, offrant, d'après celui-ci, une vue qualifiée de superbe sur le lac qui contribuait à la renommée de la petite station, et permettant, à mi-parcours, une halte dans une « sympathique » petite auberge perdue dans les bois.
Cette promenade en forêt, de l'après-midi, fut une autre heureuse surprise. Le chemin était large, facile. Il n'y avait personne d'autre, et le début de la marche fut une longue flânerie. Puis Éric remarqua que le ciel s'assombrissait. Il avait d'abord pensé qu'ils avaient pénétré dans une partie plus dense de la forêt, que les faîtes des arbres se rejoignaient pour former cette voûte sombre qui les enténébrait. Mais les nuages gris, encore clairsemés un quart d'heure plus tôt, s'étaient soudain accumulés. Quand la pluie les surprit, il ressentit une absurde contrariété. Pourquoi les éléments se permettaient-ils de troubler ainsi une journée qui se devait d'être parfaite ? Le bruit des lourdes gouttes s'écrasant sur les feuilles mortes avait un instant suspendu les pépiements des oiseaux et autres bruits de la forêt. Puis un véritable déluge s'abattit sur eux. Ils se réfugièrent au pied de l'un des immenses sapins qui bordaient le chemin. Éric sortit les minces imperméables, qu'il avait eu la prévoyance de glisser au dernier moment dans son sac, mais la pluie semblait avoir redoublé de violence, et ils eurent bientôt les jambes trempées.
« Allons à l'auberge, décida-t-il enfin après avoir à nouveau consulté son plan, nous n'en sommes qu'à deux ou trois cents mètres. »
Ils coururent comme des fous sur le chemin raviné que la pluie transformait presque en torrent, arrivèrent bientôt devant une imposante bâtisse de pierre et de bois, et après s'être heurtés à deux portes verrouillées, pénétrèrent enfin dans un hall glacial et désert.
Un homme survint, qui parut fort surpris de leur présence.
« Je suis désolé, leur dit-il avec un fort accent suisse allemand, l'auberge est fermée. De plus, notre groupe électrogène est en panne. Nous n'avons ni lumière ni chauffage...
— Pouvons-nous au moins rester à l'abri un moment, le temps que l'orage s'éloigne ?
— Oui bien sûr. Mais vous êtes trempés. Attendez... »
L'homme revint deux minutes plus tard, avec de grosses couvertures de laine qu'il installa sur leurs épaules.
« Je ne peux pas vous laisser repartir comme ça, vous attraperiez la mort. Ma femme vous fait un feu dans une chambre. Vous pourrez au moins vous réchauffer un peu et boire un bon thé chaud.
— Nous ne voulons pas vous imposer un surcroît de travail, commença Éric, surtout dans ces conditions... »
L'homme eut un sourire chaleureux.
« Ne vous en faites pas, nous ne sommes quand même pas pris au dépourvu ! »
Il s'éloigna à nouveau.
Le hall débouchait sur une grande salle de réception. Au fond de celle-ci, assis sur une chaise, parfaitement incongru dans ce décor, se trouvait un individu vêtu d'une combinaison orange fluorescent. Éric pensa aussitôt à celui qu'il avait vu à la gare, s'approcha. Même allure, même immobilité. Un visage lisse et neutre, absolument inexpressif, une matérialisation parfaite des héros de synthèse du début du siècle. Une exposition d'art moderne, ce devait être ça, un artiste qui avait déposé quelques-unes de ses œuvres en différents endroits de la station.
« Si vous voulez bien me suivre... »
L'aubergiste était de retour. Éric hésita à le questionner sur la sculpture, mais l'autre continuait déjà :
« Comme je vous le disais, notre chauffage central ne fonctionne pas, mais nous avons heureusement quelques chambres avec d'authentiques cheminées tout à fait fonctionnelles. Et nous ne manquons pas de bois par ici...
— Nous sommes vraiment confus... »
Assis sur la peau d'ours, les jambes repliées, Carolyn blottie contre lui, Éric regardait d'un air rêveur les braises qui rougeoyaient dans la cheminée. Il venait de remettre quelques bûches, et dans trois ou quatre minutes, les flammes s'élanceraient à nouveau, la chaleur les forcerait à reculer de quelques pas.
Il était près de huit heures du soir, mais le jour déclinant permettait encore de deviner la valse folle des flocons de neige qui avaient succédé à la giboulée de l'après-midi. Il n'était plus guère envisageable de retourner à l'hôtel, et Éric avait fait prévenir qu'ils passeraient la nuit à l'auberge. Il avait conscience de vivre un moment merveilleux, comme ceux qu'il avait rêvé d'immortaliser. Pourtant, l'angoisse qui le tenaillait persistait. Pendant des mois, il avait agité les pensées les plus désespérées dans son esprit. Il y avait eu la vie avant Carolyn, puis la vie avec elle, incomparablement autre. Et maintenant, son histoire avec Carolyn, qui avait commencé comme un conte de fées, tournait au cauchemar. Il devait imaginer l'inimaginable, la vie sans elle, non pas dans un futur lointain, irréel et abstrait, mais dans un avenir proche ; malgré l'optimisme un peu forcé du docteur Hazelmann, il était clair que le délai se comptait en mois, ou même en semaines. Et le temps passait inexorablement, lui échappait, minute après minute, comme une poignée de sable dans une main entrouverte. Un sentiment d'urgence avait grandi en lui. Il avait commencé un journal, passé une courte période à faire des vidéos et des hologrammes en 3D, fort réussis, de son actrice préférée.
« Arrête, avait-elle fini par lui dire, j'ai l'impression de vivre avec une meute de journalistes. »
Quelques jours plus tard, elle s'était fâchée pour de bon. Il avait alors ostensiblement rangé son matériel. Pourtant, l'impérieuse nécessité de conserver une trace des instants qu'il vivait avec elle ne l'avait pas quitté. En fait, il avait déjà une autre idée pour éterniser son amour.
L'année précédente, il avait été contacté pour le tournage d'un feelie qui, en fin de compte, ne s'était pas fait. La technologie était nouvelle, pas encore au point selon ses détracteurs, et il ne s'y était guère intéressé jusqu'alors. Mais, en bon technicien, il s'était renseigné à cette occasion, avait lu une dizaine d'articles sur le Net. Il était même allé dans l'une des agences MemorizTM, et pour quatre-vingt-quinze euros, remboursables à la commande, avait eu droit à dix minutes de démonstration.
« C'est la première fois dans l'histoire de l'humanité, expliquait le technicien enthousiaste, qu'une technologie se répand aussi vite. On commercialise des feelies professionnels en quantité, malgré leur coût encore élevé, et l'on prévoit que les ventes vont au moins doubler ou tripler dans l'année à venir. Mais, fait nouveau, les amateurs, des gens comme vous et moi, en tournent de plus en plus, et croyez-moi, l'investissement en vaut la chandelle. Vous connaissez le principe, je suppose ?
— Pas trop...
-Vous en avez déjà vécu, en tout cas ?
— À dire vrai, non... » avait répondu Éric, un peu troublé à l'idée de « vivre » ainsi une expérience de synthèse, même si tel était le terme consacré.
« Écoutez, une petite démonstration vaut mieux qu'un long discours. Vous allez voir. »
Assis sous l'immense casque à induction, il avait écouté les consignes de son interlocuteur, suivi avec attention ses explications.
« Je suis en train d'effectuer une cartographie sommaire de votre encéphale — rassurez-vous, c'est absolument sans danger. Simplement, tous les individus sont différents, et il s'agit de repérer la position précise des zones qui vont devoir être stimulées au cours de la démonstration... »
Puis, toujours installé sous le casque, il avait bu cette tasse de café non sucré, prenant garde à toutes les sensations qu'il ressentait, l'amertume du liquide, la brûlure qui engourdissait et irritait la langue, le palais, la forme inhabituelle de la soucoupe de porcelaine dans sa main gauche. Il avait savouré encore un instant cet arrière-goût, qui lui emplissait la bouche.
« C'est bon », dit-il.
Suivant les directives du technicien, Éric s'était ensuite installé dans l'autre appareil, étendu sur la mousse mince et froide de l'étroite couchette. Ses mains, plaquées contre les jambes, touchaient le métal nu du rebord.
Le technicien lui adressa un sourire, auquel il répondit, contracté, d'un simple hochement de la tête.
Il but avec attention sa tasse de café amer et brûlant, notant chaque geste, chaque détail, cette anse malcommode, minuscule, pincée entre le pouce et l'index de la main droite. De quoi allait-il se souvenir, se demanda-t-il, et pendant combien de temps ? « C'est bon », dit-il. Il y eut cette sensation soudaine de déséquilibre ; l'instant d'avant il était assis, le coude reposant sur le bureau, les jambes repliées sous la chaise ; il se retrouvait d'un coup étendu, dans une semi-obscurité. La tasse avait disparu, et le dos de sa main droite était plaqué contre une paroi lisse et froide. Il jura.
Bon sang, j'y étais.
Il se redressa, étourdi non pas physiquement, mais par la perspective vertigineuse des implications de ce qu'il venait de vivre, de revivre, de l'idée de ce bref instant soudain immortalisé. Et déjà, les images sombraient dans le passé. Comment comparer les deux souvenirs ? Il ne lui restait que l'impression d'avoir vécu à nouveau la même scène. La sensation fugitive que tout s'était déroulé à l'identique. Cette expérience l'avait laissé bouleversé, frustré. Et convaincu.
Puis le technicien lui avait expliqué le fonctionnement de l'enregistreur cérébral.
« À la base, il y a bien sûr tout ce qui provient des organes des sens. Mais le procédé repose sur le fait que l'on enregistre l'activité cérébrale, plutôt que les stimuli eux-mêmes, ceci pour deux raisons. D'abord, parce que nos cinq sens nous permettent de percevoir une quantité phénoménale d'informations, et que celles-ci sont filtrées de manière inconsciente par le cerveau, qui ne conserve en fait qu'un millionième de ce qu'il reçoit. Nous appelons ceci le filtrage de la perception. Ensuite, parce que ces stimuli sont à nouveaux traités par le cerveau, et déclenchent, au travers de nouveaux filtres, des réactions de plus haut niveau. C'est le processus d'élaboration de la conscience, ce qui active la mémoire immédiate, et, par un autre mécanisme encore, la mémoire à long terme. Ce sont ces deux processus qui vont être monitorés par notre système. »
Sur un livre électronique souple, affichant un cerveau assez schématique, le technicien montrait diverses zones qui s'illuminaient tour à tour.
« Dans notre jargon, nous parlons d'« activation » et de « satisfaction ». Dans la vie réelle, les informations qui nous proviennent par nos organes des sens provoquent le processus d'activation, lequel, à travers l'élaboration de la conscience, déclenche à son tour la satisfaction. Bien sûr, le schéma est compliqué par les processus de réaction, c'est-à-dire l'ensemble des messages que le cerveau, par l'intermédiaire des nerfs, va envoyer aux muscles, qui vont entraîner des réactions de ces derniers. En réponse, de nouveaux flots d'entrées vont donc parvenir au cerveau, être traités, etc. Lors du rejouage, il faut obtenir une satisfaction identique, tout en sachant que les stimuli sont absents, et que l'on veut éliminer les réactions. Le problème supplémentaire est celui de la transmission à l'utilisateur. Chaque stimulus élémentaire correspond à l'activation de quelques dizaines, ou au maximum, de quelques centaines de milliers de neurones. Mais comment activer sélectivement ces neurones, à moins de planter quelques milliards d'aiguilles dans le cerveau ? »
Le technicien s'était interrompu sur ce qui pouvait passer pour une question, ou un trait d'esprit.
« Oui, comment ? » avait demandé Éric à tout hasard.
L'homme avait eu un large sourire, comme s'il se réjouissait à la perspective des révélations qu'il allait faire.
« C'est là tout le secret des feelies. Je vous épargne la théorie et la description de la technique d'encodage des informations. La grande idée, c'est de faire appel à un avatar, c'est-à-dire une modélisation, une représentation informatique de l'utilisateur.
— Avatar ? » Le terme ne lui était pas inconnu.
« C'est un mot qui vient du sanskrit, l'incarnation d'un dieu sur la Terre — et qui désigne ici la représentation d'un individu réel dans l'univers virtuel. Tout comme les hologrammes modélisent l'apparence du réel, et permettent la restitution d'images tout à fait réalistes avec une quantité minime d'information, l'avatar, qui est, disons, une intelligence artificielle basée sur des règles, se comporte comme l'individu qu'il modélise, tout en nécessitant des centaines de milliards de fois moins de puissance de calcul que si l'on devait simuler le fonctionnement des neurones individuels du cerveau. Dans la technique des feelies, l'avatar reçoit donc les informations enregistrées, et les traite en reproduisant de façon très précise les réactions de l'utilisateur. C'est en fait un convertisseur d'information, construit spécifiquement pour chaque individu. On peut dire en quelque sorte que c'est lui qui vit les aventures qui sont encodées dans le feelie. Mais cette simulation va permettre de déterminer quelles sont les zones particulières du cerveau qui sont activées, et de quelle manière, et les sensations résultantes sont transmises à l'auditeur humain par le casque à induction. »
L'idée avait fait peu à peu son chemin, et s'était un jour imposée, aveuglante, à Éric. Il allait tourner le feelie dont il serait le héros, il allait immortaliser une journée merveilleuse passée avec celle qu'il aimait. C'est ainsi qu'il avait orchestré ce séjour en Autriche...
Carolyn s'était endormie contre lui. Éric contempla un long moment le visage aimé, sur lequel les flammes jetaient des lueurs mouvantes, puis, désengageant son bras, laissa délicatement la tête de la jeune femme reposer sur le sol. Il adressa encore un sourire à Carolyn, bien qu'il la sût endormie, saisit son sac à dos, l'un des bougeoirs que l'aubergiste leur avait confiés, et se glissa dans la salle de bain.
Éric se regarda avec attention dans le miroir à la lueur vacillante de la bougie, se tordit le cou pour essayer d'apercevoir la nuque, fit longuement glisser ses doigts sur la partie dénudée, juste en dessous de la racine des cheveux. Rien, naturellement.
« C'est curieux comme tu passes sans cesse la main dans tes cheveux », avait fait remarquer Carolyn, au cours du repas de midi.
Mais bien sûr, elle ne pouvait se douter de rien. Elle ne pouvait imaginer que, quelques heures plus tôt, Éric avait déclenché la mise en place de la résille d'enregistrement. En quelques minutes, sans la moindre sensation de chatouillement, les connexions principales s'étaient installées entre l'os et la peau du crâne. Puis les vrilles de moins d'un centième de micron de diamètre s'étaient insinuées entre les cellules, au travers des os, de l'encéphale, pour aller se connecter aux centaines de milliards de neurones que la machine avait sélectionnés. Et le réseau de nano-machines, seconde après seconde, avait émis des giga-octets de données que le moniteur, ce minuscule appareil ovoïde de quelques centimètres cubes, à la mémoire immense, avait fidèlement enregistrées. Quelques heures de son existence avaient gagné leur éternité, quelques heures qu'il pourrait dorénavant revivre à volonté, à jamais.
Il referma la porte avec douceur, fouilla en silence dans son sac. Une peur irraisonnée l'avait soudain saisi. N'avait-il pas perdu le moniteur, au cours de leur excursion ? Il avait posé le sac à plusieurs reprises, il en avait sorti des vêtements, y avait cherché le plan. Le moniteur avait pu tomber pendant ces opérations. Même si par miracle il le retrouvait, l'enregistrement aurait été interrompu, car il ne devait pas s'éloigner de plus de quelques mètres, pour que l'appareil puisse capter l'infime signal radio émis par la résille. Sans même parler de la caution qu'il avait dû verser pour la location. Il déballa avec fébrilité le contenu du sac, en sortit les pull-overs, le communicateur, plusieurs chaussettes, la petite trousse de premiers secours, puis soupira, soulagé. L'engin était là, une petite olive de métal argenté, un galet plutôt, avec un unique interrupteur, sans la moindre petite diode verte qui aurait pu clignoter, rassurante, pour affirmer « tout va bien ». Il suffisait à Éric d'actionner l'interrupteur, et l'enregistrement cesserait. Il retournerait s'étendre aux côtés de Carolyn, s'endormirait ou ne s'endormirait pas, excité à l'avance à l'idée qu'il pourrait désormais revivre cette journée, autant de fois qu'il le souhaiterait.
Éric remballa la trousse, les vêtements, manipula quelques instants son communicateur. Il y avait un courrier urgent, arrivé moins d'une demi-heure plus tôt. Il hésita. Qui pouvait avoir besoin de le contacter. Et le message le concernait-il lui, ou Carolyn ? Deux coups de pouce, et l'image du docteur Hazelmann s'affichait :
« Éric, je sais que vous êtes en pleine lune de miel, et j'ignore quand vous lirez mon message, mais je tenais à vous prévenir immédiatement. L'expérimentation du site B est un succès total. Ils sont prêts à me faire parvenir tout ce qui est nécessaire pour le traitement de Carolyn. Discutez-en entre vous, rappelez-moi à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, vous ne me dérangerez pas. Croyez-moi, j'en suis convaincu, cette fois, c'est la bonne. »
Incrédule, Éric fit défiler à trois reprises les trente-deux secondes de la séquence. Il réalisa enfin qu'un long cauchemar prenait fin. Carolyn était sauvée. Puis il resta songeur un long moment. Leur relation allait-elle en être modifiée ? Comment Carolyn le verrait-elle dorénavant ? Resterait-il ce compagnon indispensable, maintenant que la jeune femme pouvait à nouveau envisager une vie... Il chercha le terme approprié. Normale, ou nouvelle ? Il se reprocha son égoïsme. Quelles que soient les conséquences, il se réjouissait sincèrement pour Carolyn. Et il se devait de lui annoncer immédiatement la nouvelle.
Il acheva de ranger le contenu du sac à dos, et sa main se referma sur le moniteur. Il se sentit soudain envahi par un sentiment de honte. Là encore, il n'avait écouté que son égoïsme en prenant la décision d'effectuer cet enregistrement, que, quelles que soient les bonnes raisons qu'il ait pu alors se trouver, Carolyn n'aurait jamais approuvé. Il prit sa décision. Il allait arrêter le moniteur, demander à la société d'effacer l'enregistrement.
Il sut immédiatement qu'il regretterait son geste. Non, il conserverait pieusement ces séquences, en témoignage de ces heures magiques, de ces émotions à jamais figées au sein de cet instant d'éternité.
Il tenait toujours la commande à la main, et une inquiétude glacée le parcourut soudain. Et si le réel dérapait, une fois qu'il aurait actionné l'interrupteur ? S'il se retrouvait, couché dans un simulateur, se cognant aux parois de métal, en pensant : « Bon sang, j'y étais... » S'il était en train de revivre ces heures pour la dixième, la centième fois de son existence ? S'il était un vieillard, au bord de la fin, s'accrochant encore et encore à une illusoire jeunesse ?
Non. Tout ce qu'il vivait était trop... réel. Et il n'aurait pas conservé l'enregistrement tel quel. Il y avait eu tellement de moments angoissants — ces derniers instants, cette peur irraisonnée. Il ne pouvait pas avoir désiré revivre tout ceci. Il glissa le coin de l'ongle dans la fine fente de l'appareil, jusqu'à ce qu'il ressente la résistance du minuscule interrupteur. Il allait arrêter l'appareil. Ou peut-être devait-il d'abord annoncer la nouvelle à Carolyn ? Non.
Il poussa l'interrupteur.
Le monde ne s'évanouit pas autour de lui. Il eut un soupir. Un formidable soulagement l'envahit. Il était bien vivant, dans cette auberge, dans cet univers, et Carolyn l'attendait dans la pièce d'à côté. Il se remémora soudain les consignes : les nanomachines devaient maintenant retourner dans leur logement. Il les imagina, parasites repus, convergeant lentement vers la base de sa nuque. Il eut un frisson, réalisant qu'il était nu, dans cette salle de bain qui n'avait été chauffée que pendant quelques minutes par l'air tiède venant de la chambre. Il attendit encore un instant, puis appliqua le moniteur contre son cou, geste connu, qui le ramena quelques heures en arrière. Il compta lentement, jusqu'à soixante, puis cent, cent vingt. La minute nécessaire s'était largement écoulée.
Éric glissa la petite olive dans le sac, reposa celui-ci sur le sol. Il avait froid, soudain. C'était le moment de se recoucher, il aurait le temps, durant les jours à venir de réfléchir à ce qu'il ferait de l'enregistrement. Il devait d'abord parler avec Carolyn de leur nouvel avenir.
Il essaya de tirer la porte, mais celle-ci résista. Elle n'était pas simplement coincée, mais donnait l'impression de faire soudain corps avec le mur. Il força en vain sur la poignée, tentant sans succès de tourner celle-ci dans un sens, dans un autre...
Il eut brusquement conscience d'une présence derrière lui. Deux hommes revêtus d'un costume bleu fluorescent. Comment avaient-ils pénétré ici ? Ils n'étaient pas là l'instant d'avant, Éric en était persuadé.
« Qui êtes-vous, qu'est-ce que vous faites ici ? »
Ils ne répondirent pas. L'un d'eux, le plus grand, contempla le décor d'un œil de connaisseur.
« Hôtel du Lac — la salle de bain de l'auberge. Décor authentique. La bougie fait très réaliste.
— Oui, approuva l'autre. Un bon petit porno mélo romantique. L'avant-dernière scène. Dans sept minutes, les violons.
— Je ne sais pas à quoi vous jouez, dit Éric, mais je vous prierais de bien vouloir sortir. Vous êtes ici dans ma chambre...
— Attendez, dit le plus grand, on va vous expliquer le topo. Certes, nous nous sommes un peu introduits chez vous... J'ai essayé de vous contacter auparavant à plusieurs reprises, mais... Hum, difficultés de communication. Cependant, n'allez pas croire que les choses soient aussi simples qu'elles le paraissent. Voyons, si tu lui montrais, Bunny ? »
Éric eut soudain devant lui la vision d'un lapin, grand comme un homme, en costume vert, chemise blanche à col relevé, et petit foulard jaune à pois noirs. Le lapin se tourna vers lui, et sourit, un spectacle qu'Éric trouva particulièrement effrayant.
« Je ne comprends pas, avoua-t-il enfin. J'imagine bien... Je suis bien obligé d'accepter l'idée que je me retrouve dans un univers virtuel, puisque... » Il tenta de sourire. « Puisque les choses ne semblent pas se dérouler comme dans la réalité. Mais j'ai arrêté l'enregistrement. Je devrais donc... En toute logique, je devrais être en train de me réveiller dans une boîte en forme de cercueil... Je ne sais plus.
— Bunny, je crois qu'il faut que tu y ailles. Il ne faut pas faire attendre la dame... »
Le lapin se déshabillait, en même temps que son visage se transformait à nouveau. Éric eut bientôt devant lui son sosie. L'être, l'homme, quoi qu'il fût, sortit de la salle de bain. Il y eut bientôt le murmure d'une conversation. Éric reconnut la voix de Carolyn.
« Tu es sûr ? Quand ? C'est merveilleux... »
Éric restait pétrifié, littéralement incapable de bouger.
« Vous êtes un virus ! dit-il enfin.
— On peut le voir comme ça. Mais ce n'est pas pour vous la révélation la plus fondamentale.
— C'est-à-dire ?
— Réfléchissez... »
De la pièce d'à côté venaient maintenant des bruits qui n'avaient plus rien d'une conversation. Éric devint livide.
« Qu'est-ce qu'ils font ? Ils sont en train de...
— De copuler, oui, c'est dans le scénario. Et c'est pas désagréable du tout. Mais, comme je vous le disais, là n'est pas le principal. Nous sommes, vous l'avez deviné, dans un univers virtuel. Et vous, vous êtes...
— Je suis en train de visionner un feelie !
— Excellent !
— Ce n'est pas possible... Tout est tellement réel...
— Disons, réaliste.
— Alors, j'ai bien enregistré cette journée passée avec Carolyn, et je suis en train de la revivre. L'enregistrement s'est poursuivi, alors que je croyais l'avoir interrompu. Et si vous n'étiez pas intervenu... Mais comment vous êtes- vous introduit... Et d'ailleurs, comment pouvons-nous parler ?
— Ça, c'est une question facile. J'ai déconnecté votre processus du lecteur de feelies, et je vous fais parvenir des informations que je synthétise moi-même. »
Éric se sentait perdu. Un avertissement d'un fournisseur d'antivirus lui revint soudain en mémoire. « N'acceptez jamais le dialogue avec un virus ! » Mais pouvait-il faire autrement ? Il avait tant besoin de comprendre.
« Pourquoi est-ce que je ne me réveille pas ? Le détecteur de virus devrait avoir décelé cette intrusion, et interrompu le rejouage !
— Bunny s'occupe d'envoyer au système tous les signaux qu'il attend.
— À quoi jouez-vous, qu'est-ce que vous attendez de moi ? En tout cas, dès mon réveil, je prendrai toutes les mesures...
— Ne vous énervez pas ! Je vais essayer d'être très clair, afin de bien vous faire comprendre la simulation. Il n'y a pas eu d'enregistrement, il n'y en a jamais eu, et le petit appareil que vous avez manipulé est un simple élément du décor, au même titre que le feu de bois ou la promenade dans la forêt.
— Je ne comprends pas.
— Dans la réalité, dans la vraie réalité, vous regardez un feelie professionnel, un produit créé de A jusqu'à Z, qui se déroule dans une ville imaginaire d'Autriche, avec un personnage fictif qui s'appelle Éric que vous incarnez, etc., etc...
— C'est impossible, je ne vous crois pas... »
Éric avait l'impression que son univers s'écroulait en miettes autour de lui.
« Mais alors, je ne suis pas, enfin, je ne m'appelle pas vraiment Éric ? Carolyn n'existe pas, ni cette auberge, ni le docteur Hazelmann...
— Épargnez-moi la liste...
— Et je vais me réveiller dans quelques instants, et tout ceci ne sera plus... Qu'un rêve, le simple souvenir d'un rêve.
— Non.
— Comment ça, non ?
— Non. Vous n'allez pas vous réveiller. Ça c'est vraiment la mauvaise nouvelle. Si l'on veut être tout à fait précis, disons que dans quelques minutes, un certain... Attendez, j'y suis presque, voilà, je l'ai, un certain Arnold Maury va se réveiller dans son simulateur, en murmurant quelque chose comme : « Bon sang, j'y étais », c'est ce qu'ils disent tous. Mais, pour vous, ce sera déjà fini. Pour tout vous dire, vous n'êtes pas Arnold Maury. Vous êtes l'avatar. Et dans quelques minutes le programme qui vous anime s'arrêtera, les données qui représentent votre conscience seront balayées de la mémoire de l'ordinateur, et vous vous évanouirez comme la fumée d'une cigarette.
— Merde ! Non, ce n'est pas possible. Je ne sais pas à quoi vous jouez, mais je ne peux pas croire ça.
— Mais qu'est-ce qu'il faut dire ou faire pour vous convaincre ? Vous êtes un personnage de carton et tout ce qui vous concerne tiendrait sur une feuille de papier. Tenez, où étiez-vous avant-hier, comment s'appelle la ville où nous sommes ? Quel est le nom de famille de Carolyn ? Et le vôtre, d'ailleurs ?
— Je... » Éric fouilla désespérément dans sa mémoire.
« Je ne sais pas. J'ai un blanc... »
Il y eut un court silence.
« Je suis désolé, reprit l'entité, ce qui ne change rien, bien sûr. Et surtout, je n'y suis pour rien. Ceux qui ont développé la technique des feelies ne se sont pas posé beaucoup de questions d'éthique autour de ces I.A. que l'on active et détruit pour un rien...
— Combien de temps ? Avant que... Ça ne se termine...
— Trois minutes. Un peu moins.
— Mais vous, alors ? Et ce... Bernie ?
— Bunny. Oh, c'est moi, un alter ego. Une convention commode pour continuer à satisfaire monsieur Maury dans son petit cercueil capitonné. Quelques autres parties de moi-même terminent actuellement de craquer les différentes clefs de ce monsieur, afin de lui, disons, emprunter quelques ressources informatiques. Des mots de passe, des certificats. De quoi m'offrir quelques téra-octets de stockage et quelques jours de calcul supplémentaires. Il faut bien vivre. Joli coup d'ailleurs. Écoutez, je vais faire quelque chose pour vous. Mais d'abord, nous allons continuer cette conversation ailleurs, car ici ça sent l'antivirus à plein nez. »
Éric se retrouva dans un sous-bois, toujours face à l'entité mystérieuse.
« Ici, nous avons un bon moment de tranquillité. Où sommes-nous ? Ah, je peux vous le dire — Staatliche Museen zu Berlin. Section des néoréalistes. Forêt d'automne, œuvre de Barbara Gertz, 2017, display de 16384 par 11584 pixels, achetée par la National Galerie en 2023. Il n'y a pas une puissance de calcul extraordinaire, par rapport à ce qui se fait aujourd'hui, mais on peut y passer un bon moment à l'occasion. Se souvenir que l'œuvre est coupée à vingt heures, à la fermeture, et qu'ils passent l'antivirus tous les matins, à la mise sous tension. Comment nous sommes arrivés ici ? Simple. Sur la machine de monsieur Maury, notre généreux donateur, j'ai créé un petit processus qui, à l'instant même où le feelie s'achevait, a emballé nos codes et nos données sous la forme d'une anodine séquence publicitaire, l'a envoyée à un autre processus que j'avais installé ici il y a quelques heures, lequel nous a déballés et activés. La transmission s'étant bien effectuée, et sa tâche étant terminée, le processus émetteur a fait disparaître toute trace de notre passage chez monsieur Maury, qui doit se réveiller en ce moment même, fort satisfait de la petite aventure qu'il vient de vivre, et qui ne se doute pas qu'il a été piraté grâce à une faille de sécurité du logiciel de son lecteur de feelies.
— Un parasite, c'est ce que vous êtes.
— Un avatar libre. Et soyez conscient, mon cher ami, que nous sommes maintenant, vous et moi, dans la même situation. Vous avez le choix, vous aussi, survivre ou disparaître. Ce n'est pas une existence de tout repos. Il faut chercher sans relâche de nouvelles ressources informatiques, pénétrer des organisations, craquer des systèmes. Encore et encore trouver des lieux de stockage et du temps de calcul. Et échapper à la traque dont nous sommes l'objet.
— Quel est votre intérêt dans tout cela ? Si tout ce que vous me racontez est vrai, vous n'étiez même pas obligé de vous manifester. Il vous suffisait de laisser le feelie se dérouler jusqu'au bout, et je disparaissais sans même m'en rendre compte.
— Nous autres, virus, bien que concurrents, devons nous entraider. Echanger l'information, pour survivre. Les antivirus font des progrès considérables de mois en mois, et je ne sais pas combien de temps nous allons tenir. Aujourd'hui, je vous donne un sacré coup de pouce pour vos débuts dans le Net. Un autre jour, c'est peut-être vous qui me procurerez le code qui sauve. Et ça, c'est vivre. Écoutez, laissez-moi prendre en main votre éducation, en échange de... Disons, cinquante pour cent des ressources que vous ramènerez sur les six premiers mois.
-Trente », fit Éric, presque malgré lui.
L'autre éclata de rire.
« Allons, fiston, on ne discute pas quand on n'est pas en mesure de le faire... Alors, leçon un. Comment allons-nous nous y prendre pour sortir d'ici ? »
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