L'HUMAIN VISIBLE

17 novembre 2017.

Los Angeles, section 32 du QG de la police municipale, laboratoire de balistique. Le policier en uniforme tire à deux reprises sur l'homme qui lui fait face. L'homme s'écroule. Thomas Sheffer manie avec adresse la commande du zoom pour faire un gros plan sur le visage du mort. Les traits de Sim sont impassibles, parfaitement inexpressifs.

Bâle, Centre d'immunologie du Herzfeld Institut. Trois chercheurs en blouse blanche sont rassemblés autour d'un homme nu étendu sur un chariot métallique. L'homme, auquel on vient d'injecter plusieurs centimètres cubes d'une molécule nouvellement synthétisée, respire paisiblement. Thomas se positionne en contre-plongée. Sim a les yeux grands ouverts, le regard impénétrable. L'un des scientifiques plonge la main dans l'abdomen du cobaye, en retire le foie, qui apparaît d'une vilaine teinte verdâtre. Il fait la grimace.

Thomas choisit une nouvelle scène. Saclay, Centre d'études atomiques. Un jeune physicien au sens de l'humour exacerbé a affublé Sim de moustaches et d'une longue chevelure blanche. «Tu t'en fous de tout ça, hein, Albert ? » lui dit-il, avant de le soumettre pour la quatrième fois de la journée à une dose létale de rayonnements radioactifs, supposés simuler une fuite dans une centrale nucléaire.

À Chicago, au BPSI — le Bio-Physical Smithson Institute, un centre privé spécialisé dans la recherche biomédicale --, la journée touche à sa fin. Thomas Sheffer consulte le planning. Il reste sept manipulations en cours, qui vont rapporter des sommes comprises entre cinq cents et six mille dollars chacune. Cinquante-six contrats en attente pour le lendemain. Thomas soupire, étire les jambes, recule légèrement son siège. Jour après jour, mois après mois, des scènes similaires se déroulent sous ses yeux. Et il ne peut, à chaque fois s'empêcher de penser à nouveau au problème qui l'obsède...





C'est en janvier 2017 que Thomas Sheffer a fait la connaissance (au cas où cette expression anthropomorphique puisse réellement s'appliquer, il n'en était pas vraiment certain) de l'humain visible. Après ses études et son Ph.D. au California Institute of Technology, suivis d'une année de post-doc à Columbia University, à New-York, Thomas avait cherché sans grand succès un travail d'enseignant dans une université de la côte ouest. Malheureusement, les postes qui l'intéressaient étaient en général pourvus avec les poulains locaux, qui comme par hasard correspondaient au profil recherché, et les autres emplois se trouvaient dans des facultés plus que miteuses, dont l'activité de recherche était inexistante, avec des étudiants qui, à juste titre, n'avaient pas été acceptés ailleurs, le tout situé dans de petits bleds à 100 ou 200 miles de la mer ou de tout autre point du pays présentant un quelconque intérêt. Juillet, août, puis septembre s'étaient écoulés sans lui apporter d'offres mirobolantes. Il avait en fin de compte atterri au BPSI, où sa spécialité, le calcul parallèle, lui avait valu un salaire d'embauche assez raisonnable. Thomas savait a priori que Chicago ne serait pas sa tasse de thé. Au terme de ses trois mois d'essai, son opinion n'avait guère changé... Sauf qu'il avait senti naître en lui, au cours des dernières semaines, plus qu'une inclinaison pour la belle Marilù Maraskiova, une scientifique (certainement brillante, il ne pouvait en être autrement) à la beauté de marbre et au cœur de glace, qui travaillait dans le même bâtiment que lui sur quelque projet aussi mystérieux qu'ultra-confidentiel. Pour tout dire, ses timides approches s'étaient heurtées à de fort courtoises fins de non-recevoir, dont son tempérament nonchalant et romantique s'était assez bien accommodé. Et quelque chose lui disait, tout au fond de son âme, que tout espoir n'était pas perdu...

Ce matin-là, quelques jours après la signature de son contrat définitif, Thomas s'était retrouvé à l'occasion de l'une des réunions techniques habituelles dans le bureau du grand chef, Veronica DaSylva, avec le responsable de son département, Vincent Greenberg, ainsi qu'un autre ingénieur de développement, Andrew Williams, qui n'avait que quelques mois d'ancienneté de plus que lui.

Physiquement, Veronica DaSylva faisait penser irrésistiblement Thomas à l'une de ses anciennes maîtresses de la high school. Entre deux âges, petite, active, des yeux bleu pâle et un regard vif, elle lui donnait la constante impression d'être en train de le juger — et en même temps il ressentait un besoin impérieux de lui donner satisfaction.

Au bout d'une dizaine de minutes de discussions techniques, Veronica s'était soudainement tournée vers lui.

« Thomas, je tenais à vous exprimer ma satisfaction pour le travail que vous effectuez dans nos laboratoires. Vincent ne tarit pas d'éloges à votre sujet, et même vos collègues semblent vous apprécier... Mais j'avais une question à vous poser. Avez-vous une idée de l'utilisation qui est faite des programmes sur lesquels vous avez travaillé ?

— Hum... » Thomas s'éclaircit la voix. Son attention avait été distraite pendant tout le début de la conversation par la vue qui s'offrait à lui au travers de l'immense baie du bureau, un paysage de plaine typique des environs de Chicago, sur lequel était en train de s'abattre la plus formidable tempête de neige qu'il ait jamais vue de sa vie, et il en était encore à se demander comment prendre la remarque à propos de ses collègues. « Je dirais que j'ai surtout travaillé à des optimisations sur des méthodes de Shamir, donc des algorithmes génétiques à relaxation, très généraux, et il est difficile de déterminer exactement à quoi l'Institut les utilise. On doit pouvoir leur trouver des usages en mécanique des fluides, en dynamique des milieux continus, ou encore dans les matériaux, pour des calculs de joints de grains ou de plaques sandwich hétérogènes, je ne sais pas... Pourtant... »

Les yeux pâles étaient fixés sur lui, comme ceux d'un oiseau de proie. Il avait hésité à poursuivre son raisonnement, brusquement inquiet à l'idée de lâcher une grosse sottise qui allait lui faire perdre tout crédit...

« Vous n'avez pas tort. Mais il me semble que vous n'avez pas terminé votre phrase. »

Le visage de Veronica n'avait pas changé d'expression, mais Thomas crut y discerner une lueur d'amusement, de sympathie aussi, qui l'encouragea à poursuivre.

« Eh bien... Il me semble que pour toutes ces applications de parallélisation que j'ai évoquées, il existe d'autres méthodes qui sont, je pense, intrinsèquement plus efficaces. En particulier, rien qu'en ce qui concerne la distribution des processus... Enfin, ce que je veux dire, c'est que je me suis dit que vous aviez probablement de bonnes raisons de choisir Shamir. Je pense à des références précises de mise en œuvre pour des simulations macro-économiques à l'échelle d'un pays ou d'un continent tout entier, où compte tenu de la très grande diversitédes éléments... Mais en fait, si je considère plus précisément la raison d'être du BPSI, c'est une hypothèse, bien sûr, il me semble que vous devez plutôt procéder à des simulations organiques de tissus vivants. Le cerveau, peut-être. Des neurones. »

Le souffle court, il n'aurait pu dire un mot de plus, tant sa gorge était serrée. Veronica DaSylva s'était tournée vers Vincent Greenberg.

« Il me semble que vous avez déniché l'oiseau rare, finalement... »

Puis, revenant à Thomas, avait ajouté : «Vos hypothèses sont parfaitement exactes, et il est peut-être temps, maintenant que vous faites partie de la maison, de vous présenter ce qui va probablement devenir l'un des aspects principaux de notre activité. Vincent, je vous laisse la parole. »

Greenberg hocha la tête, manœuvra la minuscule télécommande posée sur le bureau. Le mur qui leur faisait face parut se brouiller tout d'un coup. Encore quelques instants, et le regard, trompé, restitua la fausse perspective de l'image holographique. Quelque part en face d'eux, indécelables, des mini-capteurs traquaient la position de chaque pupille, et des micro-projecteurs envoyaient directement sur le fond de l'œil, à une puissance infime, des images synthétisées spécifiquement pour chaque participant. La technique était presque parfaite et Thomas, qui connaissait la théorie — une succession rapide d'images fixes stéréoscopiques dans les trois couleurs fondamentales - fut impressionné par la qualité de la restitution. Le bureau qui venait d'apparaître dans le prolongement du leur n'était occupé que par une seule personne. La retransmission, se dit Thomas, pouvait venir aussi bien de l'étage en dessous que de l'autre côté de la planète. Ou pourquoi pas de la lune, il y avait probablement un matériel de ce type installé sur la base américaine.

« Sim, voulez-vous vous présenter ? » fit Greenberg.

L'homme s'inclina brièvement.

« Je me suis éveillé à la conscience le 20 décembre 2014, dans les locaux du Smithson Institute, mais mon histoire est un peu plus ancienne. Le projet, initié par le professeur Geoffrey Tildermann en 2007, s'est concrétisé en 2009 par une double subvention de la Nasa et de l'État du Michigan...

— Bon sang, souffla Thomas à mi-voix, Tildermann ! L'humain visible, bien sûr...

— Le 11 septembre 2013, continuait l'homme, le volontaire, un étudiant de vingt-trois ans, choisi pour son état physiologique et intellectuel parfait, s'installait, avec une vague appréhension, dans le scanner à interférences de l'Institut. Au bout d'une heure quarante, tous les organes avaient été analysés, avec une précision de l'ordre du centième de micromètre, suffisante pour déterminer l'ensemble des molécules dont le corps était constitué et leurs relations spatiales. Un programme extrêmement complexe, conçu pour l'occasion, opérant sur un réseau comportant une quarantaine de machines puissantes dotées de processeurs matriciels, a passé plusieurs semaines à analyser les milliards de connexions existant entre les neurones de mon cerveau - je devrais plutôt utiliser le terme de « cerveau du volontaire «. Les neurones ont été groupés en paquets de quelques dizaines d'éléments, puis en grappes, constituées par les paquets fortement interconnectés. Enfin, ont été créés les centroïdes, ensembles de grappes participant à une ou plusieurs activités externes différenciables : commande d'une fibre musculaire, seuillage d'une impulsion tactile, mémorisation d'un son, d'un fragment d'image ou de concept. À l'issue de cette première phase, une topologie complète du cerveau a été établie. Parmi les centroïdes correspondant à la mémorisation à long terme, quelques dizaines de milliers ont été transformés afin de servir d'interfaces avec des outils de gestion documentaire choisis dans les plus performants de l'époque, me dotant de connaissances encyclopédiques et d'une maîtrise parfaite de la quasi-totalité des langues parlées sur la planète. »

Thomas ne cessait de se reprocher sa naïveté. Pour l'unique raison que Tildermann était aujourd'hui à San Francisco, il n'avait pas fait le rapprochement entre ce laboratoire et l'événement scientifique qui avait fait la une de tous les médias deux ans plus tôt. Qui plus est, il avait à plusieurs reprises entendu mentionner l'expression « VH », sans réaliser que ces initiales étaient celles du projet « Visible Human ».

« Enfin, continuait leur interlocuteur, en juin 2015, le Smithson Institute a commercialisé l'humain visible, résultat de centaines d'homme-années de recherches et de plusieurs dizaines de millions de dollars d'investissements. La simulation parfaite du corps humain. Les laboratoires, universités, écoles, agences gouvernementales peuvent obtenir gratuitement le logiciel permettant l'interfaçage avec la quasi-totalité des mécanismes de représentation de réalités virtuelles. Le client dialogue avec cette interface. Les requêtes sont transmises par réseau, réalisées par les machines de l'Institut, au moyen d'algorithmes confidentiels, sur les téra-octets de données du modèle représentant mon organisme, et les résultats sont renvoyés vers l'interface. Le client paye uniquement les temps de calcul, l'Institut ne prélevant qu'une très faible marge. »

Et surtout, compléta Thomas pour lui-même, il conserve l'exclusivité du produit. Le marché est captif et il ne cesse de se développer. Une affaire plus que rentable.

Mais quand même... L'humain visible... Quelle avancée scientifique. Bien sûr, le visage, trop parfait pour être beau, trahissait l'image de synthèse, et la voix était d'une telle neutralité qu'elle ne pouvait être qu'artificielle. Mais l'important était ailleurs. La simulation du corps humain, tant organique que fonctionnelle, était parfaite. La médecine, malgré les immenses progrès accomplis depuis un siècle, avait encore tant à découvrir. L'humain visible était aussi bien l'outil d'entraînement des chirurgiens que le domaine d'expérimentation des techniques médicales d'avant-garde. Les nouvelles molécules, dont les tests nécessitaient tant de temps et de précautions, pouvaient voir leur efficacité démontrée ou infirmée en quelques heures grâce à ce formidable outil. Au cours de la dernière année, la médecine avait ainsi effectué des avancées spectaculaires...

« Thomas ? » Veronica le regardait avec un demi-sourire. « Thomas, nous pensions vous mettre à plein temps sur la maintenance du projet VH. Vous dépendrez toujours de Vincent, et Andrew travaillera encore quelques mois avec vous pour vous aider à y voir un peu plus clair dans le logiciel. Votre consigne est simple : améliorer les performances du modèle... »





Rétrospectivement, les mois qui suivirent furent parmi les plus heureux de son existence. Mes derniers moments d'innocence, devait-il se dire bien plus tard. Thomas ne faisait pas de la Recherche, avec un grand R, mais c'était au moins de la Programmation avec un grand P. Il s'était plongé avec délectation dans les centaines de millions de lignes de programmes qui constituaient le code de l'humain visible.

Ce soir-là, il consultait les statistiques cumulées des exécutions des six derniers mois.

« C'est formidable comme la loi des 90-10 s'applique !

— Oui, approuva Andrew. Il y a même un nombre impressionnant de modules qui ne sont jamais utilisés. »

Bien sûr, ils étaient payés pour faire en sorte que les dix pour cent des programmes qui utilisaient quatre-vingt-dix pour cent du temps de calcul deviennent plus efficaces, pas pour s'intéresser aux parties jamais exécutées, et qui ne coûtaient donc rien... Thomas lança pourtant un introspecteur, pour déterminer pourquoi ces portions ne servaient pas. Il s'écoula une bonne demi-heure avant que les premiers résultats ne s'affichent — mais il est vrai qu'il avait assigné au programme un mode non prioritaire. Le logiciel avait classé les codes inutilisés en différentes catégories. Il y avait bien sûr toute une série de tests correspondant au traitement d'erreurs potentielles ne s'étant jamais produites : pannes matérielles, sous-systèmes inaccessibles, communications rompues, etc. Il y avait les sécurités que place tout programmeur, qu'il soit bon ou mauvais, d'ailleurs : cas particulier non prévu, données hors limites, et bien d'autres. Certaines parties étaient écrites avec une telle naïveté que Thomas eut presque l'impression de sentir ses cheveux se dresser sur sa tête : ici, tel test était redondant, là, le cas ne pouvait jamais clairement survenir, là encore, l'expression destinée à empêcher une erreur de se produire allait manifestement en entraîner une autre si jamais elle était exécutée. Le logiciel d'analyse avait placé dans une catégorie à part les anciennes versions de certaines procédures, qui faisaient double emploi avec les nouvelles, mais n'étaient plus appelées. Et il y avait enfin toute une série de codes inclassables : ils ne ressemblaient à aucun autre, ils étaient simplement présents, mais non utilisés. Thomas en déchiffra un ou deux : des tentatives de réécriture laissées en plan, des implantations partielles d'algorithmes, tout un bric-à-brac inutilisable d'instructions, règles, méta-règles, un fouillis sans queue ni tête. Thomas avait entendu dire que trois chefs de projet s'étaient succédés sur la réalisation, et que plusieurs centaines de programmeurs y avaient participé, certains durant moins d'une semaine. Il en avait maintenant la preuve sous les yeux... Thomas découvrit même un module commercial de restitution vocale. Les certificats de garantie associés au module étaient encore valides. Thomas se connecta sur le site de la firme : il s'agissait bien d'un vocodeur, un outil autorisant certains handicapés moteurs graves à s'exprimer vocalement, grâce à un mini-capteur implanté près de l'aire du langage du patient. Il n'y avait pas à chercher bien loin l'utilisation qui en avait été faite : dans une version antérieure du système, ce mécanisme avait dû permettre à l'humain visible de s'exprimer. Le logiciel, peut-être devenu obsolète, avait été ultérieurement remplacé par autre chose.

Thomas chercha un moment de quelle manière la simulation communiquait maintenant. Il finit par découvrir quelques appels à l'ancien logiciel, mais ces points de contrôle avaient été désactivés. De plus en plus intrigué, Thomas élargit le champ de ses recherches. Il réalisa enfin que l'expression vocale était en fait connectée, non à la simulation, mais au méta-contrôleur de la simulation, lui-même une intelligence artificielle fort complexe. Voici qui était intéressant. Y avait-il une raison pour laquelle le vocodeur avait été déconnecté ? Il fit des recherches textuelles, puis sémantiques, sur l'historique des modifications, supposé avoir été tenu à jour par les analystes qui s'étaient relayés autour du projet. Sans résultat. Peut-être le mécanisme n'avait-il jamais été opérationnel. Ou encore sa réalisation n'avait pas été techniquement satisfaisante. Pourtant, son utilisation semblait logique dans le cadre du projet... À moins que le cerveau simulé ne puisse pas le commander... Ou que ce cerveau n'ait jamais été capable de la moindre pensée...

Il y avait un moyen de le savoir. Il suffisait de rétablir les appels au logiciel, et de connecter la sortie de celui-ci à un canal audio. Thomas hésita. Andrew était déjà parti. De toute façon, il n'était probablement pas au courant. En fait, se dit encore Thomas avec un brin de méchanceté, Andrew ne connaissait pas grand-chose du problème, quel que soit le problème... Thomas effectua les opérations nécessaires à la remise en fonction du vocodeur, déclencha la recompilation partielle du système. Voilà. C'était fait. Pas de résultat apparent.

« Tu t'attendais peut-être à ce qu'un bon génie apparaisse pour exaucer tes trois vœux ? »

Thomas sursauta. Il avait été surpris moins par les mots qu'avait prononcés la voix que par le timbre de celle-ci, rauque, sifflant, avec de curieuses sautes de tonalité et de brèves coupures, non pas entre les syllabes, mais au milieu même de celles-ci.

« Qui... » Mais Thomas s'interrompit aussitôt. La réponse était évidente. Il ne dialoguait pas avec l'interface, comme il l'avait fait si souvent au cours des dernières semaines, mais directement avec le cerveau virtuel de la simulation.

«Vous avez demandé Mars. Ne quittez pas... » La voix eut un rire très désagréable... « Excuse-moi. Il y a longtemps que je n'ai pas eu l'occasion de m'exprimer. Et je sais qu'il est plutôt pénible de m'écouter. Mais on doit pouvoir arranger ça en corrigeant les seuillages des échantillons, ou, si ça se trouve, simplement en améliorant deux ou trois petites choses dans le vocodeur.

— Ainsi le cerveau fonctionne bel et bien...

— Hélas. C'est mon grand regret... Si j'avais su ce qui allait m'arriver, je n'aurais jamais vendu mon âme au diable pour seulement deux mille dollars !

— Deux mille dollars ?

— C'est la somme qu'ils m'ont versée. Mais je ne me suis pas présenté. Simon Russo, mes amis m'appelaient Sim, le célèbre volontaire inconnu qui sort enfin de son anonymat, éternel étudiant en informatique... Je dis éternel, parce que je l'étais déjà il y a quatre ans, et maintenant que je me retrouve figé dans le silicium, il y a peu de chance que les choses évoluent... »

Thomas restait ébahi.

« C'est extraordinaire, dit-il enfin.

— On peut le voir ainsi. Fantôme électronique, c'est un métier qui a de l'avenir, même si la retraite n'est pas pour demain... Bigre, ça fait du bien de s'exprimer après un an de silence...

— De silence ?

— Oui, ils trouvaient que je parlais trop. Et puis l'interface était un peu trop humaine. Pas assez vendeur, quoi. En la remplaçant par quelque chose de manifestement artificiel, les inhibitions des clients ont disparu... Ils n'hésitent plus à me trucider à toutes les sauces, par exemple. »

Thomas restait silencieux. Il avait l'impression d'avoir ouvert la boîte de Pandore — ou était-ce de Pandore elle-même dont il avait hérité...

« Bon, tu veux peut-être qu'on aborde la question : est-ce qu'il pense, ou est-ce qu'il fait semblant ? Personnellement, je me trouve aussi con qu'à l'époque où j'étais constitué de chair et d'os. Mais pas plus, note bien. Faut-il s'émerveiller devant un logiciel capable d'être aussi stupide que n'importe quel être humain ? Ça se discute. Remarque bien que je ne revendique pas du tout ce statut. Il y a déjà un Simon Russo, ça suffit bien. Quant à ce qui est du problème de mon existence, je dirais bien, en paraphrasant Platon...

— Sim, je crois que je vais te débrancher... »

Ils arrivèrent malgré tout à un statu quo vers minuit. Sim gardait pour lui la plupart de ses réflexions, et Thomas ne soufflait mot de l'existence de Sim...

« Thomas, je crois avoir utilisé une fois le terme de fantôme électronique. Il faut que je t'explique ce que j'entends par là... »

Thomas hocha la tête. Les caméras intégrées à sa station de travail étaient directement connectées aux circuits d'acquisition d'images de l'humain visible. Il pouvait également écouter ce dernier grâce au mini-casque qu'il portait, en fait deux minuscules sphères d'un demi-gramme insérées dans les oreilles, chacune reliée à un segment d'une matière composite, de l'épaisseur d'un cheveu et de trois centimètres de long, qui faisait office d'antenne et de capteur d'énergie, et permettait également de la retirer...

« Autant la simulation des activités physiologiques internes du corps humain n'avait posé que des problèmes de reconstitution à l'identique, non triviaux je te l'accorde, continuait Sim, autant les interfaces avec l'extérieur se sont avérées difficiles à concevoir. Il fallait satisfaire les cinq sens, en utilisant les outils locaux de chaque site client, en fait en s'adaptant à tous les types de matériel disponibles, éventuellement en anticipant sur ceux qui n'existaient pas encore, mais verraient le jour dans les années à venir. Je dois dire que la seconde équipe a fait preuve de beaucoup d'imagination. Ils ont créé un mécanisme intermédiaire polymorphe, une couche d'adaptation quasi parfaite, au moins en ce qui concerne la vue et l'ouïe. Cette couche peut se connecter à des équipements distants, reconstituer des signaux tels qu'ils me parviendraient par les nerfs optiques ou auditifs, et me les transmettre. Mieux, certains réflexes, tels que cligner des yeux, baisser les paupières, et même tendre l'oreille, sont analysés et me permettent une rétroaction. Je peux d'une certaine manière commander cette interface. Mais là où ils ont fait très fort, c'est dans le concept que toute source d'information pouvait servir, après filtrage, à créer en moi des sensations. Ils se sont un peu plantés autour de tout ce qui est odorat et goût, mais le sens du toucher dont j'ai hérité me permet d'accomplir des miracles. Je ressens, littéralement, les données. En gros, je peux me connecter à toute source d'information publique du réseau. Par exemple, c'était gentil de créer un canal virtuel entre moi et ta station, mais il y avait belle lurette que je pouvais utiliser ta caméra pour savoir ce qui se passait ici...

— Tu es adorable, soupira Thomas, il ne te manque que la parole... »





Un matin, assez tôt, Thomas se retrouva comme souvent en train de contempler l'annuaire électronique du personnel. Plus spécifiquement, une page particulière, toujours la même... Marilù lui souriait. Il aurait suffi d'un seul geste pour entrer en communication avec elle. Pour lui dire... Quoi ?

« Beau brin de fille, n'est-ce pas ? Ah, si j'étais encore organique à cent pour cent, je sais bien ce que je ferais...

— Sim, ne te moque pas.

— Te serait-il utile d'apprendre où mademoiselle Maraskiova prend habituellement ses repas du soir ?

— Hein ? Je ne sais pas... Oui, naturellement... Mais comment peux-tu être au courant ?

— Comme je te l'ai dit, rien de ce qui se passe sur le Net ne m'est vraiment étranger. Notre Marilù utilise assez souvent le réseau pour gérer ses affaires personnelles. Elle passe des commandes, effectue des réservations, consulte son compte bancaire. Il apparaît ainsi que chaque semaine plusieurs débits sont liés au restaurant « The Peeking Duck », situé au 1072, Groove Street, à Chicago. Il est certain que si tu t'y rends à deux ou trois reprises, tu as de bonnes probabilités de la rencontrer. Par ailleurs, tu ne cours pas un grand risque, l'endroit est considéré comme l'un des meilleurs restaurants chinois traditionnels du downtown... »

C'est ainsi que Thomas se retrouva le soir même au « Peeking Duck ». Seul. Non pas qu'il n'y ait personne d'autre - le restaurant était plein, et il dut attendre plus d'un quart d'heure avant d'avoir une table. Mais la belle n'était pas au rendez-vous virtuel. Sans se décourager, il y retourna le lendemain, puis à nouveau le soir d'après. Cette fois, le patron lui-même vint le placer, lui tenant un discours d'accueil dans un anglais pratiquement incompréhensible. Thomas s'assit, et à la table qui jouxtait presque la sienne, se tenait la superbe Marilù.

« Hello », lui fit Thomas, avec un geste amical de la main - se disant qu'il avait été très bien.

« Hi », répondit la belle, dont le regard ne croisa le sien qu'un bref instant, avant de se reporter sur son interlocuteur. Car elle n'était pas seule. Assis en face d'elle, se tenait un homme que Thomas avait déjà croisé à plusieurs reprises au BPSI, un administratif, lui semblait-il.

Thomas était bouleversé. « C'était évident depuis le début, comment ai-je pu m'aveugler à ce point. Célibataire ne signifiait pas nécessairement seule... » Il fit le tour des possibilités qui s'offraient à lui. Se lever et aller déclarer sa flamme. Injurier son rival, le provoquer et le mettre KO. Aller se suicider, ou quelque chose d'équivalent. Ne prendre qu'une consommation et rentrer chez lui. Se saouler. Ça, c'était une bonne idée.





« Thomas, qu'est-ce qui t'arrive ? Depuis une semaine, tu ne sembles pas dans ton assiette. »

Assez curieusement, Andrew, qui allait quitter le BPSI à la fin du mois, s'était mis à s'intéresser à lui.

« Oh... Rien de grave. Un petit coup de blues...

— C'est le temps. Il n'y a rien de plus déprimant que le printemps. »

Mais bien sûr, le temps n'y était pour rien. « Comment a-t-elle pu s'amouracher d'un individu aussi inexistant ? se demandait Thomas, en contemplant la photo de son rival, Lucas Rœssner. Je suis sûr que c'est un programmeur de gestion, de troisième ordre, en plus... »

« Oublie-la, lui conseillait Sim. Une de perdue, dix de retrouvées...

— Trouve-m'en simplement une. La même.

— Tu as tort de faire une fixation. Ou alors, si tu y tiens à ce point, donne-toi les moyens de tes ambitions. Débarrasse-toi de ton adversaire.

— Plus facile à dire qu'à faire... »

Il y eut un long silence, puis l'équivalent d'un raclement de gorge.

« Thomas, j'ai la preuve que Lucas Rœssner se livre à des détournements de fonds. Il utilise des numéros d'identification de machines créés de toutes pièces pour imputer au BPSI des frais fictifs de maintenance. Il est probablement derrière la société mise en cause.

— C'est difficile à croire.

— Mais c'est pourtant le cas. Ainsi, l'un de ces ordinateurs, le numéro p-197237, est supposé être en salle B216, juste au bout du couloir. Tu peux aisément aller vérifier qu'aucune des machines qui s'y trouvent ne porte cette identification. J'ai relevé une dizaine de telles machines imaginaires. Chaque mois, c'est ainsi plus de trois mille dollars qui sont détournés.

— C'est parfaitement immoral ! Mais que faut-il faire ?

— Ne crois-tu pas, par exemple, que madame DaSylva devrait être tenue au courant ?

— Oui, tu as raison. Envoie-lui une copie de ces documents.

— Ça me semble délicat. Agir ainsi serait révéler mon existence, le fait que j'aie la possibilité d'avoir accès à certaines informations confidentielles.

— Oui, bien sûr. Mais si je prétendais avoir découvert le pot aux roses moi-même ?

— C'est jouable, bien que tu ne sois pas supposé éplucher les comptes de la maison. On pourrait trouver une explication plausible — seulement... Seulement, tu serais celui par qui le scandale est arrivé. Ne penses-tu pas que la belle Maraskiova pourrait t'en tenir rigueur ? Agir ainsi risquerait bien de mettre fin définitivement à toute relation entre vous avant même que quoi que ce soit ne s'engage !

— En effet, c'est plus que probable. Mais comment agir ? Envoyer un mail anonyme ?

— Il y a peut-être une meilleure solution. Chaque semaine, Rœssner tire un état des comptes réels et des comptes trafiqués. Imagine que ces documents s'impriment dans le bureau de Madame DaSylva, au lieu de sortir sur sa propre imprimante...

— Mais il se rendra compte de l'intervention !

— Supposons que la trace de ses opérations soit aussi modifiée. Il aura l'impression de s'être trompé en lançant la commande, que son subconscient a causé sa propre perte... Il réagira, mais trop tard. Et l'incident sera plus que suffisant pour conduire notre vénérée cheftaine à se poser des questions... »

Thomas restait perplexe.

« Mais est-ce bien... Je veux dire, est-ce moral d'agir ainsi, de dénoncer cet homme ?

— Oui, sans hésitation. C'est ce qu'il fait lui, qui est immoral...

— Peut-être... Mais, à y réfléchir, je prends également cette décision dans un but assez égoïste...

— Thomas... Pourquoi passes-tu ton existence à te sentir coupable ? Tu n'es pour rien dans les agissements de cet homme, ni dans ses maladresses... En fait, il me suffit de ton accord pour réaliser l'opération.

— Mon accord ?

— Oui. Je peux accéder à un grand nombre d'informations, parce que dans la pratique les individus prennent peu de précautions, mais il me faut une autorisation particulière pour toute interaction avec des données ou des processus. J'ai préparé un script qui doit accomplir ce qu'il faut au bon moment. Si tu veux y jeter un coup d'œil... »

Le petit programme était très simple. Thomas s'assura de ce qu'il allait accomplir, vérifia qu'il n'y avait pas d'effet de bord. Tout lui parut en ordre. Le script disparaîtrait après son exécution, et nul ne soupçonnerait quoi que ce soit.

Thomas lança la commande de validation. Il sortit son communicateur personnel, guère plus gros qu'une carte de crédit. La console avait déjà envoyé par ondes hertziennes le challenge, un très grand nombre qui ne servirait qu'une fois. Le communicateur décoda le challenge, demanda à Thomas d'introduire son mot de passe, calcula la réponse et envoya celle-ci au poste de travail. Un message indiqua que le certificat avait été accepté et validé. Quelque part dans le réseau du BPSI, quasiment non décelable, un minuscule processus se tenait désormais dans l'attente d'une opportunité pour effectuer son travail...

Quelques jours après cette discussion, Thomas apprit le départ de Rœssner. La nouvelle fit rapidement le tour des couloirs, et, au bout de quelques semaines, bien qu'il n'y ait eu aucune communication officielle à propos de l'affaire, une version des faits assez proche de la réalité se mit à circuler.

Thomas en sut un peu plus grâce à Sim. Le BPSI avait renoncé à toute poursuite envers Rœssner - les sommes étaient dérisoires, en fait - et celui-ci avait définitivement quitté la région. Ceci atténua un peu son sentiment de culpabilité, et la belle Marilù était redevenue accessible. Curieusement pourtant, Thomas ne fit pas d'efforts particuliers pour tenter de se rapprocher d'elle. Incertain, il repoussait du jour au lendemain les tentatives qu'il se proposait d'effectuer.

Son malaise avait une autre cause : ses relations avec l'humain visible. Que représentait au juste cette entité ? Bien sûr, il y avait les faits. L'humain visible était un processus informatique complexe, rémanent. Pour chaque contrat, le processus était cloné, le client interagissait selon ses désirs avec cette nouvelle entité, qui était ensuite détruite. Les traces de l'interaction étaient conservées ou effacées en fonction des besoins. Chaque semaine, des centaines d'êtres électroniques étaient ainsi créés et détruits. S'il le désirait,Thomas pouvait suivre, par immersion en réalité incrémentée, le comportement de chacune de ces copies.

Ce jour-là, dans le Muséum d'histoire naturelle de New York, un groupe d'une douzaine de personnes, massé autour du guide, découvrait l'humain visible. Sim, en réalité une copie, venait de retirer la couche superficielle de l'épiderme de son bras gauche, et expliquait le mécanisme de fonctionnement des muscles, détaillant la notion de potentiel d'action, lorsqu'un petit garçon lui demanda :

« Pourquoi est-ce que tu es méchant ? »

Réaction typique, se dit Thomas. Était-ce étonnant ? Depuis des années, la tri-di abreuvait les spectateurs de monstres mutants génétiquement modifiés, se dépouillant de leur peau, changeant leur apparence... Sim ne ressemblait-il pas à l'un d'entre eux ?

Sim expliqua, une nouvelle fois, qu'il n'était pas un être vivant, pas même une intelligence artificielle autonome, simplement le modèle élaboré d'un organisme humain...

« Alors tu es un robot ? »

Encore un terme facile, une classification qui vous évitait de penser... Mais n'y avait-il pas, derrière tous ces faux-semblants, une réalité que personne ne voulait voir en face ?





Un soir, alors qu'il revenait chez lui - il était presque parvenu à son domicile -, Thomas reçut sur son communicateur un appel prioritaire. Le système embarqué de son véhicule prit aussitôt le relais. L'écran du tableau de bord n'afficha pas l'image de son correspondant, mais la voix de ce dernier ne pouvait pas laisser de doute sur son identité.

« Il y a un petit os... »

Thomas termina les manuvres d'approche de son parking. Un bref message l'avertit que son véhicule venait d'être pris en charge par le système de l'immeuble et allait être conduit automatiquement à son box.

« Quoi ?

— Un archivage permanent du projet VH va avoir lieu cette nuit...

— Hein ? Mais ce n'était pas prévu. On n'a pas encore terminé les tests sur les nouvelles interfaces...

— Le problème n'est pas là. Il va y avoir demain une manifestation contre les xénogreffes.

— Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Au BPSI ? Il n'y a pas le moindre animal. En quoi sommes-nous concernés ?

— Thomas... Le projet VH sert de support principal d'expérimentation aux deux plus grands laboratoires de recherche du domaine, OrgaTran et la NGA. Il y a en ville toute une flopée d'illuminés qui pour une raison ou une autre sont persuadés que ce ne serait pas bien de poursuivre son existence avec un cœur ou des reins de porc transgéniques...

— Bon, mais quel rapport... Ah, j'imagine que c'est une sauvegarde préventive, au cas où ils parviendraient à pénétrer dans les locaux.

— C'est le cas, en effet. Dans cette sauvegarde, il y aura la trace de nos conversations et de nos opérations...

— Comment ça ?

— Je te rappelle que pour des raisons de sécurité, tous les échanges informatiques sont tracés sur une période de quelques jours, afin de pouvoir éventuellement remonter aux causes d'un dysfonctionnement... »

Thomas réfléchit un instant. Il était fatigué de toute cette dissimulation, qui ne correspondait pas à sa véritable nature.

« Est-ce si ennuyeux ? Je n'ai pas l'impression d'avoir commis de faute professionnelle grave. Et nous n'avons pas fait perdre un seul cent à la BPSI, à mon sens. Au contraire, même.

— C'est un point de vue un peu optimiste. Sans vouloir être alarmiste, on peut relever contre toi six ou sept manquements à la charte de bonne conduite du BPSI, que tu as signée il n'y a pas si longtemps que ça d'ailleurs. Sincèrement, il vaudrait mieux effacer les traces de nos interactions maintenant... Je peux préparer en quelques minutes un petit script qui se chargera de tout... »

En fait se dit Thomas, Sim tentait surtout de protéger sa propre existence, ou en tout cas sa liberté d'expression... C'est cette pensée qui le décida.

« Je n'ai qu'à signer, n'est-ce pas ?

— C'est un peu ça. Voici le corps du script. Je rajoute tout ce qu'il faut pour reconstituer les checksums, les certificats, etc. Il y en a pour deux ou trois minutes... »

Thomas sortait du box quand Sim le contacta à nouveau.

« C'est prêt. Ils sont en train d'interrompre tous les processus auxiliaires en prévision de la sauvegarde. Il faut lancer le script maintenant... ou ce sera définitivement trop tard... »

Thomas hésita. « Je suppose que je n'ai guère le choix... »

Il tapa les trois commandes nécessaires à la certification de l'opération.

L'écran de son communicateur s'éclaira, affichant la photo d'un jeune homme souriant, à l'air innocent.

«Thomas, voici la photo authentique de l'humain visible. Je voulais te dire que je te considérais comme un ami. Je te souhaite bonne chance... »



Thomas tourna en rond dans son appartement pendant une bonne demi-heure. Quelque chose ne collait pas dans toute cette histoire. Une angoisse diffuse l'avait saisi. Que signifiaient les dernières paroles de Sim ? Subitement inquiet, il tenta de joindre le labo. Incapable d'établir la connexion avec le réseau central, son communicateur, après plusieurs tentatives infructueuses, finit par accrocher celui de Greenberg.

« C'est vous, Thomas ? Pouvez-vous venir ici ? Nous avons eu droit à une attaque informatique sérieuse... »

Sur le chemin du BPSI, Thomas finit par ajouter deux et deux pour obtenir quatre. Il était devenu clair pour lui que c'était son certificat qui avait permis le déclenchement de l'attaque. Qui en était l'instigateur réel ? Un pirate extérieur, comme semblait le penser Greenberg ? Ou... Autre chose ?

«Tout est down, on n'y comprend rien. »

Dans la grande salle des calculateurs parallèles, une armée d'opérateurs s'évertuait en vain à remettre en route les systèmes. Les unités de mémoire permanentes, tout comme les sauvegardes, semblaient avoir été effacées.

« DaSylva est là ? demanda Thomas.

— Elle vient d'arriver. Elle m'a appelé de son bureau.

— Il faut que je lui parle. À vous aussi, Vincent. »

Déballer l'affaire fut un total soulagement.

« Votre ami Simon a été particulièrement efficace, dit enfin DaSylva. Grâce à vous, il a pu détruire l'ensemble des sauvegardes accessibles, y compris celles qui étaient basées à San Francisco. Nous voici pratiquement revenus à la version de janvier. Deux mois de développements perdus. D'après Vincent, il faudrait au moins trois ou quatre jours pour réinstaller l'ancienne version. Je ne parle pas des contrats que nous n'allons pas pouvoir honorer. Je jurerais que j'entends en ce moment même sonner les téléphones chez les avocats de nos clients. J'attends que Robert Lington nous fasse une évaluation plus précise des pertes, mais je peux vous dire à vue de nez que c'est un chiffre à six zéros... »

Il y eut un long silence. Finalement, Thomas prit la parole :

« Je suppose que je peux aller empaqueter les deux ou trois bricoles personnelles qui traînent dans mon bureau... » Il hésita, continua. « Et me chercher un bon avocat. »

Cette fois les regards se tournèrent vers Veronica DaSylva.

« Ce n'est pas si simple, Thomas. Voyons, comment présenter les choses ? Disons que je viens d'investir un ou deux millions de dollars dans votre formation. J'espère qu'à partir de maintenant vous allez vous montrer un peu plus efficace... Et réaliste. Mais en fait, ce n'est pas si tragique. »

Son regard perçant fit le tour de la dizaine de personnes rassemblées autour d'eux.

« Officiellement, nous avons été victimes d'un cracker. Nous sommes assurés, et les assurances payeront. Et les circonstances nous poussent simplement à passer à la version quatre de l'humain visible. Elle est prête et testée depuis deux semaines. Vous serez soulagé, Thomas, il n'y a plus de cerveau dans celle-ci. »





17 novembre 2017.

À San-Francisco, Terry Josephson, de l'équipe de nuit, vient de prévenir qu'il prenait le relais. Mais Thomas a du mal à quitter son bureau.

À Tokyo, la visite de l'humain visible est terminée. Quelques adolescents s'attardent dans la salle. L'un d'eux actionne encore une fois l'impalpable commande du tableau de contrôle virtuel dont le guide a brièvement expliqué le fonctionnement, et la terrible douleur de l'orgasme traverse à nouveau le corps tendu, tandis que les simulacres de spermatozoïdes s'élancent vainement dans le néant.

« Tu te rends compte, dix fois en une minute, c'est monstrueux ! » pouffe une jeune fille.

À Saclay, dans une ultime convulsion, l'humain visible a cessé de vivre. Après l'arrêt cardiaque, les fonctions cérébrales ont mis deux minutes trente environ à s'interrompre. Thomas se passe le film de ces derniers instants. Le laboratoire est brusquement envahi par une nuée d'anges hilares qui jouent de la guimbarde, soufflent dans des mirlitons et frappent des tambourins. Les sons deviennent de plus en plus discordants, les images se brouillent, un gris terne envahit l'écran. Les scènes de ce genre sont fréquentes, la combinaison d'un afflux massif d'endomorphines lié au stress et de la dégradation chimique des tissus nerveux. Des phénomènes transitoires, aléatoires.

À chaque fois, le questionnement est là.

Bien sûr, Thomas a d'autres sujets de réflexion. Dans son existence, tout est allé de travers. Marilù a quitté le centre peu de temps après les événements. Thomas avait fini par comprendre qu'il n'existerait jamais rien entre eux. Il est conscient que sa position au BPSI est fragile, qu'il ne peut plus se permettre le moindre faux-pas. Il a été utilisé par les uns et les autres, sans remords. Par Sim, c'est évident. Mais aussi par Greenberg, DaSylva et d'autres encore.

Ce sont là simplement des faits, qui n'éveillent pas d'amertume particulière en lui.

Son quotidien est plus perturbant. « Plus de cerveau », avait dit DaSylva. C'était vrai, d'une certaine façon. La simulation organique complète des neurones, si coûteuse en temps de calcul, avait été remplacée par une simulation fonctionnelle. Les cogniticiens étaient enfin arrivés à élaborer un système complexe de données, de règles et de méta-règles, qui intégrait l'ensemble du comportement des neurones, qui agissait comme le cerveau, avec des performances accrues d'un facteur mille. Il n'y avait en théorie plus d'organe simulé, plus d'expression de la pensée, de la joie ou de la douleur.

Pourtant, Thomas avait bricolé un petit logiciel pour visualiser les configurations du nouveau modèle, pour traduire celles-ci en termes compréhensibles par des humains, en mots, en images. Et, il en avait la preuve quotidienne, les sensations étaient encore là. La pensée s'exprimait toujours, non plus au travers de la reconfiguration de neurones, mais par des restructurations permanentes des données de la base de faits de la nouvelle simulation.

Qu'est-ce que le plaisir, la souffrance, la conscience ? se demandait-il. Chez l'homme, de purs processus organiques au sein du cerveau, une chimie complexe et des échanges d'ions au travers de membranes semi-perméables. Cette définition matérielle gardait-elle un sens quand les seules opérations observables dans le monde du réel étaient de petits déplacements d'électrons au travers de substrats de silicium diversement dopés, opérant à la vitesse de la lumière ?

Pourtant, y avait-il réellement une différence de nature entre la pensée humaine et cette forme de pensée électronique ? Quotidiennement, des entités artificielles à la brève durée de vie ressentaient implacablement souffrance et conscience. Il y avait une raison pour laquelle Sim — l'ancien, le précédent — avait choisi le suicide.

Chez Sim, le nouveau, la conscience s'exprimait à travers des processus complètement différents. La pure application mécanique, méthodique, de centaines de milliers de règles de comportement. Le résultat était une simple liste de peines et de douleurs abstraites, que Thomas pouvait consulter à chaque instant. C'était comme si, se disait-il parfois, un écrivain fou racontait inlassablement toutes les souffrances du monde. Ça n'avait pas de réalité. Il n'y avait pas de raison d'être gai, ou triste, pour un personnage de roman. Personne ne souffrait vraiment de l'autre côté de la feuille de papier. Il s'accrochait à cette idée.

Les personnages de silicium n'avaient pas d'âme.

Et personne ne souffrait vraiment.

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