GRIS ET AMER 2 :
L'ADIEU AUX ÉTOILES
Quelle heure pouvait-il être ? Le réveil était éteint. Encore un problème avec les piles, peut-être une électrode polarisée ou un fil oxydé... Roger nota de s'en occuper dans la journée. Plus tard, quand sa migraine se serait calmée. Il éprouva même la tentation de rester couché jusqu'à ce que les chiffres se rallument et indiquent huit heures...
La routine finit par reprendre ses droits. Roger se leva, s'habilla en silence. Une odeur aigre de transpiration et de tabac refroidi imprégnait son pull-over. 10 h 39, remarqua-t-il en refermant le bracelet de sa montre. Puisqu'il avait neigé, il devait faire, dehors, aux alentours de zéro, bien plus que ces derniers jours ; d'ailleurs la température de la pièce redevenait supportable, dans les douze ou treize degrés. Après les froideurs de cette fin de novembre, il y aurait peut-être un redoux avant l'hiver.
Il était à peine debout depuis une dizaine de minutes qu'il se mit à tousser. La première quinte. Il traînait cette toux depuis des semaines, le début de l'automne, en fait.
Pas de fièvre, il en avait rarement. Au cours des trois derniers mois, il s'était offert, sans résultat, deux longues cures d'antibiotiques - mais rien ne prouvait que ceux-ci aient été adaptés à son affection. Il restait toujours aussi essoufflé qu'avant. Il en avait pris son parti, d'ordinaire les choses allaient mieux après le petit-déjeuner et la première cigarette.
Il fit chauffer l'eau pour le café, dégusta celui-ci, accompagné de quelques biscuits au goût rance. Le paquet annonçait « 17 mai 2007 - 13h35 ». Roger n'osait penser aux subtiles transformations chimiques qui étaient intervenues à cet instant très précis, deux ans et demi plus tôt, changeant ces honorables petits-beurre en un effroyable poison. Il en grignota encore un, puis se décida à jeter le reste du paquet à la poubelle. Encore un petit bout de civilisation qui disparaissait. Depuis des semaines, il n'avait plus de biscottes — mais il lui restait, en compensation, du café pour des années, et de l'alcool pour des siècles. D'habitude, il n'abusait ni de l'un, ni de l'autre, mais la soirée de la veille avait été un peu inhabituelle, comme son mal de tête persistant le lui rappelait. C'était le second anniversaire de son installation dans cette vaste demeure, aménagée avec soin par un propriétaire inconnu qui avait eu le bon goût de disparaître, et il avait fêté avec application ces années de solitude qui lui avaient semblé durer un siècle.
Onze heures et quart, la première cigarette. Il avait plutôt mieux tenu le coup que d'habitude, mais il était vrai qu'il s'était levé bien plus tard que d'ordinaire. Que c'était bon. Il la savoura jusqu'au bout, jusqu'à ce que le papier lui brûle les doigts, que l'âcreté de la dernière bouffée lui déchire la gorge et déclenche une nouvelle quinte de toux. L'esprit vide, il respira machinalement ses doigts chargés de l'odeur prenante du goudron et de la nicotine.
Mais il avait assez traîné. Il agita son bol dans la bassine encore pleine d'eau savonneuse de la veille, puis passa dans le bureau pour consulter ce qu'il appelait son planning, une planche de contre-plaqué encombrée de post-it de toutes les couleurs. Il ajouta, sans trop y croire, « biscottes », sur la feuille où il avait déjà noté « carburant », souligné trois fois. Avec le froid, il ne pouvait se permettre de tomber en panne ces jours-ci. L'année précédente, durant l'été, il s'était laissé avoir. Il avait dû parcourir des centaines de kilomètres à vélo, avec le matériel dans la remorque, avant de trouver une station-service dont les cuves contiennent encore quelques dizaines de litres de fuel. Il avait repéré sur la carte routière un ensemble de petits villages à explorer, dans lesquels il y avait forcément des stations-service. Sans grand espoir, malgré tout. Et il faudrait continuer à faire le tour des maisons individuelles. Au début de l'épidémie, ils avaient été nombreux a constituer des réserves d'essence, de nourriture. Tout était bon à récupérer. En fait, le programme de chaque jour comportait deux mots : vivre, prévoir. Une autre règle, qu'il ne parvenait pas toujours à respecter, était : ne pas remettre au lendemain. Ce serait pourtant le cas de l'expédition carburant. La fin de la matinée approchait, et il ne ferait pas grand-chose d'utile avec juste cinq heures de jour devant lui.
Roger remonta du sous-sol une boîte de conserve, qu'il se ferait réchauffer pour midi — il n'avait même pas regardé l'étiquette, cassoulet, choucroute, paella, peu importait, ce serait la surprise du jour --, et mit en route le vieil émetteur-récepteur. L'appareil balaya les ondes courtes pour tenter de détecter d'éventuelles émissions. Comme d'habitude, il n'accrocha que des parasites à plusieurs reprises. Dans la journée, ceux-ci correspondaient souvent à des sursauts de l'activité solaire. Les déplacements de voitures, dans un rayon de quelques centaines de mètres, généraient aussi des signaux très reconnaissables, traduisant jadis un danger potentiel — mais ces dernières manifestations étaient devenues de plus en plus rares. Il ne se souvenait pas en avoir repéré au cours de l'année écoulée.
Grâce à la radio, Roger avait été en contact avec d'autres rescapés, dont l'histoire était voisine de la sienne. Il y avait eu des solitaires, des couples, et même de petites communautés. Toutes ces voix lointaines s'étaient tues un jour ou l'autre. Il n'y avait pas eu de contact radio depuis près de six mois.
11 h 37. Roger écrasa sa cigarette. C'était le moment du nettoyage, et il ne pouvait guère se permettre de le repousser à nouveau. Il enfila des gants de caoutchouc, vérifia le masque avec soin. Il l'avait bricolé à partir de divers équipements de plongée. Il avait même envisagé d'y adapter une alimentation autonome, et avait entreposé à cette fin une dizaine de bouteilles d'oxygène, récupérées à l'hôpital proche. Simplement, les bouteilles étaient lourdes et encombrantes à manipuler, et il n'était guère envisageable de les trimbaler sur le petit chariot au cours des sorties dans la nature. Il s'était donc décidé pour un simple dispositif de filtration. L'air traversait plusieurs filtres minces imbibés d'eau de Javel - malgré ses inconvénients, c'était, d'après les sources les mieux informées, un antiseptique tout à fait efficace contre le virus. La chaleur marchait bien également, mais il était beaucoup moins agréable encore de se laver les mains à l'eau bouillante. L'odeur douceâtre l'accompagnait donc depuis des mois. Il en pulvérisait dans le hall chaque fois qu'il revenait de l'extérieur, il posait ses chaussures dans un bac en plastique contenant un peu du précieux liquide. Et bien sûr, ses vêtements étaient couverts de taches blanchâtres et d'auréoles de toutes tailles, témoins de ses maladresses dans les manipulations.
Roger rajouta un peu de liquide dilué dans le petit réservoir, puis ajusta le masque sur son visage. Encombrant, mais, espérait-il, utile. En tâtonnant, il resserra la lanière qui passait derrière la nuque. Le flacon de bicarbonate de soude, supposé neutraliser les vapeurs de Javel, glougloutait comme un narguilé à chaque inspiration, le souffle familier de sa respiration chuintait à ses oreilles, et l'odeur devenue à la longue écœurante emplissait ses poumons. Il toussa une bonne dizaine de fois, puis l'irritation de sa gorge finit par se calmer. Il enfila encore les gros gants de cuir et la lourde parka. Tout était en ordre.
Sur le pas de la porte, un bref coup d'oeil le rassura. Aucune trace de pas, ni de rien d'autre, dans la neige. Il lui était arrivé, jadis, d'avoir des visiteurs indésirables. Mais les circonstances avaient bien changé aujourd'hui. Il avait changé, lui aussi. Peut-être espérait-il maintenant de telles visites...
Il y avait moins de sacs que prévu, une douzaine, que Roger déposa avec précaution dans la brouette, comme si chacun d'eux était une bombe amorcée, susceptible de lui exploser au visage à n'importe quel moment — c'était en un sens exactement ce dont il s'agissait. Tous les sacs étaient intacts, une chance. Roger se voyait mal en train de creuser au pic la terre gelée pour évacuer tout ce qui aurait pu être contaminé. Toutes ces précautions étaient peut-être inutiles. Il ne buvait que de l'eau minérale en bouteille, jamais celle du puits, qui pouvait être polluée par les ruissellements venus des collines proches.
Comme souvent, il n'était tombé aucun sac à plus d'une cinquantaine de mètres de la maison. Il était clair que les alentours de celle-ci constituaient une cible privilégiée, comme si ces sales bêtes venaient le narguer. Roger se livra malgré tout à une visite complète du parc et du potager, puis du verger, situé un peu plus à l'écart.
C'est au fond du jardin qu'il découvrit la créature. L'être semblait avoir été projeté contre les branches de l'un des petits poiriers desséchés par le froid. Il était peut-être là depuis la tempête de l'avant-veille. Et il était vivant.
Roger le regarda un long moment. Des ailes, des écailles, des becs et des griffes. C'était la description habituelle, imprécise, tant leur morphologie défiait toute classification. La forme sombre était ramassée contre le tronc de l'arbre, une aile, ou ce qui en tenait lieu, encore accrochée à une branche. Roger se souvint de la maladie de son chien. Les premiers symptômes s'étaient déclarés plusieurs mois après l'infection, puis tout était allé très vite. L'animal avait perdu ses dents le troisième jour, et le lendemain, sa peau avait déjà l'aspect parcheminé de celle des créatures. Comme chaque fois qu'il pensait à Martha, Roger se sentait en proie à une émotion très particulière. Ce n'était qu'un animal, dont la vie ne pesait pas lourd et qui avait été sacrifié pour, croyait-on alors, sauver la vie d'êtres humains. Mais Martha avait été un chien d'exception, et Roger s'était toujours senti responsable de la fin qui avait été la sienne. C'était arrivé dix ans plus tôt, et l'image était toujours aussi vive dans son esprit. C'était aussi l'époque où Marie-Jo et Jean-Pierre avaient disparu. Tous vivaient alors les derniers jours d'une civilisation, et personne ne le savait.
D'un geste machinal, Roger porta la main à son épaule, presque étonné de ne pas y trouver la bretelle de son fusil. Il y avait eu une période où celui-ci aurait été toujours prêt. Un an ou deux plus tôt, comme bien d'autres, Roger sortait systématiquement armé. L'ancien propriétaire de la maison avait été un amateur d'armes. Au milieu des pistolets et fusils de collection se trouvaient des engins modernes, prestigieux et tout à fait opérationnels, entre autres deux carabines Beretta SO5 EESS, dont l'une était munie d'un viseur Zeiss à infrarouges, un Browning B25, calibre 20, à la crosse incrustée de plaques d'or et d'argent, représentant des scènes de chasse, et une Super 9 II de Verney-Carron. Certaines de ces armes étaient destinées au très gros gibier, buffles ou hippopotames. Roger avait jadis été chasseur et pêcheur. Il ressentait encore aujourd'hui un mélange de fascination et de malaise vis-à-vis de ce matériel, qui désormais ne servirait plus puisque tout gibier avait quasiment disparu...
Roger poursuivit son chemin. Aurait-il fait feu, s'il avait été armé ? À l'époque, il avait souvent vu les autres tirer sur les créatures. Ce n'étaient pas des proies très difficiles. Elles se tenaient haut dans le ciel, mais leur envergure les rendait vulnérables. Les balles ordinaires, les chevrotines, les transperçaient sans leur causer trop de dommage. Pourtant, il était facile de les tuer. Elles étaient gonflées d'hydrogène, et une balle explosive ou une simple fusée éclairante les transformait en une gerbe de flammes, tel un feu d'artifice tiré en plein jour. Mais la réciproque était vraie. L'homme était aussi une proie facile pour les créatures. Jusqu'à la fin de 2002, les premiers cas, peu nombreux, avaient été passés sous silence. C'était d'ailleurs étrange de voir, a posteriori, à quel point les autorités, dans tous les pays, avaient pu aussi longtemps maintenir le black-out. La grande vague était arrivée au printemps 2003. La grande vague qui avait balayé l'humanité.
Les créatures produisaient des sortes de sacs — le mot œuf aurait peut-être été plus approprié, mais le terme de sac était resté --, des sacs organiques, translucides, boursouflés de poches gonflées d'hydrogène, qui contenaient une poudre grise, que certains qualifiaient de sperme, un mélange de substances complexes dont l'une se comportait comme un virus. Les oeufs étaient pondus en plein vol et dérivaient au gré des vents. Ils perdaient peu à peu l'hydrogène qui les maintenait dans les airs, et atterrissaient au hasard, dans les champs ou les forêts. La substance grise contenait des phéromones, qui attiraient nombre de mammifères ; elle agissait comme une drogue, dont l'animal se gavait. Le virus passait dans le sang depuis l'appareil digestif, et infectait la quasi-totalité des cellules, transformant progressivement l'organisme. L'hôte contaminé devenait à son tour une créature, qui ne tardait pas à prendre son envol... Il était difficile d'imaginer une méthode plus efficace pour aboutir à la destruction complète d'une civilisation.
L'amertume de Roger avait peu à peu disparu. Il avait perdu, dans cette période troublée, beaucoup d'amis chers. Il ne se passait pas un jour sans qu'il regrette sa vie antérieure. Pourtant, il avait fini par accepter ces changements. Il avait vécu une période intéressante, selon la vieille « bénédiction » chinoise. L'angoisse des jours difficiles avait fait place à l'acceptation, ou en tout cas à la résignation, qui n'était peut-être qu'une forme de lassitude.
Roger poussa la brouette jusqu'au hangar, transféra les sacs dans des emballages de plastique résistant, qu'il entassa dans la remorque du 4x4. Il irait déposer son chargement le lendemain, dans la décharge qu'il avait constituée dans une ancienne carrière, à une vingtaine de kilomètres du village. Ces quelques minutes d'effort l'avaient épuisé. Ses poumons le brûlaient, et il ne se voyait pas passer une heure de plus avec cet équipement qui l'oppressait.
Pendant le repas, Roger ne cessa de penser à la créature. Peut-être était-elle déjà morte. En tous cas, il ne pouvait la laisser où elle se trouvait. En soupirant, il revêtit à nouveau son costume des grands jours, comme il l'appelait. Il avait emporté l'une des carabines à gros calibre.
Roger s'accroupit. La créature était toujours vivante. Son corps portait les traces de multiples plaies. Elle devait être en cours de métamorphose - encore maladroite -, lorsqu'elle avait été projetée par la tempête contre cet arbre. Ou peut-être avait-elle été agressée, par un renard, ou plutôt un chien redevenu sauvage.
L'être entrouvrit soudain une bouche effrayante, ressemblant à celle d'un crocodile, où des sortes de replis cornés auraient tenu le rôle de dents. Roger, surpris, eut un mouvement de recul. Mais il n'avait jamais entendu parler d'un seul cas de créature s'attaquant physiquement à un humain ou un animal.
Une branche basse avait transpercé l'une des ailes de l'animal. Souffrait-il, avait-il conscience de souffrir ? Roger ne se souvenait pas avoir lu quoi que ce soit à ce sujet. Il n'y avait aucune preuve que ces êtres soient intelligents - ou ne le soient pas, d'ailleurs. Et tout cas, toutes les tentatives de communication avec eux avaient été vaines.
Roger cassa la branche, puis, avec douceur, dégagea le corps de la créature. Elle ne devait pas faire plus d'une dizaine de kilos. Il la posa dans la brouette, qu'il poussa jusqu'à l'un des garages inutilisés.
Il éclaira — le groupe électrogène, qu'il avait remis en marche vers midi, fonctionnait toujours. Roger l'avait laissé en route pour permettre à la pompe de remplir le réservoir d'eau situé sous les combles, au deuxième étage.
Il déposa la créature sur une couverture pliée en quatre. La lumière baignait le corps d'une lueur jaunâtre. L'animal donnait l'impression d'une méduse retirée de l'eau, avec cette même absence de forme qui résultait du changement de milieu. Roger avait constitué quelques mois plus tôt un épais dossier en découpant ici et là des articles de journaux et de magazines. Il y avait peu de renseignements précis, et il n'avait pas vraiment eu le temps de s'y consacrer. Il se souvenait aussi de plusieurs ouvrages traitant du sujet, dont il n'avait pas tiré grand-chose. Il savait que les créatures venaient de l'espace, et qu'elles devaient donc être assez coriaces.
Il alla chercher une trousse de premier secours. Il avait pris la précaution d'en répartir une bonne dizaine, ici et là dans la maison et dans les dépendances. Il désinfecta à l'alcool tout ce qui ressemblait à des éraflures, les badigeonna au mercurochrome. Que pouvait-il faire d'autre ? Il n'avait aucune notion de la physiologie de ces êtres. Tandis qu'il effectuait ces simples gestes, Roger pensa avec amertume qu'en cas d'accident, il n'aurait pas droit lui-même à un tel traitement. Certains soirs, alors qu'il lisait un livre, ou écoutait un CD après le repas, il lui arrivait de penser qu'il vivait encore dans un monde normal. C'était bien sûr une erreur, et il ne pouvait se permettre la moindre inattention. Il avait passé jadis un diplôme de secouriste, avait lu au cours des trois ou quatre dernières années plusieurs ouvrages de médecine, et il était clair que ce que l'on pouvait faire pour soi-même était plus que limité. Il était à la merci de n'importe quoi. Il pouvait mourir d'une appendicite qui tournerait en péritonite, ou même d'une simple fracture. Les jours de désespoir, il en arrivait à la conclusion que disposer en permanence sur soi d'un poison violent était le meilleur service que l'on pouvait se rendre. Peut-être aurait-il dû garder les petits-beurre, après tout...
En quittant le garage, il éteignit la lumière, laissant la porte grande ouverte. Le froid ne devait pas être un problème pour cet être habitué au vide interstellaire. Et s'il voulait s'envoler... Ce serait aussi bien.
Quand le soir tomba, il vérifia à deux reprises que toutes les issues de la maison étaient bien verrouillées.
Cette nuit-là, Roger se réveilla en hurlant, avec l'impression qu'une créature était couchée dans le lit à côté de lui. C'était un cauchemar récurrent. Comme d'habitude, ce qui se passait était très flou, et ne subsistait au réveil que l'impression d'une angoisse et d'une stupeur profondes. N'était-ce pas Freud qui avait développé la théorie du rêve comme accomplissement d'un désir ? En l'occurrence, ceux-ci étaient bien troubles. Au cours des six dernières années, à deux reprises il avait vécu quelques mois avec une compagne d'infortune. Ce n'étaient pas des histoires d'amour, tout au plus de simples partages de solitude, qui n'excluaient pas une certaine tendresse. Mais la cohabitation ne résistait pas longtemps à toutes les contraintes que la situation imposait. La première, Héléna, était partie en claquant la porte. Claire, la seconde, avait été contaminée. Au cours des dernières semaines, elle s'était retirée dans l'une des maisons du village. Elle n'acceptait pas son état, et avait décidé de mettre fin à ses jours, lorsque, disait-elle, les choses lui seraient devenues insupportables. Roger avait connu plusieurs personnes contaminées, qui elles aussi avaient décidé d'en finir ; pourtant, aucune d'entre elles n'avait suivi cette résolution. Claire avait certainement agi de même. Elle avait disparu, sans que Roger sache ce qui s'était réellement passé. Peut-être s'était-elle envolée une fois sa métamorphose achevée. Roger espérait que, quoi qu'il soit arrivé, elle avait obtenu ce qu'elle souhaitait.
Les cauchemars dataient peut-être de cette période. C'était difficile à dire.
Roger demeura allongé quelques minutes dans la faible lueur de la lampe de chevet. Il avait installé dans certaines pièces de la maison un circuit électrique fournissant du douze volts, alimenté par de grosses batteries qu'il rechargeait régulièrement au moyen du groupe électrogène. Le réveil, toujours éteint, se contentait en théorie de deux piles d'un volt cinq. Il était devenu aujourd'hui hors de question d'en trouver encore en état de marche. Roger avait donc bricolé des piles Volta, les plus simples à réaliser, un pot de confiture, un bout de zinc, un bout de cuivre, un peu d'acide sulfurique dilué, le liquide à batterie que l'on trouvait dans toutes les bonnes stations-service, et le tour était joué. Il en fallait trois pour que le réveil fonctionne, et un brin d'entretien : ajouter de l'eau déminéralisée quand l'électrolyte s'évaporait et que le niveau devenait trop bas, comme c'était le cas aujourd'hui, et surtout frotter régulièrement les électrodes pour éliminer les gaz qui s'y déposaient.
Roger enfila l'épaisse robe de chambre pour aller chercher au sous-sol le flacon d'acide, versa ce qui convenait, et remit à l'heure le réveil dont les diodes rouges affichèrent avec conviction 3 h 37.
Une longue nuit l'attendait. Lire ? Écouter un disque ?
Toujours emmitouflé dans sa robe de chambre, il descendit au salon. Sa chaîne hi-fi était peu traditionnelle : un autoradio, un booster, et les superbes enceintes JMLab Utopia en bois précieux qui équipaient les lieux lors de son arrivée, mais le tout fonctionnait sous douze volts. Il n'hésita pas longtemps entre les milliers de CD qui s'alignaient sur les étagères.
« It was twenty years ago today... »
La musique d'un autre siècle, d'un autre monde, envahit la pièce. Roger se cala sur son fauteuil, installa sur ses genoux la couverture de laine pliée en quatre. Il ne manquait qu'un chien, et un feu dans la cheminée...
Le froid le réveilla au petit matin. Il se mit à tousser. 7 h 11. C'était curieux ce réflexe machinal, consulter l'heure à chaque occasion. Avait-il un rendez-vous, quelqu'un l'attendait-il ? Il pensa brièvement à la créature. Quelle étrange relation était-il en train de mettre en place ? Ce n'était pas un chien errant, malade, comme ceux qu'il avait jadis recueillis et soignés, qui lui avaient rendu au centuple l'affection qu'il avait pu leur prodiguer. Cette créature était un parasite, comme la biblique plaie de l'Égypte, l'une de ces innombrables sauterelles qui avaient ravagé le monde. Il aurait été nettement préférable de mettre la main sur une poule - une poule qui pondrait des œufs. Roger n'était pas un grand amateur d'oeufs, mais il n'en avait pas mangé depuis des années. On devait bien trouver des poules quelque part, à moins qu'elles ne se soient, elles aussi, transformées en créatures ? Roger éprouva la tentation d'aller ajouter « poules » à sa wish-list. La magie du mot serait-elle suffisante, ou, à l'instar de l'homme des cavernes, lui faudrait-il en outre dessiner l'animal ? Avec ses talents innés pour le dessin, il était bien capable d'hériter d'une autre créature, à la place du gallinacé désiré... Oui, quelques poules, et pourquoi pas des oliviers, pour l'huile qui faisait aussi cruellement défaut, et une ou deux vaches, pour le lait et le beurre ? L'image fugitive d'une vache rouge à la peinture écaillée traversa son esprit, une vache à roulettes, en bois, qu'il avait promenée durant une partie de son enfance - comment s'appelait-elle, déjà ? Margot, lui semblait-il, c'était si vieux.
Roger descendit au sous-sol, mit en route le groupe électrogène, alluma la chaudière. Il contempla la lueur orangée des flammes au travers du regard en mica, se réjouissant du souffle profond du brûleur. Une goutte grasse perlait au coude de l'arrivée de mazout. Roger la cueillit du bout du doigt, l'écrasa contre son pouce, frottant ses doigts d'un mouvement machinal. Il remonta à la cuisine, s'adossa au radiateur de fonte, qui ne tarda pas à tiédir.
Sept heures et demie, la première cigarette, l'eau qui bouillait sur le gaz, et ce silence qui donnait envie de tendre l'oreille pour percevoir les bruits de la ville - mais il n'y avait personne en ville qui soit susceptible de produire un quelconque bruit...
En revenant avec son bol de café bouillant, amer, dont il avalait le contenu par minuscules gorgées, Roger joua un moment avec l'autoradio, puis la C.B. Rien, bien sûr. Mais la gamme des 27 MHz n'était pas la plus appropriée pour recevoir les messages du reste de l'humanité, si reste il y avait. Jadis, Roger avait fait de la C.B., parce que c'était pratique, utilitaire. Il recueillait des informations sur l'état des routes et les positions des radars de la maréchaussée, mais comme tous les cibistes, ne s'intéressait guère à ce qu'il y avait dans la boîte - même s'il savait que la boîte en question avait été débridée par un copain pour fournir bien plus que les 4 watts réglementaires, et si quelques sigles mystérieux comme BLU, SSB, LSB et autres USB lui étaient devenus familiers.
Aurait-il plus de chance avec les ondes courtes ? Roger mit sous tension le transceiver, laissant l'appareil explorer les hautes fréquences, débutant par les canaux de la bande 10, avant de passer à ceux des bandes 12, 15, etc. Le système consacrait cinq secondes à chaque canal préréglé, et le balayage de l'ensemble des bandes nécessitait plus d'une demi-heure. Roger retourna à la cuisine, nettoya les accessoires du petit-déjeuner, écoutant d'une oreille distraite les crachotements qui sortaient des haut-parleurs. À un moment donné, il crut déceler un signal différent des bruits habituels. Il se précipita. C'était dans la gamme des vingt mètres, la gamme privilégiée pour les communications à très longue distance, car les signaux radio bénéficiaient alors de rebonds multiples entre le sol et les diverses couches de l'ionosphère. Roger débrancha l'automatisme, écouta attentivement les différents canaux en tournant avec délicatesse la grosse molette de réglage du synthétiseur de fréquences. Il y avait assurément quelque chose — mais pas une communication en phonie codée en BLU.
Les signaux étaient très réguliers. Se pouvait-il que ce soient des données numériques, échangées sur la porteuse ? Bon sang, il avait déjà vu ceci. Ce n'était pas du morse — beaucoup trop rapide. Du RTTY ? Peu probable. Non, ce devait être de la transmission numérique. Très certainement du IP sur onde courte. Il se souvenait avoir lu qu'ils utilisaient beaucoup cette technique en Australie. Merde ! Il y avait des gens, vivants, quelque part. Et il n'était pas équipé pour les contacter. Comment faire pour signaler son existence ?
Voyons. Imaginons qu'il s'agisse d'une communication entre deux ordinateurs. S'il émettait un signal sur la bande, il parasiterait peut-être la transmission. Mais une partie de celle-ci passerait, et avec les mécanismes de reprise d'erreur, personne ne se rendrait compte de rien. Sauf s'il parvenait à parasiter la transmission assez longtemps — les correspondants détecteraient une erreur permanente, essayeraient d'en comprendre la nature, écouteraient certainement le signal. Mais il fallait que ce signal soit significatif. Alors, pourquoi pas un disque ?
A la hâte, Roger effectua les connexions entre la chaîne hi-fi et l'émetteur. L'entrée micro serait saturée, mais l'important était que l'on reconnaisse la musique. Quant à celle-ci, « Sergeant Pepper » ferait parfaitement l'affaire.
Quelques instants plus tard, le récepteur faisait retentir, horriblement déformée par la saturation et la proximité de l'émetteur, la célèbre chanson. Bien sûr, l'émission lointaine était masquée. Roger attendit trois minutes, coupa l'amplificateur d'émission, tendit l'oreille. Les crachotements étaient toujours présents. Son émission avait peut-être été trop brève ? Il relança le disque, laissa s'enchaîner les trois premiers morceaux. Puis il se remit en réception. Cette fois, la bande était silencieuse. Même en poussant le volume, Roger ne percevait que les habituels parasites. Là-bas, les autres s'étaient-ils mis à l'écoute d'un message ? Rassemblant ses souvenirs, Roger se lança dans une improvisation hésitante.
« Break ! Contact demandé. Pouvez-vous moduler ? QSN sur... » Voyons, quelle était la fréquence ? « 14.915. » Quoi d'autre ? La position. « Quel est votre QTH ? Over. »
Il laissa s'écouler une minute, répéta le message. Toujours rien. Il repassa quelques chansons, envoya à nouveau ses appels dans le vide, hurlant presque le dernier qui s'étrangla dans une quinte de toux.
Pourquoi ne répondaient-ils pas ? Il était peut-être trop loin pour qu'ils captent son émission. Pourtant l'émetteur avait une puissance de 100 watts, assez pour être entendu à l'autre bout de la Terre quand les conditions étaient favorables. Et son antenne était de grande taille, bien placée. Peut-être avaient-ils achevé leur transmission, peut-être essayaient-ils de le joindre sur une autre fréquence. Peut-être ne s'était-il rien passé, et poursuivait-il une chimère. Je suis le disc-jockey d'une ville fantôme, se dit-il enfin. Il en aurait pleuré. Ces quelques minutes avaient suffi pour réveiller le spectre de la solitude. Il se souvenait avoir éprouvé ce cruel sentiment au cours de l'été précédent, lorsqu'il avait consacré des jours entiers à redécouvrir Lyon. Bien sûr, son intérêt était d'abord pratique, trouver de la nourriture et du carburant, ainsi que tout objet susceptible de lui simplifier ou agrémenter l'existence. Mais il s'était surpris à retourner vers des quartiers qu'il avait connus autrefois, des lieux jadis familiers. La solitude y était celle des grands musées. La ville était une œuvre d'art qui semblait avoir perdu tout sens depuis que nul regard humain ne se portait plus sur elle. Depuis que les créatures avaient ravagé la planète.
Roger coupa tous les appareils, se rendit dans le hall. C'est là que les grandes vitrines abritaient les armes de l'ancien propriétaire. Jusqu'à l'été dernier, Roger les avait tenues cadenassées avec soin. Puis, réalisant l'inutilité de ses précautions, il s'était contenté de les laisser simplement refermées. Parfois même, certaines armes restaient chargées. Quelle importance ? Roger saisit l'un des fusils à éléphants, engagea une cartouche dans chaque canon. Peut-être aurait-il la chance de rencontrer un éléphant, aujourd'hui.
Il était huit heures vingt. Délibérément, Roger sortit sans ses accessoires porte-bonheur, les gants et le fameux masque. L'air sec et froid déclencha une quinte de toux. Il s'approcha du garage. La porte était toujours ouverte, la créature encore là. Il lui sembla même la voir remuer à son arrivée. Un être sans ressource, blessé, coupé de ses congénères. Sans espoir. Roger leva son arme. Il avait l'impression de tenir un objet froid, divin, qui n'attendait que son ordre pour donner la réponse ultime. Ce serait si facile d'en finir ainsi. Il fit demi-tour, déchargea son arme en direction du jardin. Les deux coups résonnèrent sourdement, suivis de l'écho habituel contre le mur du fond, comme étouffé par la neige. Des oiseaux piaillèrent dans le lointain. Roger se mit soudain à claquer des dents. Il avait trop peu dormi, et l'air froid l'envahissait, lui brûlant les poumons. Il revint à l'intérieur, dans la tiédeur relative. Son cœur battait comme après un dur effort, et une douleur aiguë l'oppressait. Les odeurs de tabac froid et de Javel s'entremêlaient. Chaque inspiration était une déchirure, et il respirait par petits coups, s'efforçant de réprimer ses toussotements.
Il y eut des chocs à la porte. Quelqu'un - un improbable passant, alerté par les détonations. Roger ouvrit sans réfléchir.
La créature était devant lui, silhouette sombre dans l'embrasure de la porte. Roger entendit un double déclic. Il comprit qu'il avait appuyé sur la détente. Si le fusil avait été rechargé, les coups seraient partis, les balles auraient déchiqueté le corps de la créature. Il y eut encore une seconde de flottement, puis Roger claqua la porte d'un geste sec, tourna l'un des verrous.
Longtemps après, il posa son arme, alla s'asseoir dans l'un des fauteuils du salon. Il fallait qu'il se débarrasse de cette chose. Que faisait-elle là ? Comment avait-elle frappé à la porte, pourquoi ?
Roger fixa un long moment le plafond, qui avait dû être blanc jadis, et auquel la poussière s'accrochait par plaques, formant çà et là des taches plus sombres. Au- dessus du radiateur pendaient des fils d'araignée qui ressemblaient à des fissures courant sur le mur et au plafond, et que l'air chaud agitait doucement. C'était un matin calme, paisible, et un monstre l'attendait sur le seuil de sa maison.
Avait-il rêvé ce dernier épisode ? Il retourna dans le hall, chargea de nouveau le fusil à double canon, ouvrit la porte. Personne. Il s'agenouilla, examina les traces dans la neige. Il y avait les empreintes de ses chaussures, rien d'autre. Il se rendit au garage. La créature était toujours là. Roger leva son arme, retrouvant l'impression précise qu'il avait éprouvée une demi-heure plus tôt. Songeur, il retira les cartouches du fusil, revint à la maison.
Dans l'immense pièce du premier étage, qui avait été le bureau et l'atelier de l'ancien propriétaire, trônait une grande table qui s'était surchargée au cours de ces derniers mois d'objets ramenés de ses excursions : magazines, livres, cassettes vidéos et DVD, sans parler d'une quantité hallucinante de matériel informatique, qu'il n'avait jamais trouvé le temps d'installer. Tous les centraux téléphoniques étaient morts, Internet s'était évanoui depuis belle lurette, et Roger se voyait mal consacrer son temps libre à jouer au solitaire ou à Space Invaders. Il avait à une époque tenu un journal et même entrepris d'écrire ses mémoires. Son carnet, qu'il avait sous les yeux, commençait par « Je suis né à Lyon le 17 Septembre 1947. Mon père et ma mère étaient tous deux enseignants, ce qui, je suppose, ne me destinait guère à la carrière de bistrotier. Les hasards de la vie et de la naissance... Je pensais jadis que tous ces « sept » me portaient bonheur, et j'ai plus d'une fois regretté de ne pas être né dix jours plus tôt. J'imagine que nombre d'autres personnes sont du 7/7/47, ou même du 7/7/77. Où sont-elles aujourd'hui, ont-elles eu plus, ou moins, de chance que moi ? » Il y en avait comme ça une dizaine de pages, et puis l'inanité de son entreprise lui était apparue. Il ne parvenait pas à transcrire les moments exceptionnels qu'il avait vécus, les joies et les douleurs. Il eut un frisson en repensant à certaines scènes auxquelles il avait assisté. Violences, pillages, destructions... C'était un lieu commun de dire qu'il suffisait de gratter le vernis de la civilisation pour voir apparaître l'homme dans toute son horreur. Mais cette période de barbarie n'avait pas duré. Les survivants, de moins en moins nombreux, s'étaient repliés sur eux-mêmes, seuls ou en petits groupes, respectant peu ou prou le territoire des autres. Chacun savait que ses jours étaient comptés, sa fin inéluctable. Roger ne s'était pas intégré dans les communautés qu'il avait pu voir se créer autour de lui, avec lesquelles il ne ressentait pas d'affinité particulière. Et ces communautés avaient fini par disparaître.
Roger referma son carnet. Si un improbable archéologue du futur devait un jour se pencher sur les ruines de la civilisation humaine, il n'apprendrait pas grand-chose de ces médiocres lignes. Alors que la faillite de la civilisation occidentale pouvait se lire en filigrane dans la recherche effrénée du profit qui avait marqué la fin du XXe siècle et le début du suivant, Roger trouvait ironique et paradoxal que la fin même de l'espèce humaine soit liée, non pas à un conflit planétaire ou une catastrophe écologique, mais à une bien curieuse invasion venue de l'espace...
Les heures passèrent. Roger mit plus de temps qu'il ne l'imaginait pour faire le tri de tout le bric-à-brac accumulé. Il avait un objectif précis : en savoir plus sur les créatures, comprendre ce qu'était le processus qui amenait un homme à devenir l'une d'elles.
Au cours de l'après-midi, après un repas sommaire, il survola les documents dont il disposait, fit une rapide sélection, visionna en accéléré trois cassettes. Il fut désappointé de trouver si peu d'informations utiles dans une telle masse d'archives. Au fond, que savait-on des créatures ? Elles n'avaient qu'une vision rudimentaire, pas de larynx, de cordes vocales ou d'appareil auditif. On les imaginait stupides - rien en tout cas dans leur comportement ne permettait de penser qu'elles avaient un QI supérieur à celui d'un ver de terre. Même si leurs cerveaux et ceux des humains avaient des masses comparables, les structures cérébrales étaient très différentes. Il était certain que la métamorphose, qui altérait profondément l'encéphale, faisait disparaître tout souvenir. Au mieux, la créature qui venait de naître était comme un enfant autiste, sourd et muet, avec lequel nulle communication ne semblait possible.
Roger se coucha sans manger. Il n'avait pas très faim, et la simple perspective de devoir au préalable se livrer au nettoyage des accessoires de cuisine lui parut insurmontable.
Il se sentit mieux le lendemain. Le sirop pour la toux qu'il avait pris en se couchant, bien que périmé, lui avait permis de passer une nuit tranquille. Son déjeuner avalé — une demi-boîte de maïs et un bol de café --, il se rendit auprès de la créature. Elle ne semblait pas avoir bougé, mais avait dû gratter ses pansements, ou ceux-ci s'étaient décollés tout seuls. Les déchirures avaient meilleur aspect, même si un liquide brun foncé, qui tenait lieu de sang, suintait toujours des plaies les plus larges.
Le corps de l'animal était si froid que le sparadrap refusait d'y adhérer. Roger chercha comment refaire les pansements, et eut l'idée d'envelopper toute l'aile, ou ce qui en faisait office, d'une feuille de plastique alimentaire, ce qui parut convenir. La créature remua deux ou trois fois, comme pour s'assurer que l'ensemble tenait bien, puis se laissa retomber sur le sol.
Roger, de retour dans la maison, passa au salon. Il se sentait de taille à affronter une nouvelle déception, et brancha le scanner du récepteur à ondes courtes. Il attendit deux à trois minutes, puis retourna à la cuisine. Il s'était décidé à faire la vaisselle, et mit une grande bassine d'eau à chauffer sur le gaz.
« You're such a lovely audience », se surprit-il à chanter, accompagnant la musique, « we'd like to take you home with us ... »
Il s'interrompit soudain - car ce qu'il entendait, déformé, saturé, presque inaudible et pourtant parfaitement reconnaissable, était sans conteste le disque qu'il avait écouté deux jours plus tôt, et qu'il avait diffusé sur les ondes...
L'émission s'était déjà tue. Il se précipita, envoya messages sur messages — en vain. Désespéré, il passa la journée à moduler sur toutes les ondes, allant du BLU à un morse hésitant, revenant à la phonie... Sans résultat. Et pourtant, il y avait eu quelque chose...
Un matin, Roger réalisa qu'il n'était pas sorti depuis trois jours. Certes, il n'y avait pas d'urgence véritable, il avait de quoi manger pour des mois. La veille, la fatigue l'avait maintenu au lit pendant la journée, puis il avait passé la nuit sans dormir — la faute de cette toux incessante que seule calmait la cigarette. Il était descendu une fois dans la salle de bain, avait bu un verre, et était remonté s'allonger. Ce seul effort l'avait épuisé, et pendant une heure, il avait épié les sifflements de sa respiration et les battements trop rapides de son cœur.
Dans la journée, il s'endormit à deux reprises sur son fauteuil, se réveillant hagard. Il n'avait pas de température, mais une intense fatigue semblait le clouer sur place. Plus tard, il se réveilla couché sur le sol. Son front saignait, et il réalisa qu'il avait dû se cogner contre le coin de table. Il n'avait aucun souvenir de ce qui avait précédé son évanouissement, ni du temps que celui-ci avait pu durer.
« J'ai dû choper un virus », se dit-il.
Soudain, les mots le frappèrent dans toute leur cruauté. Il lui fallait se rendre à l'évidence : il avait attrapé le virus, Jusqu'alors, son hypothèse, qu'il n'avait jamais vraiment formulée, était qu'il avait acquis une sorte d'immunité vis-à-vis de la maladie, peut-être lorsque son chien avait été contaminé. Bien sûr, il avait systématiquement pris toutes les précautions utiles, ou en tout cas, toutes celles qu'il pouvait prendre. Mais il avait toujours imaginé qu'autre chose expliquait son apparente immunité.
Il se replongea dans la documentation, cherchant des descriptions des symptômes, des témoignages des malades. Il y en avait eu quantité sur Internet, se souvint-il, et il avait dû jadis archiver tous ces messages.
Il remit en route son vieil ordinateur — qui, après des mois d'inactivité, lui fit le plaisir de fonctionner sans incident — et ne tarda pas à se trouver plongé dans des dizaines de milliers de messages en anglais : la liste « créatures » ayant eu parfois plusieurs centaines de contributions en une seule journée.
Après avoir dépouillé une petite partie des témoignages, Roger finit par se convaincre que ce dont il souffrait n'avait rien à voir avec une atteinte du virus. Il se tourna vers les dictionnaires médicaux : ses symptômes ressemblaient beaucoup à ceux de la bronchite chronique, peut-être accompagnée d'emphysème, une diminution de la capacité pulmonaire, qui se traduisait par une gêne respiratoire. Il était vrai que depuis des années il se sentait essoufflé, qu'il se fatiguait vite. Affection parfois due à l'asthme, et fréquente chez les grands fumeurs. Nous y voilà, se dit-il, en allumant une nouvelle cigarette. Respirer de l'eau de Javel n'était certainement pas recommandé. Cette réaction allergique devrait se calmer, pour peu qu'il réduise la fréquence de ses sorties. Et puis, il devait pouvoir trouver en pharmacie de la ventoline et autres remèdes pour dilater les bronches...
Un peu rassuré sur son sort, Roger se replongea dans les messages accumulés. Par moments, il en oubliait même la situation, et il lui arrivait de cliquer sur le bouton permettant de répondre à ses correspondants...
Roger finit par retrouver un document assez curieux. Il avait été posté près de trois ans plus tôt, à l'époque de la grande panique, quelques semaines peut-être avant l'effondrement de tout le système. Le message était plutôt long, et Roger, qui commençait à se fatiguer de consulter l'écran, le fit imprimer. Il y en avait près de huit pages, en petits caractères. L'auteur, qui signait « Dave », précisait qu'il postait sous un pseudonyme, car la teneur de son message lui interdisait de révéler son identité. On devinait, à la lecture, que si ce qu'il affirmait était exact, il devait travailler dans un laboratoire très secret de l'armée américaine.
On attribuait d'habitude le black-out maintenu par les différents gouvernements durant les années 2001 et 2002 à un désir de comprendre la vérité, et de trouver des solutions, avant de fournir des explications complètes aux populations. Certes, disait-il, on pouvait imaginer la nécessité de minimiser certains aspects des choses, pour éviter des mouvements de panique de la population. Mais les motivations profondes étaient bien différentes. Parmi les militaires, certains ne croyaient guère en un virus venu de l'espace, et étaient persuadés que les États-Unis étaient attaqués par un ennemi encore indéterminé, nation belliqueuse ou groupement terroriste bien organisé, et le fait que la Terre entière souffre de la même façon ne changeait pas leur point de vue. D'autres au contraire, acceptant l'origine extraterrestre de la menace, pensaient que l'on pouvait tirer parti du virus pour développer des armes nouvelles.
Durant l'année 2003, le scénario avait été le même à peu près partout dans tous les pays civilisés. Les autorités avaient pris les choses en main. Des ambulances, ou parfois des camions militaires, que conduisaient des silhouettes inquiétantes dans des tenues antibactériennes impressionnantes, venaient chercher les malades. Mis au secret, ils étaient pour la plupart, selon Dave, aussitôt « euthanasiés ». Les familles n'étaient pas autorisées à voir les corps, que l'on prétendait avoir incinérés pour des raisons sanitaires. En fait, ajoutait-il, nombre de créatures étaient maintenues en vie, à des fins d'expérimentations,
Qu'avait-on donc appris de ces études ? Les créatures n'avaient pas d'organes, de sens similaires aux nôtres, hormis de larges taches circulaires noires, au nombre de cinq, assimilables à des yeux. Leur disposition devait permettre une vision du relief précise. Il n'avait cependant pas été possible de déterminer avec exactitude à quelles longueurs d'ondes ces organes étaient sensibles — mais d'après les expériences conduites, certains pensaient qu'ils pouvaient recevoir depuis les infrarouges, et peut-être en deçà, jusqu'aux rayons X. Comment les créatures communiquaient-elles entre elles ? On n'avait aucune certitude, mais il était assez probable qu'elles pouvaient émettre et capter certaines ondes radio. Il était incontestable que les créatures venaient de l'espace. Les télescopes, plusieurs stations d'observation avaient pu en repérer, seules ou en groupes. Comment survivaient-elles dans ce milieu hostile ? Autre mystère. Certains scientifiques étaient persuadés qu'elles tiraient leur énergie de la fusion à froid des atomes d'hydrogène, matière relativement abondante dans le vide intersidéral. Il y avait là un enjeu de taille. La compréhension du processus aurait permis une avancée considérable dans le développement de cette technologie, fournissant à l'humanité une source d'énergie quasi illimitée.
Quel était le fonctionnement du virus ? Encore une inconnue. Le décryptage du génome des créatures était en cours dans nombre de laboratoires, et l'on pensait en apprendre plus sur la manière dont elles produisaient le virus. Une équipe pensait avoir trouvé des similitudes de séquences entre humains et créatures. Il y aurait même des ressemblances troublantes avec les gènes de certains reptiles, ce qui avait suffi à un auteur pour affirmer que le virus était la cause de l'extinction des dinosaures, et que les créatures ainsi engendrées étaient de retour sur Terre après un long voyage dans la galaxie.
Les grands laboratoires travaillaient avec acharnement pour essayer de « séquencer » le génome des créatures et de poser des brevets ; se profilait l'ambition, une fois connus les mécanismes d'action du virus, d'élaborer, et bien sûr de s'approprier, des vaccins contre le sida ou l'ébola. Quant aux militaires, ils y voyaient l'arme ultime contre l'ennemi, quel qu'il soit, et il était probable qu'ils avaient le fantasme de créatures génétiquement modifiées afin de servir leurs intérêts.
Roger ne s'était jamais interrogé sur tous ces aspects. Le profit, la puissance, la domination. D'un seul coup, la pensée lui vint qu'il valait mieux que toutes ces recherches n'aient jamais abouti. Mieux pour qui ? Il n'en était pas sûr. Mieux pour les créatures, peut-être. Mieux pour le cosmos. Les créatures avaient atteint les étoiles, et, pour en faire autant, il était préférable que l'homme se dépouille du côté obscur de l'humanité...
Roger passa au lit la plupart des jours suivants. Une fois ou deux, dans la journée, il se forçait à descendre manger à la cuisine. Chaque déplacement était une corvée. Il se traînait d'une chaise à un fauteuil, d'une pièce à une autre, peinant à reprendre son souffle, s'appuyant, en guise de canne, sur un manche à balai. Tout effort le fatiguait, même lire lui semblait hors de portée. Deux nuits de suite, il dormit, plus ou moins bien, allongé sur le canapé du salon, ne trouvant pas la force de remonter dans sa chambre. Les jours suivants, il s'installa dans l'une des chambres du rez-de-chaussée.
Les articles qu'il avait lus parlaient d'apport d'oxygène pour soulager le malade. Il se souvint qu'il avait des accessoires de plongée, et en particulier des bouteilles d'oxygène à revendre. Il hésita. La simple idée d'une expédition jusqu'aux garages l'épouvantait. Traverser la cour et les cinquante mètres de pelouse s'avérait au-dessus de ses forces.
« Si seulement je savais ce qui m'arrive », jurait-il tout bas.
Il sortit. Il faisait froid, la neige, durcie par le gel des derniers jours, crissait sous ses pas. Levant machinalement son regard vers le ciel, il vit une créature qui planait, très haut. Il sentit un vertige le gagner, ferma les yeux, s'appuya plus fort sur sa canne de fortune. Il se força à respirer profondément à plusieurs reprises.
Quand il regarda à nouveau, la créature était très près de lui. Elle passa silencieusement au-dessus de sa tête, puis se posa, ou plutôt se laissa glisser, ou tomber, sur la pelouse, à deux mètres de lui. Elle était gigantesque.
Fasciné, Roger la vit replier les pattes articulées qui soutenaient les ailes membraneuses, constituer un tas brunâtre qui s'affaissait peu à peu. Les poches d'hydrogène, pensa Roger, des ballasts qui se vidaient. La créature reprenait cette allure de méduse aplatie. Ça tenait du ptérodactyle et du parapluie mort, se dit encore Roger. Puis il distingua les lambeaux de plastique qui adhéraient au corps parcheminé. « Bon sang, dit-il, c'est toi. » Il regarda l'animal un long moment. « Je suis en train de crever, et tu as l'air de t'en sortir plutôt bien... »
Il poursuivit son chemin jusqu'au garage qui lui servait d'entrepôt. Il ressentit un profond soulagement — le petit chariot était bien là où il pensait, facile à dégager, avec deux des bonbonnes d'oxygène qu'il avait récupérées à l'Hôpital Nord, avant de réaliser qu'elles ne convenaient nullement à ses équipements de plongée.
Le retour fut bien plus pénible qu'il ne l'imaginait. Le chariot était lourd et ses roulettes s'accrochaient à toutes les irrégularités du sol. Il fallut plusieurs minutes pour le ramener jusqu'à la maison, puis les roues se coincèrent de part et d'autre de la petite marche de béton du seuil, et il ne parvint pas à le faire pénétrer dans le hall.
Ce dernier effort l'avait épuisé. Il retourna dans la salle de séjour et demeura assis un long moment, face à son équipement audio, songeant à quel point ce serait agréable d'écouter un disque s'il n'y avait pas à se déplacer pour le faire. Il se leva enfin, et, changeant d'idée au dernier moment, mit en route le récepteur à ondes courtes, le réglant sur la fameuse fréquence. Presque aussitôt, la chanson des Beatles retentit, aussi déformée que les jours précédents. Il en manquait des parties, d'autres se répétaient, comme si l'on s'était amusé à découper en morceaux plusieurs exemplaires de la bande son, et qu'on ait recollé le tout dans un ordre arbitraire.
C'en était trop. Roger se précipita dans le hall, revint avec la carabine. Le coup de feu fit voler le récepteur en éclats. Le cœur battant à se rompre, Roger se laissa tomber dans le fauteuil. Le silence revenu était une délivrance.
Plus tard, Roger retrouva assez de force pour brancher tant bien que mal son masque sur le détendeur de la bouteille d'oxygène. Le gaz n'avait aucune odeur, mais le froid le fit tousser. Il se sentit mieux au bout d'un moment. Il fallait rentrer ce chariot, le soulever par derrière, le pousser à l'intérieur. C'était tout simple.
La créature s'était approchée. Elle avait laissé une trace curieuse dans la neige, comme si on l'avait traînée — les ailes, probablement. Roger la contourna, poussa le chariot récalcitrant, finit par le faire pénétrer à l'intérieur, le tira jusqu'au salon. Quand il revint fermer la porte d'entrée, il vit que la créature s'était introduite dans la maison.
« Bon sang, qu'est-ce que je vais faire de ça ? Va-t'en ! » Roger revint au salon, ajusta à son visage le masque à oxygène, s'installa dans le fauteuil.
« C'est une hallucination, se disait-il. Ils en parlaient dans les bouquins. Le cerveau n'est pas assez oxygéné. Ça va passer... »
Quand il se réveilla, la nuit s'apprêtait à tomber. Il alla s'activer dans la chambre. En fin de soirée, son installation était terminée. Les deux bouteilles d'oxygène, transportées à grand peine, étaient disposées à la tête du lit, l'une encore pleine, l'autre à moitié vide. De quoi tenir encore deux ou trois jours. Puis il retournerait s'approvisionner dans l'un des hôpitaux de la région.
Il se coucha. Il se sentait mieux, il toussait moins et ne ressentait plus ces brûlures continuelles au niveau du pharynx et des bronches. L'oxygène, c'était sûr, il aurait dû y penser plus tôt.
Il y eut des raclements dans le couloir, quelque chose poussa la porte.
« Ah non, tu ne vas pas venir me poursuivre jusqu'ici. Je ne suis pas ta maman ! »
Ces mots le frappèrent alors qu'il les prononçait. Il se souvenait avoir vu, plus d'une fois, un jeune animal s'attacher à un adulte d'une autre espèce. Voilà ce qui lui tombait dessus. C'était bien le moment ! Il ne se sentait pas en état de préparer des biberons et de changer des couches...
« Excuse-moi, mais je dors. »
Il se tourna de l'autre côté, tendit la main, et ouvrit légèrement le robinet de la bouteille, jusqu'à ce que le chuintement du gaz devienne audible, mais discret. Le tuyau mince faisait une boucle autour de sa tête, reposant entre la bouche et le nez, s'appuyant sur les oreilles, et se refermait sur sa nuque. Deux trous, pratiqués sous les narines, lui permettaient d'inspirer l'oxygène. Le gaz frais le chatouillait agréablement. Il se sentit bien.
Il y eut un mouvement dans la pénombre.
« Martha ? »
Le chien s'approcha.
« Viens... »
La lourde tête se posa sur le drap. Roger retira son bras, effleurant de la main le crâne nu. La gueule de l'animal se referma délicatement sur le poignet.
« Non, Martha, s'il te plaît, pas ce soir, je suis fatigué. »
Roger se dégagea. Mais l'animal semblait bien résolu. Il saisit la main à nouveau, tira avec douceur.
« Bon, ça va... »
Roger se leva, mi-fâché, mi-content. Il enfila ses pantoufles, sa robe de chambre. L'animal s'était déjà précipité dans le couloir, les chocs sourds des pattes accompagnant le crissement des griffes sur le bois.
« Martha, attends ! »
La porte d'entrée était grande ouverte. La silhouette du chien se découpait à contre-jour sur la pelouse, dont les teintes vertes, éclairées par la pleine lune, apparaissaient d'un gris très clair, presque blanc.
« Non, je ne sors pas... »
Mais l'animal, toujours silencieux, se recula. Roger soupira, fit un pas, deux.
«Tu sais que tu es chiant, toi... »
Il ne faisait pas froid. En fait, l'air semblait presque tiède. On aurait pu se croire au printemps si la campagne n'avait pas été aussi étrangement silencieuse.
Roger suivit Martha le long du petit chemin de terre, entre champs et forêt. En passant, Roger tapota l'écorce du vieux saule mort, qu'il avait toujours vu ici. Ils arrivèrent au bord de la rivière. Roger s'installa sur le tronc d'un arbre abattu, tandis que le chien pataugeait dans l'eau peu profonde.
Roger s'escrima un moment sur le petit sac qui contenait son repas. Il était enveloppé dans un film de plastique alimentaire qu'il ne parvenait pas à décoller. Il finit par le déchirer.
Sous la lumière cendrée, le pain semblait d'un gris sale. Roger en détacha un morceau, le mordit, fit la grimace. Le pain était friable et amer.
Martha revint se poser près de lui.
« Tu en veux ? »
Mais le chien, le regardant de ses yeux noirs immenses, emplis d'étoiles, lui fit signe que non. Au bout d'un moment, il laissa retomber sa lourde tête sur les genoux de Roger.
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