GRIS ET AMER 1 :
LES VISITEURS DE L'ÉCLIPSE

Tout était arrivé à cause de l'éclipse. Ou peut-être du chien. Le hasard, la chance et la malchance confondus. Nous étions là, tout simplement.

Le rendez-vous était à quatre heures du matin, au coin du boulevard où j'habitais. Ponctuel comme toujours, Roger, au volant de son immense 4x4 Toyota, discutait âprement avec Paul-André. Je montai à l'arrière, m'attendant à une remarque sur mes deux ou trois minutes de retard.

« Qu'est-ce que tu en penses ? Ecoute... »

Roger s'était tourné vers moi. Une musique râpeuse, monotone, lancinante sortait des baffles. Des paroles en anglais, mi-chantées, mi-chuchotées. Informe et sans mélodie. Mais rien qu'à voir la tête de Roger, je savais pouvoir répondre sans avoir besoin de réfléchir.

« Beatles.

— Ah, tu vois ! » Il se retourna à nouveau. «Tu connaissais ?

— Pas du tout. À vue de nez, ça doit se situer entre Revolver et Sergent Pepper's... »

Il exulta.

« Là, tu me déçois, Jipé, moi qui te croyais incollable. J'ai reçu ça hier. Commandé sur internet. Double CD, soixante-sept et soixante et onze minutes, les sessions de Sergent Pepper's, piratées bien sûr, avec une tonne d'inédits et de versions alternatives. »

« And just before it's over, it's really just begun... »

Le titre s'arrêta sur quelques notes aigrelettes de guitare, en une ultime modulation en majeur. L'intro de « Lucy in the Sky » suivit, reconnaissable entre toutes - sauf que celle-ci était jouée à la distorsion. J'écoutai pendant une bonne trentaine de secondes avant de me décider.

« Cool. »

Nouvel arrêt à la bretelle de l'autoroute de Vaulx-en-Velin, où nous attendait une forme mince drapée dans un imperméable verdâtre. Marie-Jo, avec son inévitable et gigantesque mallette de cuir élimé.

« Qu'est-ce que tu peux bien trimballer là-dedans ? demandai-je d'un air dubitatif.

— Comme d'hab, je parie, coupa Paul-André. Marie- Jo ne serait pas notre Docteur Robert si elle ne se déplaçait pas avec des gouttes, des cachets, des piqûres et du mercurochrome pour tout le monde...

— Ah, cette fois, surprise ! Bon, pas vraiment, j'ai préparé des sandwichs. Vous serez peut-être bien contents de trouver ça tout à l'heure...

— Parce que, comme disait ta grand-mère, complétâmes-nous en choeur, les hommes, il faut que ça mange. »

J'aidai Marie-Jo à basculer la mallette derrière la banquette, où elle fut accueillie par un grognement.

« Mais c'est pas possible, t'as emmené le chien ?

— Ouais, il est malheureux quand il ne me voit pas de la journée. Et puis il adore la voiture.

— Et il aurait regretté toute sa vie d'avoir raté l'éclipse, je suppose. »





La pluie nous surprit à la hauteur de Bourg-en-Bresse. « Fait chier », déclara Roger, sans ralentir l'allure pour autant.

« C'est ce qu'ils annonçaient. »

Depuis un moment, Paul-André avait l'oreille collée contre son transistor.

« Il se peut que ça s'arrange au nord de Dijon.

-Parce que tu y crois, toi, aux prévisions de la météo ? »

Il y eut quelques secondes d'un silence relatif, rythmé par les bruits des essuie-glaces et les sifflements de l'air dans la galerie fixée sur le toit. Paul, seul au piano, égrenait une version honky-tonk assez surprenante de « When I'm Sixty Four ».

« Mes parents habitent à Dijon. »

Je regardai Marie-Jo avec surprise. Elle, si peu communicative sur ces mille choses de l'existence qui tissaient la trame de nos conversations habituelles, et encore plus secrète en ce qui concernait sa vie privée, semblait avoir lancé cette information avec ce mélange d'indifférence et de défi qui appelait une question.

« Tu dis ça comme si tu étais en froid avec eux. »

J'ai d'abord cru qu'elle ne m'avait pas entendu.

« C'est pas si simple. Je les vois de temps en temps, assez souvent même. Mais j'ai besoin de me protéger. Comment dire... Je me sens si fragile que je ne peux pas me permettre de me reposer sur leur affection. »

Tandis que je méditais sur ces propos énigmatiques, Rita, la lovely meter girl maid, nous rejoignit dans notre périple à travers l'espace et le temps.

La voiture fit une embardée soudaine. Malgré la ceinture, le brusque changement de direction me projeta contre la vitre. Je n'eus à vrai dire pas le temps d'avoir peur. Le véhicule reprit presque aussitôt sa course folle.

« Une biche, tu as vu ?

— Ce n'était pas très gros. Plutôt un renard, ou un chien.

— Ou encore un lapin géant. Ça va derrière, pas trop secoués ?

— On survivra, grommelai-je. Je me demande si je ne vais pas descendre à la prochaine station-service et terminer en stop.

— Ce serait dommage. Tu risquerais d'arriver en retard pour le repas, et il paraît qu'il y a un fameux canard aux pêches...

— Qu'est-ce qu'il fait au juste, ton copain Jean-Claude ?

— Jean-Pascal. Il est baryton.

— Zut, encore un Jipé. Mais, au fait, baryton, c'est un métier ou une maladie professionnelle ?

— Dans leur milieu, ils parlent d'infirmité, mais ils appliquent ça aux ténors... »





Le baryton nous reçut chaleureusement dans sa petite maison de la banlieue nord de Nancy. Penché au-dessus d'une carte routière étalée sur la table du salon, il nous expliqua ses projets tandis que nous prenions le café, engourdis par le long trajet et étonnés qu'il ne fût que huit heures du matin — Lyon nous semblait déjà si loin.

« En montant par là, à soixante-dix kilomètres environ, on arrive au nord-est de Metz, sur un vaste plateau, assez en hauteur. Vue dégagée, pas d'arbre, et c'est quasiment sur la ligne de centralité. Si le ciel le permet, c'est l'endroit idéal pour observer l'éclipse.

— Que le ciel nous écoute, soupirai-je.

— Les prévisions ne sont pas fameuses », coupa Paul- André, l'oreille toujours collée contre son transistor. « Ils annoncent du mauvais temps sur tout l'est.

— On peut jeter un coup d'œil à la Chaîne météo. »

Les trois hommes s'absorbèrent dans la contemplation d'une France noyée sous des nuages grisâtres... Je me tournai vers Marie-Jo.

« As-tu pris un appareil photo ou des jumelles ?

— Non, juste un stock de lunettes spéciales éclipse, récupérées à gauche ou à droite. En plus de mes sandwichs, bien sûr, dont tout le monde se gausse. Et toi ?

— Pas mieux. Mais Paul-André a tout son matériel.

— On y va ! »

Roger enfilait déjà sa veste.

« Hé, on a le temps ! — Non, on part à Reims. C'est le seul endroit au nord où il ne pleut pas. »





« Je sens qu'on va rater le début de la partielle... »

Paul-André, assis au milieu de la banquette arrière, trépignant d'impatience, était penché tel un jockey par-dessus l'épaule de Roger qui conduisait, impassible, à plus de cent cinquante à l'heure.

« À ce train-là, on risque même de rater toutes les éclipses qui suivront, fis-je remarquer.

-Vous noterez quand même qu'il ne pleut plus », dit Jean-Pascal, qui, assis à l'avant, la carte déployée sur les genoux, avait guidé les opérations depuis le départ de Nancy. « Il me semble même distinguer des éclaircies, en face, sur les collines. Attention, prochaine sortie à droite. On contourne Reims par le nord. »

Nous n'étions ni les premiers, ni les seuls. Çà et là, sur le bord de la petite route où nous nous étions engagés, étaient garées des voitures dont les propriétaires contemplaient avec incertitude le ciel grisâtre.

« Je le savais, la partielle débute, gémit Paul-André.

— De toute façon, le ciel est couvert. Essayons de tirer vers le nord-est, qui a l'air plus dégagé. Prends à droite, puis la petite à gauche, dans deux kilomètres... »

Pendant plus d'une demi-heure, la voiture suivit les petites départementales, à la poursuite d'un improbable optimum toujours fuyant. La route déboucha soudain sur un plateau désert, traversant un immense champ de blé qui venait d'être moissonné. Au milieu des bottes de paille disposées avec une régularité toute mécanique, resplendissait, telle une terre promise, un large rectangle ensoleillé...

« H moins dix, et nous y sommes ! »

La vision était stupéfiante. Un ciel gris, tourmenté, déchiré par une seule ouverture au travers de laquelle se détachait, rien que pour nous, un soleil triomphant. Un soleil, pouvions-nous vérifier à travers les lunettes, déjà bien entamé par le cercle lunaire.

Paul-André avait déballé ses trépieds, vissé ses appareils, monté les téléobjectifs et le petit télescope, installé ses filtres.

« Ça va pas ! nous déclara-t-il enfin. Les nuages bougent. On va se retrouver dans l'ombre avant même le début de l'éclipse !

— En voiture !

— Quoi ?

— Par là, expliqua Jean-Pascal à un Roger ahuri. On va prendre de l'avance sur les nuages.

— Mais c'est le champ...

— C'est un tout-terrain, non ? Et le blé est déjà coupé, ça ne gênera personne... »

Moins de trois minutes plus tard, nous arrivions à l'autre extrémité de la tache ensoleillée.

« Regarde, mais regarde donc, c'est extraordinaire !

— Pas le temps... Ah, je l'ai ! »

Agenouillé entre ses appareils, Paul-André manipulait ses déclencheurs comme un fou, zoomait, changeait ses filtres. La luminosité décrût soudain. Je ressentis un froid vif sur la peau, et le chien hurla un instant avant de s'aplatir aux pieds de son maître. Ce fut la nuit, en plein jour, une sensation si curieuse qu'il me sembla que tout pouvait arriver...

Les jumelles circulèrent de main en main.

« Admirez les grains de Baily, en haut et à droite, s'exclama Paul-André. Attention, plus que dix secondes, remettez les lunettes... »

La lumière revint. C'était fini. Des applaudissements spontanés naquirent.

« Pour Roger, pour le band, hip hip hip...

— N'oublions pas Jean-Pascal. Mais accordez-moi une minute... Tout est prévu. »

Roger revint avec une petite caisse de bois, d'où il sortit une bouteille au galbe caractéristique et six flûtes à champagne qu'il disposa religieusement sur le capot de la voiture.

« Il ne sera pas tout à fait assez frais, mais nous l'avons bien mérité, n'est-ce pas ?

Je vois que tu as même prévu une coupe pour le chien.

— C'est vrai, fit Paul-André, où est-il celui-ci ?

— Martha, Martha ! »

Mais le chien avait disparu. On ne distinguait aux alentours que les petites masses jaune paille des meules qui se détachaient sur le sol un peu plus sombre.

Je retirai mes chaussures.

« Il n'y a pas cinquante endroits d'où l'on peut voir ce qui se passe ! »

M'agrippant à la portière, je montai sur le capot de la voiture, puis sur la galerie. Assez peu rassuré malgré tout, je scrutai avec attention le champ qui semblait s'étendre à perte de vue, avec de petites variations de teintes qui devaient trahir les ondulations du terrain.

« Là-bas ! »

À une trentaine de mètres, je venais d'apercevoir une forme blanche et marron, immobile. Le temps que je redescende de mon toit et relace mes souliers, Marie-Jo était déjà de retour, saisissant sa mallette, la mine soucieuse.

Je la suivis jusqu'au petit groupe qui entourait le chien.

« Marie-Jo pense qu'il s'est fait piquer par une vipère.

— Mordre, rectifia-t-elle. Je lui fais juste un tonicardiaque pour soutenir le coeur, après on verra.

— C'est quoi ce truc ? »

Paul-André attirait notre attention sur un petit sac déchiré qui traînait par terre, renfermant une poudre grisâtre. L'emballage était curieux, ressemblant à un film en plastique alimentaire, collant aux doigts, gluant ; le contenu était friable.

« Est-ce que le chien n'aurait pas bouffé ça, par hasard ? De l'engrais, ou un insecticide... »

Je vis Marie-Jo se lécher l'index, le tremper dans la poudre, et goûter celle-ci avec précaution du bout de la langue, avant de recracher. Elle semblait surprise. Elle déballa un sac de supermarché, en retira cinq objets oblongs enveloppés de papier d'aluminium, les fameux sandwichs semblait-il, et recueillit le paquet mystérieux et son contenu. Nous la regardions tous d'un air interrogatif.

« Ça pourrait être de la drogue, nous dit-elle enfin.

— On va essayer de trouver un vétérinaire à Reims, proposa Jean-Pascal. C'est ce qu'il y a de plus près. »

Guidé par Jean-Pascal, Roger reprit la route. Une demi- heure plus tard, nous étions garés près du centre-ville. Jean-Pascal et Paul-André se mirent en quête d'un vétérinaire, tandis que nous restions dans la voiture, Marie-Jo, Roger et moi. Le chien avait repris du poil de la bête, et semblait se demander la cause de toute cette agitation autour de lui.

« J'ai l'impression que nous nous sommes tous inquiétés un peu vite, dit Marie-Jo alors que les deux hommes revenaient bredouilles. En toute honnêteté, je ne sais pas ce qu'il a eu, mais on dirait bien qu'il a surmonté la crise.

— Dans ces conditions, et vu qu'il est déjà plus de trois heures de l'après-midi, on pourrait peut-être penser à manger, non ? » fit remarquer Paul-André.

Nous n'eûmes guère plus de chance avec les restaurants qu'avec les vétérinaires. L'un ne servait plus, l'autre était complet, le troisième nous annonça trois quarts d'heure d'attente, et ainsi de suite.

« Et si nous allions tout simplement à Nancy, manger le canard aux pêches de Jean-Pascal ? »

En désespoir de cause, la proposition de Roger fit l'unanimité.

Le retour me parut plus rapide. Il ne pleuvait plus, et la Toyota ne décolla pas de la limite de vitesse autorisée, l'autre côté de la limite, est-il besoin de le préciser ?

« Le problème, nous avoua enfin Jean-Pascal alors que nous débarquions devant sa demeure, est que j'avais programmé ce matin le four pour que le canard soit cuit à notre retour, vers les 14 heures. Mais ma cuisinière déconne une fois sur deux, et je suis pas sûr que le four se soit arrêté de chauffer... »

Il avait vu juste. Dans un silence atterré, nous contemplâmes les restes calcinés qui reposaient au fond du plat.

« Sandwich, quelqu'un ? » proposa enfin Marie-Jo...





Il était plus de dix heures du soir lorsque nous partîmes de Nancy. Au restaurant, où nous avions dîné avant de dire adieu à Jean-Pascal, j'avais multiplié les apartés avec Marie-Jo. Elle m'avait parlé de son mariage, de son divorce. De ses expériences et de ses échecs. De son travail, « un grand vide qui remplit tout ». De la solitude. « La quarantaine, pour une femme seule, c'est être en quarantaine », disait-elle. Il y avait de l'amertume dans sa voix.

Je lui parlai à mon tour de la disparition de mes parents, en 1994, de cette perte immense qui me poursuivait.

« On rebondit, ou on casse », ai-je pensé. Ses déchirures étaient différentes des miennes, ses peines autres, et nos solitudes ressemblaient à des portes fermées.

Dans cette voiture hors du monde, dans cet univers clos, immobile, je regardais Marie-Jo. J'étais fasciné, dans la pénombre, par la tache claire que formait sa main, posée sur le siège entre nous. Les minutes passaient, lourdes de leur silence. La tension montait en moi, intense, prégnante, et ce fut une surprise et un soulagement de voir soudain ma main se poser sur la sienne. Une éternité d'incertitude s'écoula, puis sa main se retourna, sa paume s'ajusta contre la mienne, et ses doigts se refermèrent avec douceur.





Près de trois mois s'étaient écoulés depuis notre odyssée nancéienne. J'avais été absorbé à la rentrée par des problèmes de boulot, et n'avais guère eu de temps à consacrer au band. Je passais de temps à autre au bistrot de Roger, qui nous servait à la fois de lieu de rendez-vous et de poste restante.

Ce que l'on remarquait d'abord en pénétrant dans la petite salle enfumée était l'immense juke-box, clignotant et scintillant, qui occupait l'un des angles. La première fois que je l'avais vu, c'était fin 1996, je m'en souvenais comme si c'était la veille. Je m'en étais approché, je l'avais examiné religieusement. Puis j'étais allé voir le patron qui s'affairait au comptoir.

« Il fonctionne votre juke-box ?

— Ouais.

— Il y a plus de quinze ans que je n'en avais pas vu. Ce sont des vinyles ? On dirait que vous avez tous les singles des Beatles.

— Ça vous intéresse ? »

Je n'étais pas peu fier de cette occasion inespérée d'étaler ma culture.

« C'est plutôt rare de nos jours de croiser le quasi mythique quarante-cinq tours américain I'm down, avec Matchbox en face B, et surtout de le trouver dans un jukebox !

— Ouais. Qu'est-ce que je vous sers ?

— Café. »

Quand il était revenu, il s'était penché vers moi.

« Si ça vous intéresse, on se retrouve parfois entre copains le samedi soir, ici, vers les dix-neuf heures, pour discuter de tout et de rien, et parfois même des Beatles. Passez donc demain, si vous n'avez rien de mieux à faire. »

Bien sûr, « Beatles » était le mot-clef. Mon père avait été un fanatique de ces chanteurs, et à une époque, l'année précédente, j'avais consacré tous mes loisirs à les découvrir au travers des enregistrements et des archives qu'il avait accumulées, à un point tel que j'étais devenu incollable ou presque sur tout ce qui les concernait. Mon devoir de mémoire, en quelque sorte...

C'est ainsi que - plus ou moins officiellement -, j'étais devenu à vingt-quatre ans le plus jeune membre du band. Que j'avais connu Roger, qui avait parachevé mon éducation, et que j'avais initié aux joies de l'internet Roger, Paul-André, et quelques autres. Gérard, Claire, Georges, dit « le Papy », qui aurait dû venir à Nancy avec nous, et s'était décommandé au dernier moment, parce qu'il devait s'occuper de son petit-fils. Sans parler du chien bien sûr, le bon gros saint-bernard dénommé Martha pour d'évidentes raisons. Et Marie-Jo. Que je n'avais revue qu'à deux reprises depuis notre flirt ébauché à Nancy, et qui à chaque fois s'était arrangée pour s'éclipser sans que je puisse lui parler.

« Salut chef, quelles nouvelles aujourd'hui ? Tiens, ajoutai-je, ton chien est en vadrouille ? »

À côté du comptoir, l'immense corbeille dans laquelle le saint-bernard se prélassait d'habitude était vide.

« Ça va pas trop. Je crois qu'il nous fait une saloperie. Viens voir. »

Je le suivis et nous franchîmes la porte étiquetée « privé » qui donnait dans l'arrière-salle. Le chien était là, couché sur une couverture, le chien ou plutôt ce qu'il était devenu. Il avait doublé de volume, des plaques de fourrure s'étaient détachées, laissant apparaître une peau tendue, brunâtre, et ses pattes semblaient s'être amincies et étirées. L'animal évoquait maintenant l'une de ces créatures fantastiques aux membres filiformes peintes par Salvador Dali.

« Bon Dieu ! Tu as appelé un vétérinaire ? Et ça fait combien de temps qu'il est ainsi ?

— Hier, avant-hier, je sais pas. Ça a été très rapide. Hier il avait du mal à marcher, comme si ses pattes se tordaient ou ne le soutenaient plus. Et puis ce matin, il s'est mis à gonfler et à perdre ses poils. J'ai appelé Marie-Jo qui m'a dit qu'elle passerait avant midi, et qu'elle pouvait l'emmener si nécessaire dans une clinique vétérinaire qu'elle connaissait, parce que moi je ne peux pas bien sûr fermer le bar.

— Au fait, où est-ce qu'elle exerce ?

— Elle n'a pas de cabinet, elle travaille dans un laboratoire de recherche d'un groupe pharmaceutique. D'après ce que j'ai compris, ils sont aussi subventionnés par l'Etat. Il a bu un peu ce matin, mais il n'a pas bougé depuis », continua-t-il en changeant de sujet.

Une troublante sensation d'étrangeté m'envahissait. Ce chien malade, avec des symptômes que je n'avais jamais vus jusqu'à présent, et Marie-Jo, que j'avais toujours imaginée officiant dans un petit cabinet de banlieue, avec sa presque caricaturale mallette, et que je découvrais soudain sous un jour nouveau.

Je jetai un coup d'oeil à ma montre.

« Il faut que j'y aille. Je ne sais pas ce que je peux faire, mais si tu as besoin de moi, tu sais où m'appeler. »

La boîte d'assurance où je bossais était en plein contrôle fiscal. Bien entendu, tous les informaticiens étaient mis à contribution, ce qui signifiait des heures à tirer et vérifier des états, et à consolider tout ce qui pouvait encore l'être. Je n'eus guère le loisir de téléphoner à Roger avant le lendemain après-midi.

« Ils l'ont mis en quarantaine à la clinique vétérinaire. État stationnaire. Il semblerait que ce soit le typhus, ou un truc de ce genre. Marie-Jo m'a dit qu'il n'y avait pas beaucoup d'espoir.

— Comment a-t-il pu attraper ça ?

— Difficile à dire. Quand il se balade avec moi, il bouffe tout ce qu'il trouve. Et pourtant, c'est pas que je le nourrisse mal, hein.

— Quel âge il a ?

— Onze ans. C'est pas très vieux pour un chien... »

Je terminai par quelques banalités. J'avais envie d'avoir des nouvelles de Marie-Jo, mais je sentais que ce n'était pas le moment de poser ce genre de questions à Roger.





J'arrivai un peu tard au bistrot le samedi suivant. Je saluai tout le monde, déçu de ne pas y voir celle qui occupait de si étrange manière mes pensées. Je demandai à Roger des nouvelles du chien.

« Mort. Marie-Jo m'a téléphoné hier. Ils l'ont piqué en fin de compte. Ils ont décidé d'incinérer le corps et toutes ses affaires pour éviter une contamination éventuelle. Ils sont passés tout à l'heure chercher la corbeille et les couvertures, et ont foutu du désinfectant partout. Putain, ça fait chier de pas l'avoir revu au moins une fois. »

Il détourna la tête, alla s'affairer au comptoir.

Comme souvent, il fut question de tout et de rien ce soir-là, même si l'ambiance n'y était pas. Paul-André avait enfin apporté ses photos de l'éclipse, superbes. Nous discutâmes longuement d'une intrigante tache solaire en forme de dragon.

« C'est un oiseau, probablement, ou alors un nuage, on ne voit rien sur les autres photos.

— Si, si, il me semble que l'on en voit d'autres sur celle-ci, à la lisière du ciel. C'est peut-être un avion ?

— It's a bird, it's a plane, it's... Superman ! jeta Gérard, jamais en peine de références.

— Ou alors Lucie, dans le ciel...

— Oui, c'est ça, nouveau, avec des diamants ! »

La soirée avançait. Le juke-box, au mieux de sa forme, beuglait « You Know My Name, Pick-up the Number ». Les deux derniers clients, assis à une table de l'autre côté de la salle, semblaient nous trouver un peu bruyants.

Roger s'approcha d'eux.

« Je ferme, messieurs.

— Mais, il y a encore d'autres personnes, fit l'un des hommes.

— Ça, Môssieur, fit Roger après nous avoir jeté un coup d'oeil, c'est ma famille. »

Nous nous séparâmes tard dans la nuit. Alors que les derniers membres du band quittaient la salle, je revins sur mes pas demander à Roger comment joindre Marie-Jo.

Je le vis se figer, tel le robot d'Asimov recevant un ordre contraire aux trois lois. Il fouilla dans un tiroir.

« Je suis emmerdé, me dit-il enfin. Marie-Jo m'avait laissé ceci pour toi, en précisant de te le donner seulement s'il lui arrivait quelque chose... »

Il restait là, hésitant, sa lettre à la main. Il n'y avait pas plus brave type que lui, ni peut-être plus méfiant. Je me rapprochai, lui parlant sur un ton de confidence.

« Je crois, en fait, je sais, que Marie-Jo a des ennuis. Elle m'avait raconté deux ou trois trucs curieux, cet été, auxquels je n'avais pas prêté attention. Pour tout dire, ça ressemblait assez à des divagations paranoïaques, si tu vois ce que je veux dire. Et puis là, d'un seul coup, j'ai appris de manière très curieuse... Bon, je crois pas que je puisse te dire tout ce que je sais, mais si simplement le dixième de tout ça est vrai, elle est en danger. Je t'assure, il faut vraiment que je la retrouve... Fais-moi confiance. » Je me demandais si je n'en faisais pas trop, d'un seul coup. Le thème du complot était un peu gros, malgré tout, même si c'était un grand classique toujours renouvelé des séries télé.

« Merde, mais si j'ai confiance, c'est pas le problème ! Seulement... Je sais pas trop. Je crois surtout qu'elle ne voulait pas t'embringuer dans son histoire... Attends... » Il a sorti un bout de papier froissé qu'il m'a tendu. Une demi-note de restaurant, gribouillée. Au dos, un nom, Marie-Jo Gottsberg, une adresse et un numéro de téléphone.

Je suis reparti avec la lettre. Il me semblait que quelque chose de très lourd, définitif, pesait dans la poche de mon manteau. Je suis monté dans ma voiture, et j'ai attendu un long moment, aussi essoufflé que si j'avais couru un quatre cents mètres.

J'ai allumé le plafonnier et déchiré l'enveloppe.

« Jean-Pierre, je suis désolée. Je crois que tu es un garçon bien. Il aurait pu se passer des choses agréables entre nous, même si elles n'auraient pas eu beaucoup de sens. Mais la vie est une succession de renoncements. Il faut savoir gérer ses envies et ses deuils.

Comme tu l'as compris, j'avais des raisons de t'éviter, mauvaises, c'est possible. J'en ai de bien meilleures maintenant.

En tout cas, quoi qu'il arrive, ne cherche pas à me retrouver, ne cherche pas d'explication. Je suis dans une situation on ne peut plus compliquée, et je t'assure que tu ne peux m'aider en rien. »

C'était tout. Rien d'autre. Comme si les fantasmes que j'avais attribués à Marie-Jo se concrétisaient soudain. Je repensai alors au numéro de téléphone.

À la troisième sonnerie, il y eut un déclic, puis « Bonjour, vous êtes bien chez Marie-Joëlle Gottsberg, je suis absente, mais vous pouvez me laisser un message après le bip sonore. »

« Marie-Jo, bonjour ou plutôt bonsoir. C'est Jean-Pierre. Je voulais juste prendre de tes nouvelles, mais j'essayerai de rappeler plus tard. »

Je regardai mon portable d'un air déçu. Peut-être allait-elle tenter de me joindre, et ne saurait pas où le faire ? Je rappelai à nouveau, laissant mon adresse et mes deux numéros de téléphone.

Pendant deux jours, je tentai régulièrement de joindre Marie-Jo, sans succès, puis me lassai. J'avais fini par me convaincre qu'elle était en déplacement, stage ou congrès, et que j'aurais certainement des nouvelles la semaine suivante.





Le vendredi soir, en rentrant chez moi, je pris conscience que quelque chose était arrivé. C'était subtil. Une odeur, peut-être. Rien ne semblait avoir bougé, mais je savais que quelqu'un était venu. Et soudain, je remarquai un fait qui fit s'évanouir tous mes doutes : il n'y avait plus de poussière sur les piles de disques, ni sur les livres empilés sur le devant de la bibliothèque.

Que pouvait-on bien chercher ? Je savais que c'était lié à Marie-Jo, et probablement à cette poudre trouvée à Reims. Une affaire de drogue ? Je tentai à nouveau d'appeler durant la soirée. Fait nouveau, il n'y avait plus de répondeur, mais cette simple sonnerie incessante, lancinante...

Le lendemain matin, je décidai de me rendre à son domicile, ce qui me prit plus d'une demi-heure dans cette immense banlieue nord que je connaissais mal.

Pas de réponse, bien sûr, quand je sonnai à l'interphone.

La jeune femme qui nettoyait le hall de l'immeuble, et que je devinai être la gardienne consentit à m'ouvrir.

« Madame Gottsberg ? Non, je ne l'ai pas vue depuis un moment. En fait, je pense qu'elle a mis en vente son appartement.

— Ah bon ?

— Oui, il y a toute une équipe qui est venue en début de semaine déménager les meubles. Ils ont passé la journée à nettoyer l'appartement, c'est ce qu'ils m'ont dit. En tout cas, ils avaient les clefs. Elle a eu raison, ça fait tout de suite plus clair et plus propre, et c'est bien plus facile à revendre... »

Cette fois-ci, je ne pouvais guère me leurrer. J'avais l'impression de voir toutes les pistes m'échapper les unes après les autres, et Marie-Jo disparue me troublait plus que jamais.

Il me restait une dernière possibilité, et ce fut en fin de compte bien plus facile que je ne l'imaginais. Gottsberg n'était pas un nom très répandu à Dijon. Le premier numéro n'était pas le bon. Le second ne répondit pas. Au troisième appel, il y eut un long silence lorsque je demandai à parler à Marie-Jo.

« Notre fille n'est pas ici en ce moment », me répondit enfin une voix féminine, qui me parut lasse ou enrouée.

J'y allai à nouveau de mon petit couplet qui avait si bien marché auprès de Roger. Je fis allusion au band, à notre voyage à Nancy. Lorsque je proposai de passer les voir, je les sentis très hésitants.

« Si vous y tenez vraiment... Mais je crains bien que nous n'ayons rien à vous apprendre... »





Je déjeunai rapidement en arrivant à Dijon, et me retrouvai bientôt, incertain, devant la petite villa des parents de Marie-Jo. Qu'est-ce qui m'amenait ici, en réalité ? Le sens du devoir, la curiosité ? L'amour, ou en tout cas un sentiment assez voisin ? Une certaine opinion que je me faisais de moi, même si je devais bien m'avouer que je crevais de trouille à l'idée de ce que je risquais de découvrir, quoi que ce puisse être, d'ailleurs...

Les parents de Marie-Jo furent absolument charmants. « Non, ils n'avaient pas vu leur fille depuis plus d'un mois. Elle les avait appelés la semaine précédente, mais tout semblait normal. »

J'acceptai le café qu'ils me proposèrent.

« C'est bien le jeune homme de la photo, dit enfin la mère, en revenant avec une tasse fumante. Je crois qu'on peut lui faire confiance.

« Nous sommes inquiets pour elle, continua-t-elle à mon attention. Elle n'était pas bien la dernière fois qu'elle est passée nous voir.

— Savez-vous où elle se trouve, en ce moment ? »

Nouveaux regards échangés entre eux.

« Nous avons... » Elle hésita encore une fois. « Nous avons une petite maison de famille, où nous allions autrefois les étés. Marie-Jo est venue chercher les clefs, quand est-ce que c'était, mardi, je crois. Elle nous avait dit de n'en parler à personne. Mais vous c'est différent, n'est-ce pas, vous êtes un de ses amis. »

J'acquiesçai de la tête.

« C'est à Cornicieux, dans les Vosges. En direction du Ballon de Guebwiller.

-Mais c'est bien avant, voyons ! coupa son épouse.

-J'indiquais la direction depuis ici. Va plutôt chercher la photo du chalet. »

Je contemplai bientôt une minuscule bâtisse aux fondations en pierre et au premier étage en bois, avec trois fenêtres fermées par des volets percés d'un coeur, le tout semblant perdu dans les bois.

« Juste après le village, sur la départementale 13, il faut prendre un petit chemin de terre qui part sur la droite. Vous verrez, on ne peut pas le rater. »





Mais naturellement, on pouvait le rater. J'arrivai à Belfort à la nuit tombante. Après avoir erré un bon moment dans la ville, je trouvai enfin la fameuse départementale, traversai Cornicieux sans même m'en rendre compte, et ne pris conscience de mon erreur qu'à quelques kilomètres de Guebwiller.

J'arrivai enfin au bout de mon périple. La maison, entièrement close, semblait déserte. Je frappai à la porte à plusieurs reprises, tendant l'oreille. J'étais entouré des bruits de la nuit. D'invisibles insectes crissaient, des oiseaux lointains piaillaient, mais je suis certain de n'avoir pas perçu le moindre mouvement à l'intérieur. J'entendis pourtant une voix de l'autre côté de la porte :

« Jean-Pierre ? »

Mais ce n'était pas vraiment une question. La voix, rauque et fatiguée, était incontestablement celle de Marie-Jo.

« Il vaudrait mieux que tu rentres chez toi.

— Je ne suis pas venu jusqu'ici pour me contenter de ce genre de réponse. »

Il y eut encore un silence.

« Je vais ouvrir le verrou. Mais attends une minute avant d'entrer. Et je préférerais que tu ailles d'abord garer ta voiture derrière la maison. »

Je m'exécutai. À mon retour, je poussai la porte, fis un pas ou deux dans l'obscurité.

« L'interrupteur est à droite. »

La voix venait de la pièce d'à côté.

« Je suis fatiguée, je ne suis pas en état de discuter. Installe-toi sur le canapé. Je vais me reposer.

— Marie-Jo... Est-ce que tu peux au moins me dire ce qui se passe ?

— Je suis, comment dire, touchée que tu sois là. Mais je t'en prie, n'exige rien. Nous discuterons de tout ceci demain. »

Je m'installai donc de mon mieux sur le canapé. La pièce était humide, glaciale. Marie-Jo était pourtant là depuis plusieurs jours. Peut-être n'y avait-il pas moyen de chauffer la maison.

J'eus cette nuit-là de bien inquiétants cauchemars. Je poursuivais, dans d'étranges décors, une silhouette sombre, déformée, que je savais être Marie-Jo. Je me réveillai à plusieurs reprises, soulagé et déçu à la fois, empli d'une intense frustration.

L'aube arriva, et je sombrai enfin dans un sommeil lourd, pour ne me réveiller à nouveau qu'en milieu de matinée. En explorant mon environnement, je me heurtai à une porte, fermée à clef, qui devait mener à l'étage, la secouai.

Il y eut à nouveau cette sensation de présence, cette voix blanche, sans timbre.

« Je suis désolée, je ne peux pas t'ouvrir. Je ne peux rien te dire. Ce serait tellement plus simple si tu acceptais de repartir chez toi...

-Tu te doutes bien que tu n'es pas près de te débarrasser de moi. Mais même si tu ne veux pas parler, je peux te dire ce que je crois avoir compris. Il y avait quelque chose de très étrange dans ce sachet ramassé à Reims, que tu as fait analyser, et qui a bigrement intéressé tes employeurs, n'est-ce pas ? De la drogue ? Je ne crois pas. Mais c'est dangereux, ça a tué le chien, et si j'en crois les précautions qu'ils prennent, ça doit être assez contagieux... »

En même temps que je parlais, je réalisais les implications de mes paroles, tout ce que je m'étais refusé de voir jusqu'à présent. Tout indiquait que Marie-Jo, elle aussi, avait été contaminée par cette même... chose.

« Qu'est-ce qui lui est vraiment arrivé au chien ? ai-je ajouté, pour détourner mes pensées.

— Il est mort, ou ils l'ont piqué, je n'ai jamais su. Ils ont fait des analyses, ils ont examiné les tissus. Ils sont formels. Il y a eu des mutations chromosomiques, peut-être un virus, ou un prion, ou autre chose qu'on ne connaît pas. »

J'étais effondré.

« Tu es sûre que tu es... atteinte ? Enfin... J'ai l'impression que tu as un point de vue différent.

— Si je t'exposais ça, tu penserais que je nage en pleine science-fiction. En fait, je ne crois pas que ce soit contagieux. Pas autant qu'ils le pensent, en tout cas...

— Au point de faire le vide autour de toi... »

Je repensais à l'appartement déménagé.

« Jean-Pierre, je dois quitter cette maison. Il y a trop de risque que l'on me retrouve. J'aimerais te demander un service. Je ne crois pas trop à un risque de contagion, mais on ne sait jamais. Il faudrait que tu ailles à une station-service, chercher de l'essence. Il y a deux jerricans de dix litres dans le garage, que mon père utilisait pour stocker l'essence de la tondeuse, à l'époque où il s'occupait encore d'entretenir la maison. Ça doit suffire pour faire un joli feu de joie. Ce serait mieux d'aller les remplir à deux endroits différents, les pompistes n'aiment pas trop fournir de grandes quantités de carburant. Puis tu retourneras à Lyon, tu iras chez des copains, où tu veux. Simplement tu t'arrangeras pour être vu ailleurs qu'ici.

— Mais où vas-tu aller ?

— Je suis désolée, pour ma propre sécurité, pour la tienne aussi, je ne peux pas en parler. Je te demande de me croire, de me faire confiance. »

Il n'y eut pas moyen d'en savoir plus, ni de la faire changer d'idée. Je suis donc allé faire mes emplettes d'artificier. Bien entendu, la station-service que Marie-Jo m'avait indiquée était fermée le dimanche. J'ai dû pousser jusqu'à Cernay, puis Huttlégier avant de ramener ce qu'il fallait.





Il était plus de deux heures lorsque je fus de retour à la villa. Ce que je vis ne me plut pas. Plusieurs véhicules étaient garés sur la route, à l'entrée du petit chemin de terre. Des pompiers s'activaient autour de la maison en flammes. Je dus déplacer ma voiture pour laisser passer un camion-citerne. Je ne pouvais guère m'approcher, à cause du cordon de sécurité. La maison semblait avoir été soufflée de l'intérieur par une explosion. Il y avait des morceaux de bois qui se consumaient jusque sous mes pieds. Je tentai de me renseigner, mais n'obtins guère de précision. Je ne pouvais guère me permettre d'insister, surtout avec ce que je transportais dans mon coffre.

Je traînai deux heures dans un café de Belfort, indécis, puis repris la route de Lyon. Il n'y avait guère que deux explications. M'envoyer remplir les jerricans pouvait n'avoir été qu'un prétexte pour m'éloigner de la maison, pendant que Marie-Jo mettait en exécution son plan de fuite, préparé à l'avance. C'était tout à fait plausible, et je ne considérais pas cette attitude comme une dissimulation envers moi, mais comme un nouvel essai pour me protéger. Ou encore, « ils » l'avaient retrouvée, et toutes les craintes étaient permises. Je ne pouvais pas m'empêcher de penser que Marie-Jo savait ce qu'elle faisait. Elle avait un but, une conviction.





Je découvris le carnet au péage de Lyon. J'avais machinalement glissé la main dans le vide-poches de la voiture pour récupérer le ticket, et ma main se referma sur ce petit carnet noir. Un agenda de l'année 2000, vierge, hormis une dizaine de pages couvertes d'une écriture pudiquement illisible. Je ne mis pas longtemps à comprendre que Marie-Jo avait dû le placer là au cours de la matinée, juste avant le coup des jerricans. Ça pouvait confirmer qu'elle craignait qu'il lui arrive quelque chose. C'était une marque de confiance en tout cas.

Je m'arrêtai à la première aire de repos, allumai l'éclairage intérieur pour me plonger dans la lecture.

« Bien entendu, ils ont fait disparaître toutes mes notes. Ils me tiennent à l'écart de tout, comme si, passant de l'état de chercheur à celui de cobaye, je perdais toute qualification. Pire, toute humanité. »

Je tournai rapidement les pages, cherchant à accrocher un sens à tout ce que je lisais.

« Finalement, il s'agit bien d'un virus, qui semble capable de reprogrammer n'importe quel ADN. Quant à pouvoir inverser ses effets... J'étais vraiment d'une naïveté époustouflante en pensant qu'au labo ils cherchaient un vaccin ou un remède. Ils ne songent qu'à déposer des brevets sur ce truc.

Les rêves se multiplient. Je glisse sans bruit, entre les ombres, au milieu de torrents de lumière assourdissants. Des étoiles au goût amer scintillent dans ma bouche. Dans ces sortes de crises de synesthésie, tous mes sens semblent s'emmêler. Plongées au coeur du vide, navigation entre les étoiles. Le chant de l'hydrogène. Simples symboles ? Je suis persuadée qu'il y a là une forme de mémoire atavique.

La cooptation (c'était souligné). C'est un bon mode de reproduction. Ça marche dans les religions et les sociétés secrètes, y compris dans le band.

Ils reviennent nous voir. Les anguilles, et les saumons retournent à leur rivière d'origine, à la source de leur vie. Eux parcourent l'univers, lourds et lents, s'abreuvant aux galaxies, et reviennent nous faire don de leur sperme, ou ce qui en tient lieu.

Il y a tant de références. Les fameux dragons. Produits de l'imagination ou contacts oubliés ? Les dragons crachent le feu. Poches gonflées d'hydrogène. Flammes, explosion. Rien de nouveau, tout est dans nos mémoires.

Le problème du nénuphar. Il double de surface tous les jours. Au bout de cent jours, il occupe tout l'étang. Quand n'en recouvrait-il que la moitié ? Ce truc est un nénuphar. Je sens des nodules, microscopiques, sous la peau. Tout va de plus en plus vite. Ce n'est plus qu'une question de semaines, de jours peut-être.

C'est douloureux, mais pas vraiment pire que mes chimios de 97. Il faut aller jusqu'au bout. Tenir. Je veux savoir. »

Et enfin :

« Jean-Pierre est là. Lui dire ? »

Je reposai le carnet dans le vide-poches, incertain. Une forme d'angoisse me tenaillait. Marie-Jo avait-elle vu juste ? Ou ce qu'elle avait pu écrire ne traduisait-il que les fantasmes nés de la maladie, son angoisse de la mort ?

Je claquai la portière de la voiture, fis quelques pas sur le parking. Il faisait froid maintenant. Nous étions en plein mois de novembre, à quelques semaines de l'an 2000. Une lune pleine, ronde, se détachait sur un ciel clair, rempli d'étoiles, une lune sur laquelle on s'attendait presque à voir se profiler un garçon en vélo, avec un extraterrestre sur le porte-bagages.

Quelque chose me fit sourire, malgré la douleur et l'angoisse que je ressentais. Qu'est-ce que je m'imaginais ? Que Lucie allait débarquer du ciel, avec ses diamants ?

Je frissonnais.

Un sentiment trouble d'irréalité m'envahissait, comme au sortir d'une salle de cinéma, quand on ne sait plus ce qui est réel et ce qui ne l'est pas. Je regardais toujours les étoiles, et je la vis. Une silhouette sombre, qui glissait dans les airs. C'était gigantesque, effrayant et gracieux. Un planeur n'aurait pas évolué de la sorte. La créature se rapprocha. Juste au-dessus de ma tête elle passait en silence : des griffes et des becs, des dents et des écailles.

Une autre forme se détacha, descendant avec lenteur. Je compris soudain de quoi il s'agissait. L'objet toucha le sol à une dizaine de mètres de moi, se dégonflant lentement. Je me précipitai pour recueillir le paquet gluant avec un mélange d'exaltation et de terreur.

Je levai encore une fois les yeux vers le ciel. Rien. Alors, la peur au ventre, je mordis la masse spongieuse. Le pain gris et amer, la porte de l'infini et de l'éternité...

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